GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Mardi 26 Juillet
Mercredi 27 Juillet
Jeudi 28 Juillet
Vendredi 29 Juillet
Aujourd'hui
Dimanche 31 Juillet
Lundi 1 Août
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Hebdo

    La grève de la faim, le corps comme arme de protestation

    media Hommage aux prisonniers irlandais, grévistes de la faim, en 1981. Cc Wikimedia/Patrice78500

    Partout sur la planète, des hommes et des femmes sont en grève de la faim. Cette troublante forme de contestation non violente a des origines lointaines mais c’est au XXe siècle qu’elle prend de l’ampleur et une dimension politique. Au risque d’y laisser la vie.

    Peu de travaux ont été réalisés sur la grève de la faim. Ce jeûne, en tant que moyen de protestation, se distingue de celui, plus connu et plurimillénaire, pratiqué dans de nombreux cultes religieux - musulman, catholique, bouddhiste, etc. En Inde, une tradition ancestrale perdure dans la communauté jain jusqu’à ce jour : le Sankhara, un jeûne qui mène à la mort lorsqu'on est en fin de vie.

    « La grève de la faim [ou jeûne de protestation, ndlr] a un statut un peu ambigu car c’est un mode d’action qui est souvent considéré comme individuel, résiduel, et donc peu comme un mouvement social et collectif », analyse Johanna Siméant*, professeur de science politique à l'université Paris I et auteur de La grève de la faim, l’un des seuls ouvrages en France sur le sujet.

    Pourtant, la pratique est ancienne et est loin d’être un phénomène rare. Dans le Râmâyana, l'un des écrits fondamentaux de l'hindouisme composé entre le IIIe siècle av. J.-C. et le IIIe siècle de notre ère, un poème raconte que Kaïkeyi, l’une des épouses du roi Dasaratha, avait recours au « jeûne de remontrance » pour faire fléchir son époux. Cette manière de contester en mettant son corps en péril se retrouve aussi dans l’histoire ancienne de l’Irlande. « Ce jeûne est un moyen qui fait honte à l’adversaire, c’est une dimension importante de la grève de la faim. Car l’adversaire peut être responsable de la mort de quelqu’un », souligne Johanna Siméant.

    Des femmes fer de lance d’une lutte à des fins politiques

    Il faut attendre le XXe siècle pour que le fait de cesser de s’alimenter se répande dans les sociétés comme un réel moyen de protestation avant tout politique. En 1905, ce sont des Anglaises qui décident de se mettre en grève de la faim après leur incarcération pour avoir réclamé le droit de vote. Face à ces « suffragettes », le gouvernement instaura le Cat and Mouse act, la loi du « chat et de la souris » : lorsqu’une gréviste se trouvait dans un état trop faible, elle était libérée puis à nouveau emprisonnée quand sa santé s’améliorait.

    Chine, après le massacre du 4 juin 1989. Au 5e jour de la grève de la faim, de nombreux étudiants s'écroulent sur la place Tiananmen à Pékin. 64memo.com

    Quinze années plus tard, en 1920, 180 membres de l’IRA, l’armée républicaine irlandaise, entament un jeûne de 94 jours, soit la plus longue grève de la faim. La même année, la mort du maire de Cork, Terence MacSwiney, après 74 jours de jeûne dans la prison de Brixton à Londres, donne un écho retentissant à la lutte irlandaise et fait de cette pratique un outil de combat éminemment politique chez les nationalistes irlandais.

