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    Soyinka: le phénomène Boko Haram «est pire que la crise du Biafra»

    media Wole Soyinka lance un appel au combat contre le fanatisme religieux de Boko Haram. DR

    Wole Soyinka est un octogénaire en colère. Prenant la parole à Paris, à l’occasion du lancement en décembre 2014 de la traduction française de l’une de ses dernières pièces, l’écrivain nigérian a longuement évoqué le « phénomène Boko Haram » et a lancé une attaque en règle contre la classe politique du Nigeria, incapable de maîtriser ces « fous furieux » qui donnent la mort au nom de la religion et promettent d’en finir avec la civilisation moderne. Rencontre.

    C’est sous l’égide de l’Organisation de la Francophonie (OIF) que s’est tenue le 19 décembre dernier l’une des rencontres littéraires les plus passionnantes de l’année écoulée, avec pour protagoniste principal le romancier et l’homme de théâtre Wole Soyinka. La rencontre avait été organisée en collaboration avec les éditions parisiennes Présence Africaine, qui viennent de publier en traduction française Opéra Wonyosi, l’une des dernières pièces écrites et mises en scène par le dramaturge nigérian.

    Wole Soyinka est né à Abeokuta, dans le pays yoruba au Nigeria en 1934. En 1986, il connut la consécration pour sa longue et riche carrière de dramaturge, poète, essayiste et romancier en obtenant le prix Nobel de littérature et devenant ainsi le premier écrivain africain à recevoir cette distinction. Selon les mots de l’Académie suédoise, en lui attribuant son prix prestigieux, celle-ci a voulu saluer « un écrivain qui met en scène, dans une vaste perspective culturelle enrichie de résonances poétiques, une représentation dramatique de l’existence ».

    Maître de la parole

    A 80 ans, le Prix Nobel de littérature nigérian demeure un grand maître de la parole qui s’est illustré en mettant en scène la dégradation de la vie politique africaine à travers une œuvre littéraire aussi sophistiquée qu’originale. Pour Soyinka, « l’art expose au grand jour, reflète et bien sûr amplifie le bas-ventre décadent et putrescent d’une société qui a perdu sa direction, qui a jeté par-dessus bord tous sens des valeurs et qui se lance à toute allure dans un précipice au rythme que lui permet le dernier boum artificiel ». Toute l’œuvre du Nigérian, composée d’une vingtaine de pièces de théâtre, de romans, de mémoires et de recueils d’essais et de discours épars, est une illustration de son art poétique et de son profond engagement pour la démocratie et la justice.

    Rien n’illustre mieux cet engagement que l’œuvre théâtrale où s’est déployé l’essentiel du génie créatif de Soyinka. Reconnu comme un dramaturge talentueux, il a produit une œuvre pour le théâtre d’une riche diversité de registres (comédie, satire, drame et tragédies), ciblant les maux de la société africaine avec une constance quasi-obsessionnelle. Dès ses premières pièces rédigées dans les années 1950, le dramaturge nigérian a fait de la critique sociale une dimension incontournable de son théâtre. Il vivait, à l’époque, en Angleterre et puisait son inspiration littéraire, d’une part, dans la littérature dramatique britannique de l’après-guerre fortement marquée par la pensée marxiste (Arnold Wesker, John Osborne, Harold Pinter) et les ressources mythologiques de la société nigériane d’autre part. Cela donne des pièces souvent caustiques et baroques où sont mises en scène, derrière un narratif dense et empreint de l’imagination mystique yoruba, les excès et les turpitudes de la bourgeoisie noire arrivée au pouvoir à la faveur de la décolonisation.

    A Dance of the Forest (La danse de la forêt), l’un des premiers écrits théâtraux majeurs du dramaturge nigérian, qui lui avait été commandée dans le cadre des festivités de l’indépendance de son pays en 1960, en est un excellent exemple. A travers le récit du parcours d’un enfant-esprit voguant entre le monde des vivants et celui des âmes en attente d’une opportunité d’incarnation ou de réincarnation, cette pièce raconte la naissance avortée de la jeune nation nigériane. Soyinka traite ici plus précisément du thème de la corruption, laissant entendre que la pratique en était courante dans toutes les sphères de l’Etat nigérian. Comme on peut l’imaginer, le texte a valu à son auteur la fureur de son gouvernement et des décideurs.

