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    Sony Labou Tansi: «On n'est écrivain qu'à condition d'être poète»

    media Edition complète des poèmes de Sony Labou Tansi. CNRS

    Célébré comme romancier et dramaturge, le Congolais Sony Labou Tansi était aussi et peut-être surtout poète. C'est ce que révèle son œuvre poétique complète que le CNRS éditions publie à l'occasion du 20e anniversaire de sa disparition. Plus de 1 200 pages recopiées à partir d'archives manuscrites retrouvées dans la maison de l'auteur à Brazzaville. Claire Riffard, qui a coordonné cette publication, raconte le patient travail effectué par son équipe pour reconstituer le parcours poétique méconnu d'un des plus grands écrivains francophones de ces cinquante dernières années. Entretien.

    Le volume 6 de la collection Planète Libre est consacré exclusivement à l’œuvre poétique de Sony Labou Tansi. On ne connaissait pas Sony poète !
    Je vous répondrai en citant Sony Labou Tansi lui-même : « Pour moi, on n’est écrivain qu’à condition d’être poète », aimait-il répéter. Il est vrai que Sony est d’abord connu comme romancier et dramaturge, mais c’est en partie à son corps défendant ! A sa mort, en 1995, on a retrouvé dans sa chambre-bureau quantité de cahiers manuscrits sur lesquels il avait couché des centaines de poèmes. Il n’avait pas pu les publier de son vivant, nous avons donc décidé de les publier pour les vingt ans de sa disparition.

    Pourquoi, malgré les soutiens appuyés de Senghor et d’Edouard Maunick, la poésie de Sony n’a-t-elle jamais été publiée de son vivant ?
    C’était aussi malgré le souhait de Sony qui avait ardemment cherché à publier sa poésie. La correspondance qu’il a entretenue avec l’éditeur africaniste Jean-Loup Pivin et la journaliste de RFI Françoise Ligier à partir de l’année 1973 et qui a été publiée en 2005 dans L’Atelier de Sony Labou Tansi par Nicolas Martin-Granel et Greta Rodriguez-Antoniotti aux éditions Revue Noire, le montre très bien. On pourra aussi lire les coups de gueule de l’auteur que nous republions dans l’introduction du volume, pour faire sentir son état d’esprit de l’époque. A Françoise Ligier qui lui demandait : « Pourquoi avoir choisi d’écrire pour le théâtre ? », Sony répondait : « Je crois qu’on ne choisit pas tout à fait. Il y a l’itinéraire : j’ai commencé par écrire des poèmes, comme tout le monde. C’est, je crois, le genre que j’aime le mieux. Mais je me suis aperçu d’une chose : on n’a plus le droit d’écrire des poèmes tant qu’on n’a pas été Césaire ou Senghor. Cette chose ne vient pas de moi. Je l’ai entendue des éditeurs. » Sony avait été très déçu de ne pas parvenir à publier ses poèmes, et a fini par renoncer, malgré les lectures encourageantes, effectivement, de ses amis poètes au nombre desquels figurent Edouard Maunick, Léopold Sédar Senghor, mais aussi Tchicaya U Tam’si, Tati-Loutard, Thiago de Mello, pour n’en citer que ceux-là... Déçu par la réception, il écrivait le 20 février 1977 à son ami Sylvain Bemba : « La poésie, je n’y crois plus. Je me fais un chemin sur le roman ».

    Après Rabearivelo, Senghor, Césaire et Albert Memmi, Sony Labou Tansi est le cinquième auteur du patrimoine francophone auquel s’intéresse la collection Planète Libre. Pour qu’on comprenne bien la logique de cette publication qu’on appelle aussi la « Pléiade francophone », pouvez-vous nous expliquer la logique de cette collection ?
    Je voudrais d’abord souligner que c’est le résultat d’un travail d’équipe. Nous sommes une vingtaine de chercheurs, enseignants-chercheurs et doctorants à nous être regroupés dans l’équipe « manuscrit francophone » du laboratoire de génétique des textes du CNRS pour étudier les processus de création à l’œuvre chez les écrivains africains et caribéens. Le travail sur Sony prend place dans cette logique d’approche génétique, qui nous a conduits à travailler sur les archives de Jean-Joseph Rabearivelo, d’Ahmadou Kourouma, d’Aimé Césaire, d’Albert Memmi… Notre objectif, à chaque nouvelle entreprise, est de mettre à disposition de la communauté des lecteurs de partout, les grands corpus francophones de manière aussi exhaustive que possible, en accompagnant l’édition d’une enquête littéraire et scientifique qui permette une lecture informée de ces trésors littéraires. Nous avons décidé en 2013 de consacrer un chantier de travail à la valorisation des poèmes de Sony Labou Tansi, car c’était une mine d’or totalement inconnue !

    Le volume de l’édition critique consacré à la poésie de Sony que vous publiez fait plus de 1 200 pages. Tous les poèmes méritaient d’être publiés ?
    Nous avons pris le parti de publier tous les poèmes de Sony dont nous avions connaissance, y compris dans ses romans ou ses pièces de théâtre, dans sa correspondance… Mais je précise : tous les poèmes pour lesquels l’autorisation de publication nous a été donnée par les ayants droit de l’écrivain. Quelques poèmes manquent à l’appel et nous le regrettons ; mais au-delà de cette déception, c’est en effet une véritable terra incognita qui surgit des décombres.

