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    Hebdo

    Toutes les plaies du Soudan, dans l'objectif du cinéaste Hubert Sauper

    media Extrait du film «Nous venons en amis», du réalisateur autrichien Hubert Sauper. Adelante-KGP

    Sorti en salle en France, le film de l’Autrichien Hubert Sauper, Nous venons en amis, laissera plus d’un spectateur mal à l’aise. Point de départ de ce documentaire atypique, une idée folle : gagner le Soudan par les airs pour filmer ce pays particulièrement fermé aux regards extérieurs. Un film choc qui prend souvent des allures d’aventure. Mais dont les image – uniques – montrent la férocité du néocolonialisme à l’œuvre dans le Haut Nil où se disputent les grandes puissances, Chine et Etats-Unis, autour des puits de pétrole. Sous couvert d'amitié...

    « Débarquer dans une zone de guerre comme un extra-terrestre », c’est le seul dispositif que le cinéaste autrichien a trouvé pour réaliser sa folle idée. A bord d’un avion qu’il a lui-même construit et baptisé « Spoutnik », il compte ainsi montrer le Soudan, ce pays du « bout du monde » si peu couvert par les médias traditionnels. Personne, avant Hubert Sauper, n’avait pu pénétrer avec sa caméra là où il nous embarque pendant 110 minutes dans son dernier documentaire, Nous venons en amis.

    Il lui a fallu six ans pour faire ce film, dont plusieurs mois de tournage, depuis la traversée de la Méditerranée dans cet aéronef improbable, jusqu’aux attentes interminables dans la Libye de Kadhafi, puis en Egypte, avant d'atteindre Khartoum, la capitale du Soudan encore unifié, puis le Sud, en pleine campagne électorale pour le référendum qui, en janvier 2011, va consacrer la partition du pays entre le Nord et le Sud. Un tournage difficile.

    Extrait du film «Nous venons en amis», du réalisateur autrichien Hubert Sauper. Adelante-KGP

    Le malaise qui saisit assez vite le spectateur tient peut-être aux effets un tantinet  grandiloquents qui envahissent l'écran dès la première image. Eclairs vus du ciel, formes arrondies des concessions d’un village qui se dessine en contrebas. Un air de piano aux accents romantiques se mêle au chant d’une patrouille de soldats que l’on distingue de loin, drapeaux levés vers le ciel, longeant les murs en paille tressée autour d’une case au toit pointu. Un enfant, filmé de dos, marche nu sur une route poussiéreuse écrasée par le soleil, l’air déterminé. Il se retourne et sourit, puis fixe la caméra, incrédule. « De quelle planète venez-vous ? » semble-t-il dire à l’intrus.

    Epicentre


    Pourtant, des Blancs, cette région du Haut Nil en a vu défiler ! Une terre, aride en apparence, mais qui a toujours été l’objet de convoitises. Le choix du cinéaste de tourner au Soudan n’est d'ailleurs pas le fait du hasard, un pays qu’il qualifie « d’épicentre d’un conflit entre les Etats-Unis et la Chine ». Mais le spectateur se prend à douter : est-ce le film d’un aventurier qui brûle sa vie par les deux bouts en explorant au gré de ses humeurs une Afrique « vierge » ou au contraire un film clin d’œil, qui singe les comportements postcoloniaux ? « Je ne suis pas venu en Afrique sauver les Africains, mais peut-être pour nous rappeler à notre pathologie de la domination, explique l’auteur-caméraman-aviateur, qui s’est affublé des galons et de la casquette de capitaine pour mieux se faire respecter dans les lieux où il atterrit...