    Le cas le plus célèbre est celui de Bobby Sands, mort le 5 mai 1981 à 27 ans, après un jeûne de 66 jours dans la prison de Maze en Irlande du Nord. Symbole des prisonniers politiques, Bobby Sands, dont l’histoire a été mise en lumière dans le film bouleversant Hunger de Steve McQueen, faisait partie des séparatistes de l'Armée républicaine irlandaise provisoire (PIRA). Emprisonnés, ils mènent tout d’abord une grève de l'hygiène - Dirty Protest - pour obtenir du gouvernement britannique la reconnaissance d’un statut politique à leur détention. Le rapport de force qui s'instaure s'accentue encore quand Bobby Sands, meneur du mouvement, décide d'entamer une grève de la faim. Il est rejoint dans l'abstinence alimentaire par neuf de ses camarades de l'Ira provisoire et de l'INLA (Armée irlandaise de libération nationale) : Francis Hughes, Ray McCreesh, Patsy O’Hara, Joe McDonnell, Martin Hurson, Kevin Lynch, Kieran Doherty,Tom McElwee et Micky Devine qui tous moururent entre mai et août 1981. Les conditions extrêmes de leur grève de la faim ont été détaillées dans le livre de David Beresford, Ten Men Dead ( publié en 1987 chez Grafton).

    A côté d’objectifs politiques, les grèves de la faim se multiplient au sein de centres pénitenciers. Les prisonniers n’ont alors d’autres objectifs que de dénoncer leurs conditions de détention. Dans le milieu carcéral, la pratique remonte à la fin du XIXe siècle où elle avait cours dans les prisons russes. En France aujourd’hui, il y aurait plus de 1 500 cas de grève de ce type par an (aucun décompte officiel n'est réalisé).

    La grève de la faim se veut être un moyen de pression pour l’aboutissement d’une cause, politique donc, mais également, écologique, idéologique, humanitaire ou personnelle ; on en dénombre dans l'Hexagone une centaine chaque année, et des milliers dans le monde. D’aucuns ont en mémoire la grève de la faim des sans-papiers de l’église Saint-Bernard à Paris en 1996. Ces derniers protestaient pour obtenir des permis de séjour. Les Tibétains protestent aussi par le jeûne depuis de nombreuses années. Bien sûr, Gandhi est un autre symbole de la lutte, politique et sociale, par la grève de la faim. Avec toujours une dimension spirituelle, jeûner était pour lui une façon de faire pression sur les autorités coloniales britanniques présentes en Inde. A côté de ces jeûnes de protestation très médiatisés, de nombreux anonymes pratiquent également des grèves de la faim, ceux qui subissent par exemple des événements qui affectent dramatiquement leur vie, de pères à qui l'on retire la garde de leurs enfants, d’employés qui perdent leur travail, etc.

    Le corps en lutte

    Mettre son corps à l’épreuve interroge. La grève de la faim a pu ainsi être considérée comme étant une pathologie qui renverrait à des gens qui sont un peu fous, excessifs, entre autres, dénoncée comme étant du chantage, « d’autant qu’en plus c’est un mode d’action qui a été porté par des femmes au début du XXe siècle, les qualificatifs "hystérique", "anorexique", etc... ont été collés à ce moyen de protestation, explique Johanna Siméant. Mais d’une certaine façon, c’est aussi le moyen le plus rationnel qu’on a dans un certain nombre de circonstances et notamment la prison, ou quand on veut attirer de la sympathie de la part de l’opinion publique. » C’est également un moyen qui ne nécessite pas de gros moyens pour s’organiser. Si un jeûne de protestation ne mobilise pas des milliers de personnes, il peut tout au moins interpeller l’opinion. « En mettant son corps dans la balance, on met à l’épreuve l’idée de son engagement et de l’urgence de la situation. »

    Mais mettre son corps au service d’une cause peut être fatal. Dans les années 1980, Margaret Tatcher a laissé mourir les prisonniers irlandais de l'Ira provisoire et de l'INLA. Les grèves de la faim au sein de la Fraction armée rouge - organisation terroriste allemande d'extrême gauche présente en Allemagne fédérale de 1968 à 1998 – ont également abouti à de nombreux décès. La grève de la faim « est donc un moyen ambivalent, qui a une

    Gandhi et Indira, lors de sa grève de la faim en 1924. Cc Wikimedia

    certaine efficacité mais qui ne fonctionne pas toujours, et notamment pour des gens emprisonnés, mis en cause pour violence politique, terrorisme, qu’on a souvent vus laisser mourir », note le professeur de science politique.

