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    Sénégal: les pêcheurs inquiets du retour des filets européens

    media A Dakar, le port de pêche artisanal de Soumbedioune compte 270 pirogues en activités, qui font vivre plus d'un millier de personnes. RFI/Matthieu Millecamps

    Les navires européens, interdits de pêche au Sénégal depuis 2006, seront bientôt de retour. A partir de 2015, près de 40 bateaux pourront capturer 14 000 tonnes de thonidés par an en échange de compensations financières. Une perspective qui inquiète les pêcheurs artisanaux, tandis que Greenpeace vient de lancer une campagne pour lutter contre les « bateaux monstres ».

    Il est 17 heures. Sur la plage de Soumbedioune, à Dakar, le ballet quotidien a démarré dans la lumière rasante du soir. Les pirogues chargées de la pêche du jour viennent s'échouer sur le sable. Des hommes, certains très jeunes, se précipitent pour vider les caisses remplies de carpes rouges et autres mérous. Mbaye Sall, qui revient de trois jours de mer avec son fils de 15 ans, a le sourire aux lèvres. « C'est une très bonne journée pour moi ! On a gagné 57 000 francs CFA [86 euros, ndlr]. Demain, on repartira, en espérant avoir la même chance », clame-t-il. Ils étaient à trois sur sa pirogue, et il faudra encore déduire le carburant du chiffre d'affaires réalisé.

    « On ne peut pas vendre ce que l'on n'a pas »

    Son bloc en main, Issa Fall fait le tour des 270 pirogues recensées à Soumbedioune. Il doit identifier lesquelles ont pris la mer ce jour-là, évaluer les stocks pêchés et vérifier que les techniques utilisées sont conformes au code de la pêche. Il assume ce rôle plusieurs fois par semaine. Le reste du temps, il prend la mer avec les autres. Quand on l'interroge sur le nouvel accord de pêche qui vient d'être signé pour cinq ans entre l'Union européenne et le Sénégal et qui doit entrer en vigueur en 2015, il répond d'une formule lapidaire : « On ne peut pas vendre ce que l'on n'a pas ». 

    Arborant ostensiblement un T-shirt Greenpeace, Issa Fall se fait le porte-parole des pêcheurs artisanaux inquiets, de Soumbedioune et d'ailleurs, en des termes précis : « Toutes les ressources halieutiques d'Afrique de l'Ouest sont dans le rouge. Tout le monde le sait. Et pourtant, on continue de donner des droits de pêche à des navires gigantesques qui vont surconsommer la ressource et détruire les fonds, abimer l'habitat marin. Finalement, c'est nous, ici, qui n'aurons plus rien quand ils auront tout vidé. »

    Une nécessité économique pour l'Union européenne

    Depuis 2006, les bateaux européens ne pouvaient plus pêcher au large du Sénégal. L'accord, entré en vigueur depuis 1998 et reconduit en 2002, concernait alors 78 navires thoniers et 27 ciblant les espèces démersales (qui vivent en eaux profondes). Avec l'accord signé le 20 novembre 2014 à Bruxelles, les 38 navires européens concernés pourront pêcher 14 000 tonnes supplémentaires par an à partir de 2015. « Essentiellement des thonidés », promet l'accord. Ces accords « sont très importants pour les pays à forte concentration en pêcheries comme le mien, l'Espagne, mais aussi pour l'ensemble de la pêche européenne », insiste José Blanco, eurodéputé espagnol à la tête de la Commission parlementaire sur la pêche. Pour qu'un accord soit signé, il faut nécessairement qu'il soit « équitable et qu'il y ait un intérêt pour chacun », juge-t-il. En l'occurrence, l'accord avec le Sénégal est « équilibré ».

    Pour le Sénégal : compensations financières 

    Le Sénégal a obtenu que les poissons pêchés dans ses eaux territoriales soient obligatoirement débarqués à Dakar. Des compensations financières sont également prévues : 13,9 millions d'euros pour les cinq ans que couvre l'accord. Sur ce total, 5,2 millions seront payés par les armateurs européens. Le reste - 1,7 million d'euros par an pendant cinq ans - comprend un volet d'appui qui doit se répartir « dans les trois priorités définies par le partenaire sénégalais lors de la négociation, à savoir : la surveillance des pêches maritimes et la lutte contre la pêche illicite, la recherche scientifique et la pêche artisanale », précise la Direction générale des Affaires maritimes et de la pêche de la Commission européenne (DG Mare). Parmi les projets concrets, qui sont encore au stade de la formalisation, la DG Mare pointe « l'amélioration des conditions sociales et de sécurité des acteurs, la restauration d'écosystèmes dégradés afin de favoriser le développement des juvéniles et la création de zones de pêche et d'aires marines protégées. » 

    Ces promesses ont « calmé les ardeurs des pêcheurs », assure Ibrahima Fall, responsable de la Maison des pêcheurs de Soumbedioune. Mais ce responsable de comité local de pêche, soumis à des quotas stricts, s'avoue dubitatif : « Vous demandez à votre compatriote de se serrer la ceinture, et vous ouvrez les vannes pour d'autres. Ce n'est pas logique» Si la colère est – un peu – retombée, on est donc bien loin du blanc seing. « On attend de voir ce qui arrivera vraiment ici, prévient-il. De 1998 à 2004, on avait observé une réduction drastique des captures et des revenus des pêcheurs. Il faudra faire des bilans d'étapes. Et, s'il le faut, on demandera à nouveau au gouvernement de faire suspendre l'accord. »

    Craintes environnementales

    Des inquiétudes auxquelles viennent s'ajouter celles de Greenpeace qui a lancé le mois dernier une campagne contre ceux qu'elle qualifie de « bateaux-monstres ». « L'Union européenne est, dans le monde, l'un des principaux responsables de la surpêche », accuse Marie Suzanne Traoré, responsable du dossier à Greenpeace Afrique de l'Ouest. « L'impact de ce type de pêche sur les communautés de pêcheurs artisans du littoral ouest-africain est catastrophique. Ces bateaux-monstres comptent parmi les premiers responsables de l'épuisement des stocks d'espèces pélagique. Il s'agit de ressources stratégiques. Au Sénégal, on a observé une forte baisse du stock de sardinelles, qui sont l'une des seules ressources capables de fournir des protéines animales aux populations démunies ». 

    Lors d'un récent colloque sur la pêche durable organisé à Dakar, Oumar Guèye, ministre sénégalais de la Pêche, a insisté sur le fait que dans l'accord avec l'UE, le gouvernement a « ciblé le thon, qui n’est pas une espèce menacée. Il n'y a pas de risques pour que l’UE pêche cette espèce ». 

    La DG Mare assure de son côté que « l'activité de pêche exercée par les navires de l'UE est soumise à un suivi et un contrôle continu, ainsi qu'à une évaluation, au moins une fois par an, par le comité scientifique conjoint instauré par l'accord ». Quant à l'eurodéputé espagnol José Blanco, il répond à ces inquiétudes environnementales en reconnaissant que l'Union européenne « doit peut-être renfoncer ses inspections », mais accuse à son tour d'autres acteurs : « Des pays comme la Chine ne sont parfois pas les plus respectueux avec la durabilité des ressources marines. »

    Pour en savoir plus
    Greenpeace : liste de 20 navires responsables de la surpêche dans le monde

    Le Helen Mary, battant pavillon allemand, ici au large des côtes mauritaniennes en 2012, est l'un des 20 «bateaux monstres» recensés par Greenpeace. Pierre Gleizes / Greenpeace

     

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