    De fait, le premier tiers du documentaire est bel et bien une charge contre le colonialisme, résumé en voix off dans le commentaire ou dans des interventions - souvent simplistes et un peu assommantes, il faut le dire. « Européens et Américains ont colonisé l’Afrique. Ils l’ont divisée entre le Soudan, l’Ouganda, le Nigeria... Puis, les Blancs sont allés très loin dans l’espace et ils ont pris la Lune ! (…) Vous savez que le Lune appartient aux Blancs ? » 

    Charge irritante qui paraît enfoncer des portes ouvertes, certes. Mais qui a le mérite de rappeler combien les colonisations successives furent féroces dans la région, depuis les Egyptiens dans l’Antiquité, les Grecs, les Perses, les Arabes, puis les Ottomans, puis les Anglais et la défaite cuisante qu’ils infligèrent aux Français à Fachoda en 1898… Deux rêves impériaux qui s’entrechoquent, en plein partage de l’Afrique après la Conférence de Berlin, sur fond de guerre sainte et de construction de lignes de chemins de fer et de tracé des frontières. « On apprend aux populations le besoin d’argent, on trace des lignes dans la savane qui divisent les cultures et les tribus, et les Soudanais commencent à se battre ».
     
    L’avion survole une zone interdite. On distingue un feu de forêt puis des rangées de soldats sous la pleine lune. « Jésus est avec nous, lui lance un militaire. Et toi, crois-tu en Jésus ?... Musulman ou chrétien ? ... You. » L’aviateur comprend qu’il doit très vite dire qu’il n’est pas musulman. Il lui fauver sa peau en étant clairement dans le bon camp. La guerre n’est pas un jeu. « Deux millions et demi de morts à cause des Arabes », reprend le militaire plus détendu. « A quoi servent les soldats ici ? » ose le cinéaste. « A protéger la paix… Et les champs de pétrole »...

    Extrait du film «Nous venons en amis», du réalisateur autrichien Hubert Sauper. Adelante-KGP

    Au gré d’un atterrissage en brousse, quelque part à la frontière du Soudan et du Soudan du Sud, on saisit des bribes d’un discours de campagne. Des enfants écoutent en file indienne les orateurs parler de ce « vaste pays effondré… Nous, les plus pauvres... Des décennies de guerre civile… » En marge du défilé, Omar lui aussi questionne : « Donc, les Blancs viennent en amis ! Mais qu’est-ce qu’ils espèrent trouver ici (…) Salva Kiir est un grand ami des USA, de la famille Bush. (…) M. Bachir aime la guerre contre l’humanité, au Darfour. Une machine de guerre nationale pour donner le pétrole aux Chinois… »
     
    Enterrement
     
    Vient enfin la première émotion quand sur une place de village où on entend des chants qui montent : « Un homme est enterré là », dit quelqu’un. On se frappe la poitrine. Hommes et femmes en pleurs font des offrandes avant de se rouler sur la tombe du défunt en hurlant leur douleur. La scène est poignante. « On part pour un entrainement militaire. On revient avec des armes. On repart et on en ramène d’autres… Quand les Européens sont arrivés, ils ont armé les Africains pour la chasse aux éléphants… » Tout autour, des soldats agressifs font la ronde. Tout le monde a peur.
     
    Le malaise, qui persiste, vient sans doute aussi de la violence que le cinéaste met en scène, celle du néocolonialisme : une vue hyperréaliste des effets de la mondialisation, comme dans cet autre village où les habitants apparaissent comme des réfugiés sur leur propre sol, dénués de tout après la cession de leurs terres par le chef de village contre une somme dérisoire à une multinationale. « On n’a jamais cédé nos terres. Nos pères étaient des guerriers ! » se défend le vieux, coiffé d’un feutre marron, tandis que les jeunes l’accusent d’être corrompu. Pathétique.
     
    Le film gagne en épaisseur et en intensité au fur et à mesure que Sauper pose son avion dans des lieux plus improbables. Et ces images, inédites, interdites, finissent par captiver. Comme celles tournées dans ce bunker peuplé de Chinois barricadés où il parvient à pénétrer en invoquant une panne de moteur. « On dirait un jouet, cet avion… C’est dingue de piloter ça », lui dit l’un d’eux. Cette concession pétrolière, au moment où le film est tourné, est encore un enjeu de guerre puisque les lieux, disent-ils, ne sont gardés ni par l’armée du Nord ni par celle du Sud. Un endroit posé au milieu de nulle part où on vit comme dans une bulle. Là, on marche vraiment sur la Lune !