    Quand ils ne meurent pas parce que les autorités les ont laissés dépérir, certains grévistes de la faim sont réalimentés de force, quand les médecins acceptent de procéder à ce genre de pratique - des « suffragettes » anglaises ont ainsi été nourries de force. La perfusion peut être adoptée quand le gréviste tombe dans le coma et devient inconscient. Mais un autre moyen - usité en France et dans beaucoup de démocraties occidentales jusque dans les années 1970 - a toujours cours à Guantanamo et en Israël, d’une violence extrême.

    Non seulement on réalimente de force mais en plus on le fait dans le but de faire souffrir. « Là, l’objectif n’est pas seulement d’empêcher que les gens meurent, c’est de les casser physiquement et psychiquement, souligne Johanna Siméant. Certains grévistes sont morts parce que le tuyau est parti dans les poumons. » A Guantanamo, au sud-est de Cuba, dans le centre pénitencier militaire de haute sécurité, nombreux sont les détenus - capturés dans les différentes opérations des Etats-Unis à l'étranger - en grève de la faim. Ils protestent contre l'absence de prise en main de leurs dossiers après des années de détention sans jugement. Ce 14 août, Tariq Ba Odah, un Yéménite de 36 ans en grève de la faim depuis huit ans, s’est vu refuser par la justice américaine une demande de libération pour raisons de santé. Ce prisonnier, alimenté de force par sonde nasale, ne pèse plus que 33,5 kg.

    Le temps de la négociation

    A la différence de l’immolation, plus sacrificielle, la grève de la faim est rarement pratiquée dans un objectif de mort. « L’intérêt de la grève de la faim est qu’on a un risque de mort, mais qui s’étale sur 40 jours, voire 50, et c’est donc un temps qui laisse la place à la possible négociation », poursuit le professeur. Si la grève de la faim est un moyen de protestation qui n’est pas vécu comme les autres parce qu’il a peut-être un côté plus transgressif, « il appartient quand même à la vaste palette de moyens de protestation dans l’histoire des mouvements sociaux ».

    En Israël, la négociation semble plus que laborieuse. Depuis un mois, le Parlement autorise l’alimentation forcée des détenus, et avant tout des Palestiniens, les autorités redoutant le décès d’un gréviste de la faim qui « pourrait avoir de graves répercussions ». L’association médicale israélienne a appelé les médecins à ne pas respecter la loi, estimant la pratique, médicalement risquée, comme une forme de torture. Pour la branche israélienne de l’ONG Physicians for Human Rights (PHRI), l’alimentation forcée pousse la communauté médicale à enfreindre gravement leur éthique pour un avantage politique, « comme cela a été dans d’autres périodes sombres de l’histoire ».

    Ce 23 août, l’avocat palestinien Mohammed Allan a mis un terme à sa grève de la faim qui l’a plongé à deux reprises dans le coma. Durant plus de soixante jours, ce jeune homme de 31 ans a défié les autorités israéliennes pour protester contre son maintien en détention administrative, un dispositif qui permet à Israël de détenir des suspects sans jugement pour des périodes de six mois renouvelables indéfiniment. Un douloureux combat pour cet avocat palestinien mais qui, extrêmement médiatisé, a porté ses fruits puisque la Cour suprême israélienne a suspendu sa détention administrative le 23 août dernier.

    La grève de la faim, quand elle est « illimitée », pose un enjeu très clair : la « victoire » ou la mort - tout au moins de très graves conséquences physiologiques à la clé. Elle apparaît en cela comme étant la dernière énergie du désespoir disponible chez celui ou ceux qui demandent à être entendus, quelle que soit la cause revendiquée. « Nous qui souffrions déjà, nous mettions notre santé en danger et nous risquions même la mort », raconte Nelson Mandela dans ses mémoires Un long chemin vers la liberté. Une violence qui ne consiste pas à s'en prendre aux autres mais bien à soi-même, en étant résolu à se sacrifier.


    *Johanna Siméant dirige également le Master recherche en études africaines de l'UFR de science politique de Paris I. Elle est auteur de La grève de la faim, Paris, Presses de Sciences Po, 2009 et de Contester au Mali. Formes de la mobilisation et de la critique à Bamako, Paris, Karthala, 2014.

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires
     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.