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    Sentier lumineux et narcotrafic: où en est le Pérou?

    media Un soldat péruvien patrouille dans un champ de coca lors d'une opération visant à détruire un laboratoire de cocaïne dans la vallée de l'Apurimac (VRAEM), au Sud-ouest du Pérou. 21 août 2010. AFP/Carlos Mandujano

    Le président péruvien Ollanta Humala a annoncé avoir levé l'état d'urgence, en vigueur depuis trente ans dans l’Alto Huallaga. Cette province amazonienne est réputée pour ses cultures illégales de feuille de coca, base de la cocaïne. C'est aussi un ancien refuge de l'organisation maoïste du Sentier lumineux, un acteur du narcotrafic au Pérou, premier producteur mondial de coca.

    Pour ses 53 ans, Ollanta Humala s’est offert un drôle de cadeau. « Nous levons l'état d'urgence en vigueur depuis trente ans » dans l’Alto Huallaga, a déclaré le président péruvien, samedi 27 juin. Cette province isolée, forestière et montagneuse, située au centre-nord du Pérou, a été l’un des principaux bastions du Sentier lumineux. Concrètement, cette levée signifie le rétablissement des droits fondamentaux des personnes : l'inviolabilité du domicile, la liberté de réunion et de se déplacer pour les habitants de l'Alto Huallaga, dans la forêt péruvienne, la diminution des contrôles ou la réclamation de leurs droits à l'administration.

    Principaux lieux de production de coca en Bolivie et au Pérou. Source UNDOC. http://grupoirena.com/UNDOC

    L’annonce, qui a pris tout le monde de court, n'est pas fortuite pour autant : elle arrive quelques heures après la saisie par la police de matériel logistique ayant appartenu au Sentier lumineux dans cette zone, ainsi que l’arrestation du responsable de cette logistique. « La déclaration de Humala intervient dans un contexte un peu particulier au Pérou : le gouvernement est désavoué, il y a des remaniements dans les ministères. Il a profité de cette opération pour redorer son blason. On peut considérer qu'il profite de ces opérations coup de poing avec des prises importantes. Elles ont un retentissement et permettent de faire face aux critiques, mais à court terme seulement. Car à long terme, elles sont inefficaces puisque le trafic se déplace en permanence », décrypte Marie-Esther Lacuisse, spécialiste des études andines à l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Science Po. Le « trafic » en question, c’est celui de la coca, dont cette zone fut l’une des principales productrices.

    L’état d’urgence était en vigueur dans l'Alto Huallaga depuis 1985, période à laquelle le Sentier lumineux s'y implante. Dans cette grande région isolée, il y sème la terreur, tout en commençant à s'allier aux narcotrafiquants. Jusque-là, le commerce de la drogue, qui s'est développé dès les années 1970, lui est étranger. Il est dévoué corps et âme à son œuvre rédemptrice : la prise du pouvoir et l’instauration d’un régime communiste rural, avec le culte d'un chef qui croit incarner « la quatrième épée », après Marx, Lénine et Mao.

    Vingt années meurtrières

    Le mouvement maoïste est fondé à la fin des années 1960 par le professeur de

    Abimael Guzman à l'ouverture de son procès. 5 novembre 2004, AFP/Jaime Razuri

    philosophie Abimael Guzman. Ce dernier fait de l'université d'Ayacucho où il enseigne son terreau, fertile dans cette région pauvre du pays. La majorité des recrues sont des étudiants, appelés, en bons maoïstes, à la lutte armée depuis les campagnes, sans hésiter à réprimer la population locale. Le Sentier lumineux passe à l’action le 17 mai 1980, à la veille de l’élection présidentielle. S'ensuit une décennie de « terreur », selon le vocable officiel, ou de « guerre populaire prolongée », selon la terminologie maoïste. L'organisation compte des milliers de membres.

    Le 12 septembre 1992, alors qu’il regarde tranquillement la télévision, Guzman est arrêté dans une maison de Lima. Cette opération décapite le mouvement. Depuis sa prison du port de Lima où il est aujourd’hui reclus à perpétuité, le « Presidente Gonzalo » appelle dès 1993 à entamer un processus de paix.