    La malédiction de la manne pétrolière

    L’Opera Wonyosi (1977), qui vient de paraître en français, s’inscrit dans le répertoire de textes satiriques du dramaturge nigérian, dont les cibles sont le goût pour le luxe et le pouvoir des hommes politiques, symbolisé en l’occurrence par le « wonyosi », une étoffe d’un prix exorbitant portée comme symbole de réussite par les hommes d’affaires locaux et autres « en-haut-de-en-haut ».

    Librement adaptée à la fois de L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht (1928) et L’Opéra du gueux de John Gay (1728), la pièce de Soyinka est une satire puissante des mœurs d’une bourgeoisie arriviste et irresponsable qui profite de la manne pétrolière pour exploiter et s’enrichir aux dépens de la majorité de la population. Mais cette bourgeoisie n’est pas seulement nigériane. Sous la plume féconde et panafricaine du Nigérian, la décadence de la classe dirigeante de son pays devient la métaphore de la condition africaine, comme le suggèrent les références dans le texte au sacre de Bokassa, dénoncé comme celui de « la bêtise, de la flagornerie et de la violence ».

    Pour Soyinka, connu dans le monde francophone pour avoir été l’un des premiers à révéler les limites de la négritude senghorienne (« Le tigre ne crie pas sa tigritude : il bondit sur sa proie »), l’écrivain africain fait œuvre utile lorsqu’il met le doigt sur « l’orteil purulent » de la société plutôt qu’en confortant le besoin psychologique de son public d’oublier les humiliations coloniales en se réfugiant dans une Afrique ahistorique et idéalisée. Sa critique de la négritude tout comme sa dénonciation des bêtises et des turpitudes de ses contemporains relèvent de cette prise de conscience du danger de « la romanticisation de l’Histoire ». « Le problème en Afrique, c’est le pouvoir », aime répéter Soyinka, dont l’œuvre est un miroir dans lequel les puissants se révèlent pour ce qu’ils sont : âpres au gain et complices des criminels et exploiteurs de la planète mondialisée.

    Plus grave que la crise du Biafra

    Ils sont aussi, selon le Nigérian, complices des fondamentalistes religieux de la secte Boko Haram qui font aujourd’hui régner la terreur dans son pays. Consacrant l’essentiel de l’allocution qu’il a prononcée à Paris, pendant la rencontre du 19 décembre, à ce qu’il appelle le « Boko Haramisme », Soyinka a pourfendu l’hypocrisie du pouvoir nigérian qui tente de négocier avec les fondamentalistes musulmans, plutôt que de les combattre, de peur de perdre les prochaines élections générales (prévues en février de cette année).

    La campagne du Boko Haram a coûté la vie à 4 000 personnes depuis 2009 et a été à l’origine d’innombrables drames, notamment dans le nord-est du pays où les villages sont régulièrement incendiés et femmes et enfants enlevés et réduits à l’esclavage avec impunité. « La menace que cette situation fait peser sur le Nigeria est pire que la crise du Biafra qui avait failli dans les années 1960 détruire le pays », a estimé Soyinka. Elle est pire car, selon le Prix Nobel nigérian, « ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est la dégradation même du spirituel en l’homme ».

    Cet appel au combat de Wole Soyinka contre le fanatisme religieux du Boko Haram est la marque de fabrique de ce grand écrivain qui, depuis le début de sa carrière littéraire dans les années 1950, a habitué son public à ses accents guerriers face au totalitarisme et aux injustices. Ce militantisme le définit. Pour s’en convaincre, il suffit de feuilleter son journal de prison intitulé Cet homme est mort, dans les pages duquel l’écrivain a inscrit, au sortir de sa détention pendant la guerre du Biafra il y a 40 ans, ce message universel : « L’homme meurt en tous ceux qui se taisent devant la tyrannie. »

    ♦Opera Wonyosi, par Wole Soyinka. Traduit de l’anglais par Christiane Fioupou. Editions Présence Africaine, 2014, 182 pages, 12 euros.

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