    Deux mots peut-être sur la découverte de ces poèmes ?
    Cela n’a pas été sans mal. L’histoire de la découverte des cahiers de Sony est pleine de rebondissements. Quelques mois après sa mort, le 14 juin 1995, des amis ont fait un premier travail de localisation et d’inventaire des manuscrits et des livres laissés par l’écrivain. Ils ont mis les documents à l’abri dans une cantine et en ont photocopié les pages une par une. Mais la guerre civile de 1997 a obligé l’équipe à plier le camp précipitamment. Plusieurs autres missions d’inventaire-numérisation ont été organisées depuis, toujours dans des conditions un peu précaires : on photographiait à la bougie quand l’électricité avait sauté ! Parfois, des documents disparaissaient ou réapparaissaient entre deux visites ! En 2011, l’Institut des textes et manuscrits modernes (Item) du CNRS a explicitement dépêché sur place mes collègues Nicolas Martin-Granel et Daniel Delas, pour une opération de numérisation qui a permis de sauvegarder plus de 4 000 pages. Sur ces 4 000 pages, 17 cahiers de poésie. La seconde étape de notre travail pouvait commencer ! Nous avons consacré, avec Suzanne Nzouzi, Sahar Samir Youssef, Amélie Thérésine et Anne Rocher des mois entiers à la transcription des feuillets manuscrits sur traitement de texte en 2013-2014, puis Nicolas Martin-Granel et Céline Gahungu ont tenté de restituer une chronologie de l’écriture, pendant que Patrice Yengo traduisait du kikongo un ensemble de poèmes flamboyants… L’éditeur a également déployé des trésors de patience et d’ingéniosité pour que la mise en page reste fidèle au flux de l’écriture manuscrite. Le passage de relais a été assez serré, car nous voulions une sortie pour les vingt ans de la disparition du poète.

     
    Les thématiques abordées dans sa poésie par Sony ont-elles évolué au cours des années ?
    Sony a commencé très jeune à écrire de la poésie. Nous avons reproduit dans l’ouvrage son premier poème, sans titre, retrouvé dans un cahier d’écolier remontant à 1967. Puis il n’a jamais cessé ! Nicolas Martin-Granel propose dans l’introduction du livre une périodisation du parcours poétique de Sony en trois temps, que je peux résumer ici. La première période serait celle du « gueuloir »  entre 1968 et 1977, la deuxième la période du « foutoir », de 1978 à 1982 et la troisième celle du « boudoir » de 1983 à 1995. On peut lire ces périodes comme une déclinaison des « trois commerces » de Montaigne : avec les livres / avec les amis / avec les femmes. On retrouve très nettement ces trois périodes dans l’inspiration poétique de Sony. C’est plus net encore quand on le remet dans la perspective globale de son travail littéraire. Il y a des échos évidents avec ce qu’il écrivait par ailleurs, dans les genres romanesque ou théâtral. Céline Gahungu, qui est actuellement doctorante à l’université Paris-Sorbonne, consacre une partie de ses recherches doctorales à cet aspect transgénérique de la construction de l’écrivain. Cette expertise a permis à Céline d’apporter à l’équipe des indications très précises concernant la chronologie de l’écriture poétique de Sony, même dans des cas où les données factuelles étaient très lacunaires.

    Qui étaient les modèles de Sony en poésie ?
    On peut dire, en reprenant les trois périodes de l’écriture de Sony distinguées par Nicolas Martin-Granel, que pendant sa période du « gueuloir », il fait feu de tout bois poétique. On décèle dans sa poésie de l’époque des traces plus ou moins explicites aussi bien de Prévert, de Baudelaire, de Verlaine, que du Hugo gothique et océanique, et bien sûr encore et toujours de la Bible. Il disait bien qu'il ne cessait de relire l'Apocalypse, son seul livre de chevet. Pour le   « foutoir », période où le poète est « en panne », s'imposent le ventre de Tchicaya-Rimbaud, la « viande » et les mots « pèse-nerfs » d'Artaud, et peut-être la « carrure Michaux » qu'il attribue à l'aîné Tchicaya U’Tam Si. Dans ses années « boudoir », enfin, qui se caractérisent par la production la plus diverse et contrastée, où il remonte en solitaire à la source du fleuve, il prend volontiers la posture et la plume imprécatrice et apocalyptique du Hugo des Châtiments (« On ne bâillonne pas la lumière... »), mêlant mystique, politique et pop poésie, l'éloge de l'amour et la chair des Femmes et du pays à la satire cynique (Diogène) des Hommes. Le tout est parcouru par l'écoute et la traduction passionnées, entre les vers, de la musique urbaine (Afrobeat, free jazz) et notamment congolaise. En musique congolaise, ses principales sources d’inspiration étaient les deux géants nommés Rocherau Tabu Ley et Franco, dont Sony disait qu'ils sont, respectivement, « notre Verlaine et notre Molière ». Terminons cette question d’influences sur la formule trouvée par un grand lecteur David Van Reybrouk : Sony, « c'est Rimbaud, Fela Kuti et Goya qui boivent ensemble ».
     
    Sony Labou Tansi : Poèmes. Edition critique coordonnée par Claire Riffard et Nicolas Martin-Granel, en collaboration avec Céline Gahungu. Paris, CNRS éditions, Collection Planète Libre, 2015. 1 240 pages, 45 euros.

     

     

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