GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Vendredi 18 Octobre
Samedi 19 Octobre
Dimanche 20 Octobre
Lundi 21 Octobre
Aujourd'hui
Mercredi 23 Octobre
Jeudi 24 Octobre
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Hebdo

    André Brink et Assia Djebar, un duo africain de lettres et de combats

    media Assia Djebar (g) et André Brink (d) étaient des monstres sacrés des lettres mondiales. Par une étrange coïncidence, ils sont décédés le même jour, le 6 février 2015. Anabell Guerrero - Graeme Robinson

    Le monde littéraire africain est en deuil depuis les disparitions vendredi 6 février du Sud-Africain André Brink et de l’Algérienne Assia Djebar. Conteurs des maux et des turbulences de leurs sociétés, ils ont pratiqué la littérature comme résistance et combat, sans pour autant oublier de tremper leur plume dans l’encrier de la poésie et de l’imagination.

    « J’écris contre la mort, j’écris contre l’oubli… J’écris dans l’espoir (dérisoire) de laisser une trace, une griffure sur un sable mouvant, dans la poussière qui monte, dans le Sahara qui monte ». Ainsi parlait Assia Djebar, la grande romancière algérienne, qui vient de s’éteindre à l’âge de 78 ans. Ces propos auraient pu très bien être prononcés par le Sud-Africain André Brink, 79 ans, un autre représentant majeur des lettres mondiales, qui, lui aussi, vient de tirer sa révérence.

    Etrange coïncidence, Brink et Djebar sont décédés le même jour (le 6 février 2015), comme si ces conteurs hors pair des turbulences et des drames que traversent leurs sociétés, voulaient attirer l’attention sur leur communauté d’imaginaires et de démarches littéraires. Ce duo africain qui appartenait à la même génération, s’étaient illustrés en donnant la parole dans leurs œuvres respectives à ceux qui sont condamnés au silence (en l’occurrence, aux femmes algériennes et à la majorité noire d’Afrique du Sud). Ce faisant, ils se sont résolument inscrits dans la lignée poétique d’Aimé Césaire, un auteur dont ils se sont tous les deux souvent réclamés. Leur citation préférée, à tous les deux: « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

    Dans le déluge d’hommages et de nécrologies que cette double disparition a suscité dans les médias, une formule qualifiant leurs œuvres est revenue comme un leitmotiv : « littérature engagée ». Oui, André Brink tout comme Assia Djebar étaient profondément engagés dans le combat politique pour plus de justice, plus de liberté, plus de droit à la parole, et ont produit tous les deux des œuvres littéraires en prise avec l’Histoire et le temps présent. Sans pour autant faire des littératures de propagande, ni des romans à thèse.

    Si leurs récits ont marqué les imaginaires, c’est autant pour la force des convictions éthiques qui fondent leurs écrits, que pour avoir su représenter le réel dans ce qu’il a d’ambigü et de complexe. Leurs romans sont des miroirs de la réalité sociale et politique, mais des miroirs brisés à dessein qui ne laissent pas réduire l’humain à sa transparence idéologique.

    Andre Brink, « traître à la tribu »

    Selon la légende, André Brink serait venu à l’écriture en lisant Dickens. Il était issu de la bourgeoisie afrikaner. Son père était magistrat et sa mère institutrice. Sa famille était proche du National Party (parti nationaliste) qui avait pris les rênes du pouvoir au tournant des années 1950 et institutionnalisé la ségrégation raciale (apartheid). L’œuvre littéraire de Brink puise son inspiration dans la rupture avec ce système social inique.

    Lorsque Brink publia ses premiers romans dans les années 1960, ce n’était pas encore pour s’insurger contre l’apartheid, mais pour mieux explorer ses relations complexes avec sa propre communauté et son statut de « schrizophrène culturel » déchiré entre l’Europe et les traditions conservatrices dont il avait été nourri. Il faisait partie du mouvement littéraire et avant-gardiste des Sestigers réunissant les écrivains les plus importants de langue afrikaans, qui s’étaient donnés pour mission de s’attaquer à travers leurs écrits aux tabous de la société afrikaner, notamment en matière de religion et de sexualité.