    Mais la prise de position de celui qui a cimenté l’organisation pendant plus de quinze ans n’est pas du goût de tous ses lieutenants et conduit directement à la division du mouvement. La faction Proseguir (Continuer) reprend le flambeau de la lutte armée. Mais elle-même ne survit pas longtemps aux luttes intestines entre ses bastions et se divise à nouveau en 1999. La Vallée des fleuves Apurimac, Ene et Mantaro (connue sous l’acronyme VRAEM) et l’Alto Huallaga se disputent le contrôle de la coca.

    Du maoïsme au narcotrafic capitalistique

    Le conflit perdure ainsi jusqu’à l’aube des années 2000. Le pays est à feu et à sang. En 2003, la Commission Vérité et Réconciliation fait les comptes : avec 70 000 victimes et disparus, le conflit entre l’Etat péruvien et les combattants révolutionnaires du Sendero fut l’un des plus sanglants de l'Amérique latine moderne. Le Sentier lumineux est jugé responsable de la mort de plus de la moitié des victimes, dont une large majorité vivait dans une situation d'extrême pauvreté et d'exclusion sociale.

    Mais le Pérou n’est pas pour autant débarrassé de son vieux démon. Escarmouches avec l’armée ou la police et enlèvements de civils ponctuent la décennie. En 2008-2009, une cinquantaine de policiers ou de soldats ont été tués dans la VRAEM ; en avril 2012, 36 employés d’un projet de gaz ont été séquestrés pendant plusieurs jours. « Le Sentier lumineux continue de menacer les entreprises et la sécurité du pays », s’alarmait alors l'Irena, un groupe de sécurité latino-américain. Des télégrammes diplomatiques américains de 2009, rendus publics par WikiLeaks, montrent que la résurgence terroriste inquiète jusqu’à Washington : la menace représentée par le Sentier lumineux « a été contenue, mais pas éliminée, et elle pourrait s'épanouir à nouveau ».

    L’Alto Huallaga a décidé de rester fidèle à son leader Guzman en faisant taire les armes. Son chef, Artemio, l’un des derniers cadres historiques du Sentier encore en liberté, a fini par être arrêté et condamné à la prison à vie en juin 2013. Puis, deux mois après, le 11 août 2013, le clan Palomino a été décimé dans une opération menée dans la VRAEM, portant un coup fatal à l’organisation, démantelée politiquement.

    En réalité, il n’y avait déjà plus grand-chose de commun entre le Sendero idéologique de Guzman et son reliquat des années 2000. Ayant relégué ses idéaux politiques d’antan pour un combat plus pragmatique, le Sentier s'est mué à la fin des années 1980 en un mouvement narcoterroriste.

    Aujourd’hui, le Sentier n’a plus d’existence sans le trafic de drogue. Le discours idéologique qu’il continue à déverser aux populations sous sa férule, dans la VRAEM essentiellement, n’est qu’un moyen de légitimer sa présence armée auprès d'elles et garder ainsi le contrôle du trafic de la cocaïne. Le Sentier lumineux participe à toute la chaîne de production de la coca, en incitant les paysans à délaisser les plantations légales pour devenir ses fournisseurs. Quelque 400 hommes poursuivraient leurs activités dans les forêts escarpées des Andes péruviennes. Les spécialistes de l’Organisation s’accordent à dire que le Sentier a connu une évolution similaire à celle des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), passées de la guérilla à l’alliance avec les narcotrafiquants. Peu à peu, il s’est imposé dans le commerce de la drogue, dont il n'est pas le seul acteur.

    Des mineurs mâchent des feuilles de coca pour supporter faim et fatigue. Un tradition ancestrale au Pérou. AFP/Cris Bouroncle

    Le Pérou, premier réservoir de cocaïne au monde

    La quasi-intégralité de l’offre mondiale de cocaïne est issue de trois pays andins : Pérou, Colombie, Bolivie. Selon l'Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), « l'offre mondiale de cocaïne d'origine sud-américaine a reculé ces dernières années dans une mesure susceptible d'avoir un effet perceptible sur les principaux marchés de consommation ». Une fois acheminée dans l'ombre des labos clandestins, la coca devient cocaïne et part à l'export. Selon les évaluations de l'Agence américaine de lutte antidrogue (DEA), le Pérou produit 230 tonnes de cocaïne chaque année. Il est le premier producteur de coca depuis 2012, passant pour la première fois devant la Colombie et la Bolivie. Le marché illicite de la coca côtoie un commerce légal et traditionnel. La feuille de coca est appréciée des Péruviens qui la mastiquent depuis des milliers d'années pour se donner de la force et couper la faim.

