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    Hebdo

    Vivre à Téhéran, entre sexe, mensonges et mollahs

    media Ramita Navai est auteur et journaliste irano-britannique. Graeme Robertson

    La journaliste irano-britannique Ramita Navai a été correspondante à Téhéran pour le Times. Elle livre, avec son premier ouvrage Vivre et mentir à Téhéran, qui vient de paraître en français, un portrait saisissant de l’Iran contemporain à travers les heurs et malheurs de ses hommes et femmes tiraillés entre tradition et modernité.

    Téhéran n’est pas la plus belle des capitales du monde. C’est la grande métropole par excellence, sans charme particulier. Un brouillard épais plane tous les matins sur la ville et ne se dissipe que dans l’après-midi quand la journée est bien engagée, laissant entrevoir des grappes de hauts immeubles et des rues grouillantes de voitures qui crachent des nuages de fumée.

    Fondée dans les années 1790 par la dynastie des Qajar, qui a régné sur l’Iran avant la prise du pouvoir par les Pahlavi, la ville s’est développée autour d’une ancienne citadelle et des villages historiquement insignifiants. C’est au XXe siècle, sous le règne du premier souverain Pahlavi Reza Shah (1921-1945), que les grands travaux d’urbanisme ont été lancés. On a supprimé les remparts et percé de grandes artères qui traversent la ville de long en large. Parmi les principales, l’immense avenue Vali Asr (ex-avenue Pahlavi). Longue de quelque 18 kilomètres et bordée de hauts sycomores, elle est la véritable ligne de vie de la ville.

    Une avenue bordée de 18 000 sycomores

    C’est autour de cet axe légendaire nord-sud de la capitale iranienne, qui n’est pas sans rappeler les Champs-Elysées à cause de l’attachement sentimental que lui témoignent les Téhéranais, que l’Irano-Britannique Ramita Navai a construit son livre Vivre et mentir à Téhéran. Composé de huit portraits d’hommes et de femmes, l'ouvrage raconte la vérité profonde d’une société nourrie autant par les anciennes traditions de la civilisation persane pluri-millénaires que par les aspirations à la modernité de la jeunesse tenue trop longtemps à l’écart du monde. Les protagonistes de Navai s’appellent Dariush, un expatrié revenu au pays et terroriste raté ; Somayeh, une jeune femme mariée à un adepte de films porno ; Leyla, une prostituée vouée à la pendaison ; Morteza, jeune homosexuel ; Amir, Bijan, Asghar, Farideh… Vali Asr les sépare et les relie. Elle est la métaphore de la nation iranienne tiraillée entre ses différents pôles idéologiques et sociaux.

    Vali Asr , à Téhéran,est la plus longue avenue du Proche et Moyen-Orient. Iran Review

    La légende veut que ce soit Reza Shah en personne, très influencé par l’urbanisme parisien, qui surveilla la plantation de dix-huit mille sycomores tout au long de l’avenue Vali Asr. Ces arbres, grands et élégants, constituent aujourd’hui l’identité même de la ville, au point que lorsque le régime théocratique au pouvoir en Iran a fait tailler d’un seul coup une quarantaine d’arbres, les Téhéranais ont inondé le téléphone de la mairie d’appels de colère et de désespoir. Le standard de la radio publique était pris d’assaut avec des messages exprimant la détresse des habitants qui voyaient dans l’abattage de ces arbres une attaque contre leur propre mémoire identitaire. « Chaque arbre est associé à un souvenir dans mon esprit, disait un des interlocuteurs. Si ces arbres sont coupés, tous mes souvenirs vont mourir. C’est comme s’ils coupaient mon âme ! »

    L’avenue Ali Vasr qui descend du Nord de la ville huppé niché au pied des fraîches montagnes jusqu’au Sud plus populaire, en passant par le centre grouillant et chaotique, sert ici de grille de lecture du microcosme mis en scène dans les pages de Vivre et mourir à Téhéran, un microcosme représentatif de l’extraordinaire diversité sociale des habitants de la capitale. De part et d’autre de l’avenue vivent les riches et les pauvres, les laïcs et les religieux, les occidentalisés et les traditionnels. « La vie des gens semble séparée par des siècles », écrit l’auteur.