    En 1959, le jeune romancier s’est envolé pour la France. André Brink a souvent raconté comment ses deux séjours à Paris, en 1959-1960 et en mai 1968 en pleine révolte estudiantine, ont profondément modifié le regard qu’il portait sur son pays. L’expérience du Paris multiracial et subversif l’a conduit à ouvrir les yeux sur les aveuglements du régime d'apartheid et à politiser son art. La parution en 1974 de son roman Au Plus Noir de la nuit, qui met en scène une tragique histoire d’amour interracial marque un tournant dans la carrière de Brink. Interdit pour « pornographie », le livre sera le premier roman de langue afrikaans interdit en Afrique du Sud. Frustré de cette interdiction qui touchera plusieurs de ses livres, l’auteur traduira désormais lui-même ses romans en anglais afin de trouver l’audience qu’on lui refuse dans son pays.

    Il finira par trouver cette audience, notamment avec son quatrième roman Une saison blanche et sèche, paru en 1979 et qui a valu à Brink une reconnaissance internationale. Traduit en une dizaine de langues, ce roman qui a obtenu en France le prestigieux prix Médicis étranger (1980), raconte la prise de conscience par un bon père de famille afrikaner des exactions dont les Noirs sont victimes au quotidien dans une Afrique du Sud régie par les lois de l’apartheid. A la suite de la mort en détention du fils de son jardinier noir, le héros blanc du roman découvre la réalité de la discrimination à laquelle la majorité de ses concitoyens sont confrontés à cause de la couleur de leur peau. Il s’élève contre cette société inique qu’il avait jusque-là cautionnée, autant par ignorance que par naïveté politique.

    Fiché, renvoyé de son travail, abandonné par ses proches qui le considèrent comme un « traître à la tribu », Ben Du Toit ira malgré tout jusqu’au bout de sa logique dénonciatrice, car il y va de son humanité. « Pour qu’il ne soit possible de dire encore une fois : Je ne savais pas. » C’est la dernière phrase du roman. Selon Georges Lory, ami de Brink et grand connaisseur du monde littéraire sud-africain, ce roman au souffle épique, porté à l’écran par la Martiniquaise Euzhan Palcy, a fait beaucoup plus pour faire connaître dans le monde entier les crimes du ségrégationnisme sud-africain que toutes les campagnes anti-apartheid réunies.

    Auteur d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles dont les plus connus sont Tout au contraire (1994), Les Imaginations du sable (1996), Un Turbulent Silence (2001), Les Droits du désir (2001), Philida (2014), sans compter ses essais théoriques ou ses récits autobiographiques, Brink était un auteur prolifique. Pour engagés qu’ils soient, ses romans ne sont jamais de simples réquisitoires politiques, mais des constructions complexes et modernistes qui mêlent le réalisme social, le fantastique, l’historique et le métafictionnel pour pouvoir, comme le romancier aimait le dire, « imaginer le réel et pas simplement le représenter ». Les romans de Brink s’interrogent sur les rapports de pouvoir dans l’Afrique du Sud d’hier et d’aujourd’hui : homme/femme, maître/esclave, blanc/noir, sur fond de racisme et d'injustice.

    Plus proche de Camus que de Sartre, l’engagement littéraire du romancier sud-africain a une dimension profondément humaniste, dont la meilleure illustration se trouve peut-être dans le parcours quasi-christique du protagoniste d’Une saison blanche et sèche qui se sacrifie afin de racheter les crimes commis par sa communauté. Des romans d'André Brink sont des romans moraux où l’intelligence de la narration porte à l’incandescence la pensée et les personnages, c’est ce qui explique sans doute la popularité de cet auteur brutalement disparu, dont on a souvent cité le nom pour le prix Nobel.

