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    Les enfants perdus et retrouvés de Salomon et de la reine de Saba

    media Un jeune Falasha, en Éthiopie en 2005. Christophe Cagé / Wikimedia commons

    Edith Bruder est chercheuse associée à la prestigieuse School of Oriental and African Studies de l’université de Londres. Spécialiste du « judaïsme à la marge », elle raconte dans son ouvrage Black Jews : les Juifs noirs d’Afrique et le mythe des Tribus perdues (Albin Michel, 2014, 316 pages, 22 euros) la passionnante histoire des communautés africaines subsahariennes qui se sont lancées depuis un siècle dans un processus d’affiliation au judaïsme.

    Ce processus qui relève autant du « bricolage » identitaire que de quête d’une « spiritualité alternative ». Ils s’appellent Lemba, Abayuda, Falasha, Balouba, Beth Yeshouroun, Zakhor, Tutsi Hebrews of Havila, Ibo-Benesi-Israel ou Jews of Rusape. Ils ont en commun à la fois d’être juifs et noirs.

    RFI : « Black Jews ». Pourquoi ce titre en anglais ?

    Edith Bruder : Comme je l’ai écrit dans l’avant-propos, cet ouvrage est l’adaptation française de mon livre sur les Juifs d’Afrique publié aux Etats-Unis en 2008, puis réédité en 2012. Comme les communautés que j’avais interrogées pour les besoins de ce livre se présentent comme « We the Black Jews », j’ai eu envie de conserver dans la version française une trace de cette parole. Par ailleurs, la formule en anglais a peut être plus de sens et d’impact du fait de l’antériorité des Noirs américains qui furent les premiers à s’engager dans un processus d’affiliation au judaïsme.

    Qui sont les Juifs d’Afrique ?

    Il est difficile de le résumer en quelques phrases car la réalité se révèle très hétérogène. Depuis un siècle, de plus en plus d’Africains d’Afrique subsaharienne se revendiquent comme juifs. Il existe une dizaine de groupes identifiés comme tels à l’heure actuelle. Ils appartiennent à des cultes différents : musulman, pentecôtiste, protestant, animiste, donc d’obédiences religieuses très différentes. Ils sont de tribus et d’ ethnies différentes, sans liens géographiques.

    On peut les nommer ?

    Commençons par l’Afrique de l’ouest. A Tombouctou, un groupe de musulmans s’est autoproclamé juif dans les années 1980. Ils ont fondé un mouvement qui s’appelle « Zakhor », ce qui signifie en hébreu « se souvenir ». Au Nigeria, les Igbo affirment également une identité juive depuis des décennies. L’histoire des Beth Yeshorun au Cameroun est plus récente et date des années 2007/2008. Ils présentent la caractéristique de s’être formés au judaïsme en utilisant internet : c’est pourquoi je les appelle les « Internet Jews ».

    Edith Bruder est spécialiste de l'histoire juive et l'auteur de Black Jews, publié aux éditions Albin Michel. Anne Frédérique Hamon

    Il existe au Ghana une communauté beaucoup plus ancienne, connue sous le nom de House of Israel qui adhère au judaïsme avec une engagement spirituel proche de la ferveur. Il y a une centaine d’années, un prophète s’est révélé au sein de ce groupe. A la suite d’une vision il a décrété que son peuple était juif, et a établi des parallèles entre des coutumes des religions traditionnelles africaines et les rites de l’Ancien Testament. En Afrique centrale, au Rwanda comme au Burundi des Tutsi affirment également qu’ils sont descendants d’Hébreux, de même que des Balouba en RDC.

    Ce processus de conversion au judaïsme concerne aussi, je crois, l’Afrique orientale et australe.

    En effet. Les Abayudaya d’Ouganda, par exemple, ont adhéré à la religion juive à la suite de la décision d’un de leurs chefs charismatique qui aurait découvert les origines juives de sa communauté en lisant la Bible. Dans les années 1910 Samei Lwakilenzi Kakunguku qui était un brillant guerrier s’est orienté vers le judaïsme, après avoir pratiqué le protestantisme. Il entraînera une partie des membres de sa tribu derrière lui, exigeant d’eux une foi absolue en l’Ancien Testament et dans ses commandements, y compris la circoncision. Cette adhésion se transformera en une conversion collective lorsqu’en 2002 des rabbins israéliens et américains viendront les convertir officiellement au judaïsme. Enfin, en Afrique du Sud, il y a les Lemba. Les Lemba sont bien connus, parce que l’analyse ADN de leurs gènes a révélé qu’ils étaient d’ascendance non-africaine en lignée paternelle. Ce qui signifie que des hommes de ce groupe seraient probablement des sémites venus d’ailleurs et qui auraient épousé des femmes africaines.

    Nombre de ces Juifs d’Afrique affirment être des descendants des communautés juives installées en Afrique à un moment ou un autre de l’histoire. Ces affirmations vous paraissent-elles plausibles ?