    Pas de communication avec l’extérieur. « Les locaux ne parlent pas anglais ! Et puis comme il n’y a pas de soldats pour nous protéger, nous restons dans le camp. Pour notre sécurité. Ici, on se passe de l’aide des USA qui parlent trop de paix mais qui veulent diviser le Soudan. » Embaucher des villageois ? Il y en a un ou deux, un gardien et quelqu’un qui fait le ménage… En traversant le champ de pétrole en voiture, un autre Chinois commente, laconique : « 300 000 barils jour ». Tout autour, un paysage détruit, jonché de déchets. Passés dans les locaux aseptisés de la cantine, on rencontre des Chinois qui s’abreuvent d’images de guerre à la télé. « Il est tentant de venir prendre les ressources naturelles et repartir », dit l’un d’eux.

    A l’écran, soudain, Hillary Clinton : « Nous ne voulons pas d’un nouveau colonialisme en Afrique », dit-elle gravement. Un Chinois, hilare, rétorque : « Ce n’est pas du colonialisme. Il n’y a que des mines ici, on en exploite les ressources. » A deux pas, une mosquée dans un no man’s land. Un homme la qualifie de « temple musulman. En arabe, mosquée pour la prière », dit-il en amorçant un mouvement du haut du corps, de haut en bas et de bas en haut. « Les Arabes ont colonisé le Sud et, maintenant, le Sud devient indépendant. Arabes et Chinois travaillent ensemble », résume-t-il.
     

    L'affiche du documentaire Nous venons en amis, du réalisateur autrichien Hubert Sauper. DR

    Une mine explose dans le bush. Une jeune américaine, une blonde à queue de cheval, accroupie, serre un enfant noir qui pleure dans ses bras. Son mari tape des mains tandis que des mamans chantent en cercle. « Ce que je veux, c’est ce que Dieu veut, dit le pasteur, relayé par un traducteur chargé de transmettre la bonne parole. « Vous savez ce qu’il faut faire pour que Dieu écoute vos prières ? Vous devez d’abord Lui permettre de changer vos cœurs ! » Les images s’enchainent : lors d’un meeting de campagne pour le référendum, un responsable à la peau noire, enturbanné de blanc, prêche lui aussi la bonne parole. « Notre Nation soutient la paix ! Notre Nation a une mission : maintenir la paix. » Plus loin, dans les locaux de la radio de l’ONU, on entend encore un autre discours, tout aussi rodé, sur la paix et le développement…

    Bunkers
     
    Des discours bousculés par ces images du bush traversé par un char en tenue de camouflage, au canon pointé vers l’avenir… Des cartouches de Kalachnikov s’affichent, plein écran. Puis, c’est ce meeting en l’honneur de l’ambassadeur des Etats-Unis venu inaugurer une installation électrique. Sur la pancarte de bienvenue, on peut lire : « Américains, nous sommes la coopération et le développement ». Emu derrière ses lunettes noires, le représentant affirme le plus sérieusement du monde : « Littéralement et figurativement, nous apportons la lumière ».

    La lumière, c’est aussi ce que les évangélistes croisés plus haut s’escriment à apporter à ces gens dont ils forcent à habiller les corps dénudés... On se demande dans quel siècle ces mots sont prononcés. Mais il s'agit bien d'aujourd’hui. Et c’est là le mérite de ce film décidément dérangeant. Ici, pas d’Afrique qui bouge, pas d’Afrique en marche, mais plutôt une vision accablante d’une société accablée, rongée par les divisions, la guerre, les conflits religieux, ethniques, tribaux, et par un néocolonialisme triomphant, mais à bas bruit, à guichets fermés. Sans oublier la complicité des élites indifférentes aux souffrances de leur peuple.

    Et Sauper nous le dit : « Dans le titre, Nous venons en amis, je ne m’exclus pas de ce processus, c’est impossible. « Nous », c’est nous tous qui tombons du ciel… Américains, Européens, Chinois, etc. » Une vision profondément pessimiste. Que confirme bien le visage triste de cette femme, cheveux courts sur des tempes scarifiées, dont le regard inquiet scrute désespérément le bush.

     
    Nous venons en amis, un documentaire de Hubert Sauper. 110 minutes. France/Autriche. Adelante Films et KGP productions. Distribution : www.le-pacte.com
     

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