    C’est ainsi que les filles du Nord sont souvent botoxées alors que les tchadors noirs et les foulards sont de rigueur dans les quartiers populeux du Sud. Tandis que la jeunesse dorée fait la fête dans les appartements luxueux du Nord et roule dans des Maserati et des Ferrari, le quartier de la grande gare ferroviaire à l’extrême Sud est une véritable Inferno à la Dante où se croisent mendiants et voyageurs venus des quatre coins de l’Iran. Dans les quartiers chics, les homosexuels sont célébrés, alors que dans les terrains vagues du Sud, ils sont parfois battus à mort, obligeant ceux qui se cachent à procéder à une opération de changement de sexe. Etrangement, un décret autorise une telle intervention, alors que les homosexuels sont condamnés à mort en Iran.

    Sexe comme subversion

    Or malgré leurs différences, les protagonistes de Ramita Navai sont reliés par leurs velléités communes de subversion des impératifs religieux de chasteté et de vérité que presque quatre décennies de gouvernement islamique ont érigés en lois. Leur subversion passe par le mensonge et l’hypocrisie élevés en principes de survie. Les enfants, n’apprennent-ils pas à dire que « papa n’a pas d’alcool à la maison », alors que tout le monde boit et se drogue à toutes sortes de produits ?

    Autre mensonge, le mythe de la virginité que perpétuent toutes les couches de la société, pendant que les jeunes filles de la bourgeoisie et même de la classe ouvrière ont régulièrement recours à la chirurgie réparatrice pour se faire recoudre l’hymen avant le mariage.

    La subversion passe aussi par le sexe. Le sexe est omniprésent dans les faits comme dans les esprits. Il touche toutes les sphères de la société iranienne. Les principaux clients de Leyla la prostituée sont un juge et un mollah. Une femme demande le divorce parce qu’elle vient de découvrir que ce n’était pas pour visiter les tombes des imams chiites que son mari particulièrement dévot s’absentait du pays si souvent, mais c’était pour se rendre en Thaïlande, car l’homme ne pouvait plus se passer des prostituées thaïes. Mais pour la jeunesse téhéranaise, explique Navai, « le sexe est aussi un acte de libération. Une forme de résistance. Le seul moyen pour la jeune génération de conquérir un espace de liberté. »

    Dense et fourmillant de détails, le livre de Ramita Navai se lit comme une enquête journalistique. Le portrait qu’elle fait de l’Iran contemporain et des Iraniens prend le lecteur à la gorge grâce à son écriture très littéraire, révélant les failles d’une société au regard constamment plongé dans les gouffres amers de sa schizophrénie.

    Journaliste en Angleterre, réputée pour ses reportages au Proche-Orient et correspondante pour le Times, Navai est, comme son nom laisse entendre - originaire de Téhéran, ville qu’elle a quittée à l’âge de 6 ans, au lendemain de la révolution iranienne. De retour dans son pays natal en tant que journaliste au début des années 2000, elle a profité d’une période de passage à vide pour travailler sur son livre, basé sur des entretiens avec des Téhéranais de milieux modestes. Son objectif, comme elle l’explique dans la postface, est de proposer « une image très différente de celle que présentaient les médias, trop impliqués dans le jeu politique, pour se montrer objectifs ».

    Opération réussie, même si les outils principaux de Ramita Navai sont moins l’objectivité que la lucidité et l’empathie, comme en témoignent ses magnifiques pages sur les sycomores à l’agonie à Vali Asr. Les arbres meurent aussi comme des sociétés, raconte-t-elle, car ils ne sont pas, eux non plus, imperméables aux guerres, aux dictatures et aux révolutions. Leur seule consolation, puisée dans la sagesse locale, « un homme qui se noie est préservé de la pluie... »

    Vivre et mentir à Téhéran, par Ramita Navai. Traduit de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère. Collection « La Cosmopolite », Editions Stock, 347 pages, 21,50 euros.
     

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