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    Hebdo

    Frontière serbo-hongroise, l'autre porte d’entrée des migrants en Europe

    media Toutes les deux ou trois heures, des groupes d’une quarantaine de personnes partent de Kanjiza et se glissent dans les sous-bois, le long de la Tisza, un affluent du Danube qui fait frontière avec la Hongrie. Marija Jankovic

    Pour les migrants qui remontent de Turquie et de Grèce, la frontière entre la Serbie et la Hongrie est un point de passage obligé pour gagner l’espace Schengen.

    Kanjiza-Subotica. Abdulhamid est parti, il y a seize jours, d’Idleb, une ville du nord de la Syrie, âprement disputée. Ce soir, il va franchir la frontière hongroise et il espère bien arriver d’ici deux jours en Allemagne. Pour l’instant, il reprend des forces au café Venezia de Kanjiza, un gros bourg du nord de la Voïvodine serbe.

    Toutes les deux ou trois heures, des groupes d’une quarantaine de personnes partent d’un bon pas du centre de Kanjiza. Ils se glissent dans les sous-bois le long de la Tisza, un affluent du Danube qui fait frontière avec la Hongrie, à une quinzaine de kilomètres. Les passeurs connaissent les horaires des patrouilles et, normalement, la voie est sûre. En revanche, leurs services coûtent cher : 1 500 euros pour un adulte, 1 000 pour un enfant.

    Abdulhamid était dentiste

    Le Venezia sert de quartier-général aux migrants : tandis que l’accès aux autres établissements de la ville leur est interdit, Josze, le patron les laisse utiliser les toilettes, signalées par un écriteau manuscrit en arabe, même s’ils ne consomment pas. Il a aussi mis à disposition des câbles et des prises électriques, précieux pour recharger les smartphones : les Syriens se connectent pour étudier la frontière sur Google Maps ou échanger les derniers « tuyaux » sur des groupes Facebook. « J’ai perdu ma clientèle, lâche Josze, mais nous devons nous entraider. Ici aussi, nous avons connu la guerre ».

    Abdulhamid était dentiste. Il a investi toutes ses économies dans son voyage. Le jeune homme fait ses comptes : 1 000 euros pour passer en Zodiac d’Izmir, en Turquie, à l’île grecque de Chios, 500 euros pour gagner Athènes, puis Thessalonique et la Macédoine, autant pour passer en Serbie… En tout, son voyage lui aura coûté plus de 5 000 euros. Le jeune homme s’étonne de la pauvreté des pays que son voyage lui fait traverser : « La Macédoine et la Serbie sont en Europe, mais avant la guerre, la Syrie était plus développée ». Il espère obtenir l’asile en Allemagne, mais sans intention de rester : « Si je ne reviens pas dans mon pays, il ne restera plus que Daech et Bachar Al-Assad. Il faut absolument que les jeunes reviennent pour reconstruire une nouvelle Syrie». Avec son jogging gris impeccable et ses Adidas neuves, Abdulhamid appartient aux classes privilégiées.

    Tous n’ont pas sa chance. Les migrants qui n’ont plus d’argent s’entassent dans la « jungle » de Subotica, la grande ville voisine de Kanjiza. Cette jungle est une ancienne briqueterie abandonnée, où quelques centaines de personnes dorment chaque soir, dans des conditions d’hygiène déplorables. Des familles entières se massent à l’ombre des bâtiments qui menacent de tomber en ruine, ou sous des tentes de fortune, essayant de tirer un peu d’eau au puits pour se laver, même si celle-ci est impropre à la consommation. La jungle est le domaine des passeurs et des mafias – des tensions opposent régulièrement les réseaux afghans et pakistanais. Des petits groupes de « bandits » locaux attaquent aussi les squatteurs de la jungle. « Ils sont armés de longs couteaux », explique un jeune Turkmène d’Afghanistan qui vient de se faire voler son smartphone et son argent.

    Un certificat de circulation

    Personne ne songerait à se plaindre auprès de la police, peu visible aux abords de la briquèterie. « Les policiers sont de mèche avec les brigands », assurent les migrants. C’est aussi l’avis de Bosko, un chauffeur de taxi de Subotica. « Quand on conduit des migrants vers la frontière, on se fait toujours arrêter : tandis qu’un flic demande les papiers du véhicule, un autre va prendre sa commission à l’arrière, directement auprès des migrants. Cela peut monter jusqu’à 100 euros par personne ». Il y a quelques mois, Bosko s’est fait sévèrement tabasser par ses collègues, qui l’accusent de « casser le business ». Il refuse en effet d’augmenter le prix des courses pour les migrants. « Faire de l’argent sur la misère est la plus grande honte du monde, lâche le quinquagénaire, en rajustant ses lunettes. Si je le faisais, je ne pourrais plus me regarder dans la glace ».

    Chaque soir, 1 000 à 1 500 personnes franchissent illégalement la frontière entre la Macédoine et la Serbie. Au moins autant arrivent quotidiennement de Bulgarie. S’ils demandent l’asile en Serbie, les migrants obtiennent un certificat de circulation de 72 heures, théoriquement pour rejoindre les centres d’accueil du pays, tous archi-saturés. En fait, ce délai leur permet de gagner la frontière hongroise, porte de l’espace Schengen. « Désormais, la voie terrestre des Balkans est plus utilisée que celle de la Méditerranée », assure Stéphane Moissaing, le coordinateur local de Médecins sans frontière en Serbie. Le 14 juillet, la Hongrie a officiellement commencé la construction d’une immense barrière de grillage et de barbelés qui doit ceinturer les 175 kilomètres de frontière que le pays partage avec la Serbie. « Le mur n’arrêtera personne, assure Stéphane. Il modifiera peut-être certains itinéraires, des gens passeront par la Croatie ou la Roumanie. Sa principale conséquence sera surtout de faire augmenter les prix des passeurs ».

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