    Selon le rapport 2013 (chiffres 2012) de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qui fait référence, cela donne 9 000 tonnes de coca produites légalement… pour un total de 129 000 tonnes, soit 86 % de coca illégale. « Pour visualiser le phénomène, imaginez 6 000 conteneurs plein de feuilles de coca », commentait alors Flavio Mirella, le représentant de l'ONUDC à Lima.

    Preuve que la situation évolue rapidement ces deux dernières années, d’autres chiffres de l’ONU, émanant cette fois de l’OICS, ont révélé dans un rapport paru le 3 mars dernier, que « la progression de la culture du cocaïer observée au cours de la période 2005-2011 s’est presque entièrement inversée en 2013, année où la superficie nette cultivée est tombée à 49 800 ha (par rapport à 60 400 ha en 2012). Les importants efforts d’éradication déployés dans le cadre du programme de développement alternatif intégral et durable mené par le gouvernement péruvien ont grandement contribué à ce recul. La superficie éradiquée a atteint 23 947 ha en 2013, soit nettement plus qu’au cours de la période 2000-2012. Les efforts d’éradication et ceux qui ont suivi ont eu des incidences importantes dans deux des trois zones les plus touchées par le trafic de drogues, Monzón-Tingo María Aucayacu et Palcazú-Pichis-Pachitea. À la fin du mois d’octobre 2014, 26 000 ha de cultures avaient été éradiqués, l’objectif restant d’éradiquer 30000 ha dans l’année ».

    Quelles alternatives après les éradications ?

    Ces programmes d'éradication des cultures ont été mis en oeuvre dès les années 1990, sous la pression des Etats-Unis. Le Pérou était fortement endetté et l’aide américaine, via les programmes d’ajustement structurel parfois mis en place de façon brutale, était conditionnée à la lutte contre la drogue. Les politiques répressives ont ainsi permis une réduction importante des surfaces de coca cultivées illégalement.

    Les chiffres sont éloquents mais restent à nuancer. En premier lieu, parce que le Pérou reste finalement toujours en tête du trio mondial des producteurs de coca, au coude-à-coude avec la Colombie. Deuxièmement, « l'éradication sans programme d'aide au développement adapté ou de politique publique peut avoir un effet nul, commente Marie-Esther Lacuisse. Comme dans le cas du Tropique du Chaparé dans les années 1990 en Bolivie. La production de coca était tombée à zéro, puis elle est repartie de plus belle ensuite. Ces chiffres peuvent n'indiquer qu'une réduction momentanée avec une reprise de la culture de la coca dans la foulée. Tout dépend, notamment, du fait que des programmes d'aide à la production légale aient été mis en place avant la campagne d’éradication. »

    Loin de constituer un choix de vie, ces cultures illicites permettent en effet à des dizaines de milliers de paysans andins de survivre. Et sans alternatives de subsistance, les populations deviennent une proie facile pour des groupes tels que le Sentier lumineux. Ces éradications forcées, comme le programme Corah dans l’Alto Huallaga, ont longtemps été contestées. Et dans le même temps, comme le montre ce rapport de chercheurs, les faibles politiques de développement alternatif, telles que les cultures de substitution à la coca (café, cacao, palmier), n'ont pas généré les effets escomptés sur l'économie paysanne locale, bien que les gouvernements successifs aient multiplié les satisfecit. « Si l’Etat n’est pas plus ambitieux en termes de politiques publiques, il devient quelque part le premier promoteur du narcotrafic », résume Marie-Esther Lacuisse. En fait, préconise le rapport, « la réduction des cultures de coca et des activités illicites associées au narcotrafic [...] devrait être non pas considérée comme une précondition, mais comme un résultat ».

    Enfin, l’éradication ne règle pas tout puisque le phénomène se déplace. « On ne peut jamais dire qu’il n’y aura plus de coca. Le marché de la coca illégale et de la cocaïne n’est jamais figé. Il disparaît et renaît en permanence à des endroits différents. Au niveau national comme interrégional, il évolue en fonction de ses acteurs, qui eux-mêmes changent souvent, suscitant des vagues de violences épisodiques, comme en ce moment en Amérique centrale », conclut la chercheuse. L’Alto Huallaga semble apaisé pour le moment, mais rien ne garantit qu’il le restera longtemps.

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