    Pour certains, oui. C’est plausible, par exemple, pour les membres de Zakhor localisés à Tombouctou. Ils se déclarent être descendants des Juifs du Touat, une région à la limite du Sahara, dans l’ouest de l’Algérie. Les Juifs du Touat furent exterminés par le Cheikh el Meghili en 1492. Certains des rescapés purent peut être s’enfuir vers le Mali actuel. C’est pourquoi l’affirmation par les membres de Zakhor qu’ils sont des descendants des Juifs du Touat n’a rien d’invraisemblable. Il n’existe pas de sources directes, seulement des sources indirectes qui évoquent cette possible généalogie juive. Ces musulmans maliens ont, par exemple, des patronymes hébreux qui furent arabisés. Certains de leurs rites rappellent des pratiques religieuses juives. On peut parler en quelque sorte de « crypto-juifs » dont les pratiques culturelles gardent le souvenir d’une culture juive sous-jacente, jamais tout à fait éteinte.

    L’affirmation des Lemba d’Afrique du sud paraît également vraisemblable dans la mesure où les tests ADN semblent aller dans le même sens que leurs traditions orales. Les tests génétiques confirment l’origine sémite des Lemba. Mais attention, sémite ne veut pas dire plus juif que musulman. Quant aux affirmations des Tutsi qui se disent descendants du royaume juif de Havilah auquel la Bible fait référence, elles semblent relever davantage de la fantasmagorie que d’une réalité historique.

    Il est frappant de voir combien ce désir d’être juif puise dans ces fantasmagories, nées des mythes bibliques pour l’essentiel.

    Ces mythes sont très anciens, mais ils ont su résister au temps. Ils font partie du discours de ces « nouveaux juifs » dont beaucoup voient notamment dans « le mythe des Tribus perdues » qui selon la Bible composaient le royaume d’Israël, la confirmation de leur quête spirituelle . Un autre mythe auquel les Juifs d’Afrique se réfèrent souvent, c’est l’épopée de Salomon et de la reine de Saba qui est au cœur de la geste traditionnelle des Ethiopiens, le Kebra Nagast.

    Quelle influence a exercé sur les Africains le phénomène de la conversion des Américains noirs au judaïsme dès le XIXe siècle ?

    Pour les Africains-Américains, il ne s’agissait pas du tout de conversion, mais de retour aux sources. Ils se sont identifiés aux Hébreux et se sont reconnus dans leurs souffrances de peuple dominé par un autre. Dès le début du XXe siècle, les mouvements afro-centristes ont repris ces thèmes, en affirmant que Dieu était noir, que les Hébreux étaient noirs, que les Africains étaient les véritables descendants des anciens Hébreux et non les Juifs blancs. C’est une inversion transgressive de la vision euro-centriste du monde dont l’Occident s’est servi pour justifier la colonisation des Africains.

    Comment s’explique l’émergence des mouvements juifs africains noirs au XXe siècle ?

    Il y a plusieurs réponses à cela. D’abord, il y a eu au XXe siècle, l’apport fondamental de l’internet. C’est notamment grâce à ce nouvel outil et aux nouvelles technologies de communication que les informations sur les Falasha ont circulé à partir des années 1990 et se sont répandues. On ne dira jamais assez combien l’aventure des Falashas a servi de levier à ce processus, et a permis d’élaborer la notion de « juif noir ». L’exode extrêmement médiatisé des Falasha a habilité en quelque sorte les autres Africains, qui ressentaient jusque-là confusément leur identité juive, à exprimer au grand jour leur désir de retrouver ce qu’ils considèrent comme leurs racines. J’en veux pour preuve la toute première déclaration officielle des Lemba revendiquant leur ascendance juive qui date exactement du départ des Falashas d'Ethiopie vers Israël en 1980. L’internet a également dans les dix dernières années permis aux différentes communautés africaines de communiquer entre elles et de se soutenir.

    Quelle est la part des visées économiques dans ces mouvements de conversion au judaïsme en Afrique ?

    Quand on connaît ces groupes, on ne peut pas souscrire à l’idée qu’il puisse y avoir derrière leur démarche religieuse des intentions matérialistes. Ils manifestent surtout un ardent désir d’être juifs, comme en témoigne leur implication dans l’apprentissage de l’hébreu et des rituels. Leur investissement est total. A partir du moment où ils sont identifiés comme juifs, des associations prosélytes américaines ou israéliennes les soutiennent sur le plan de l’éducation, sur le plan sanitaire, et sur le plan de la qualité de vie. Ce sont des éléments qui viennent se greffer après, ils ne sont pas du tout primordiaux. En embrassant la religion juive, les Africains ont en fait l’impression de renouer avec cette part d’eux-mêmes dont ils avaient été privés par la colonisation. On est d’ailleurs frappés par les nombreuses affinités entre la spiritualité africaine et l’Ancien Testament. Tout ceci va très au-delà des contingences matérielles.

    Comment est né votre intérêt pour les Juifs d’Afrique ?

    J’ai eu l’opportunité, il y a quelques années, d’être informée de l’existence des Lemba. Je suis donc allée à leur rencontre. Cette rencontre m’a révélé un pan méconnu de l’histoire du judaïsme en devenir. J’ai donc commencé à réfléchir sur la communauté des Lemba, tout en me disant qu’il pouvait peut-être exister d’autres situations similaires. J’ai tiré un fil. Mais cela aurait pu en rester là. En fait les Lemba m’ont conduite vers les autres Juifs africains…

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