    Assia Djebar, romancière féministe

    Ces dernières années, le nom d’Assia Djebar, a lui aussi été régulièrement cité pendant la saison des Nobel. Ecrivain née en Algérie en 1935, membre de l’Académie française depuis 2005, auteur d’une vingtaine de livres, Assia Djebar était une grande voix du monde francophone, « la plus importante femme écrivain du Maghreb » selon ses pairs. La portée universelle de ses récits consacrés à la condition féminine dans le monde arabe, mais aussi à la montée de l’islamisme et aux conséquences morales du colonialisme, explique l’immense notoriété dont cet écrivain à la fois militante et avant-gardiste jouissait parmi les hommes et les femmes de culture du monde entier. Ceux-là ont vécu sa disparition comme une perte inestimable pour la pensée et la littérature.

    Pour la poétesse américaine et féministe Marilyn Hacker, l’œuvre d’Assia Djebar, « belle, nuancée et riche en contrepoints » s’inscrit dans la grande tradition française du roman moderne où la fiction se mêle à l’autobiographique, à l’historique et aux considérations philosophiques sur la marche du monde. « L’œuvre d’Asssia Djebar lui survivra car elle propose une grille de lecture courageuse et originale des mondes émergents, de leurs failles et de leurs échecs, alors que tout le monde ne parle que de croissance économique et de marchés », déclare l’admiratrice américaine de la romancière disparue.

    C’est surtout à travers une grille de lecture féministe qu’Assia Djebar appréhende son monde, le monde algérien où elle a campé l’essentiel de ses écrits. Les romans, les nouvelles, les films, le théâtre, la poésie qui constituent son œuvre protéiforme et prolifique, sont travaillés par la question de l’émancipation des femmes, le droit des femmes séquestrées, le poids de la société patriarcale à laquelle la romancière opposait le chant des aïeules à l’ombre desquelles elle avait grandi et appris ses premières leçons de femme libre. « J’écris, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes, aimait-elle répéter, avec un sentiment d’urgence contre la régression et la misogynie. »

    Ce sentiment d’urgence est présent dès les premiers romans de l’Algérienne qui paraissent pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie. Ils ont pour thèmes la guerre, les familles disloquées, mais aussi la montée de l’individualisme au sein de la bourgeoisie maghrébine. C’est d’ailleurs le sujet du tout premier roman d’Assia Djebar La Soif, publié aux éditions Julliard en 1957. Ce récit, qui met en scène l’émancipation d’une jeune fille aux prises avec les interdits et le choc de la découverte du corps et de la sensualité, avait valu à l’auteur la réputation sulfureuse de « Françoise Sagan musulmane ».

    Après avoir ensuite traversé des phases successives de narrations psychologique et politique, c’est dans les années 1980, avec son recueil de nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement (1980) et le roman L’Amour, la fantasia (1985), que la romancière algérienne est véritablement entrée dans son sujet : les heurs et malheurs de la femme arabe.

    Considéré par la critique comme l’un des plus grands romans francophones, L’Amour, la fantasia mêle avec brio la parole, la mémoire personnelle et l’Histoire réécrite, réinventée, réappropriée. Le roman remonte aux premiers moments de la conquête coloniale française de l’Algérie et imagine les conquérants se promenant dans les décombres d’une ville occupée et ramassant dans la poussière une main coupée d’Algérienne anonyme. Cette évocation historique rejoint les préoccupations féministes de l’auteur lorsque celle-ci fait porter à cette main le « qalam », la plume, symbole de la prise en charge de son destin par l’indigène assujettie. Cette façon de procéder par métaphores et images illustre bien le travail d’Assia Djebar qui savait mobiliser toutes les ressources de l’imagination pour transformer son combat militant en littérature.

    Malgré ses convictions fortes, Assia Djebar s'est toujours définie comme écrivain. C’est parce qu’en Algérie, disait l’académicienne, « le spectacle du féminin ne rend possible qu’une écriture de militantisme, de journalisme », qu’elle avait quitté son pays natal pour venir s'installer à Paris où elle s'est éteinte le 06 février dernier.

    Pendant plus de cinq décennies de carrière littéraire, André Brink et Assia Djebar ont incarné deux figures d'écrivains exemplaires, voguant avec maestria entre lettres et combats. 

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.