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    Dounia Bouzar: «La double déshumanisation des tueurs du Bataclan»

    media Dounia Bouzar, spécialiste de l'islam radical, a fondé un centre de désembrigadement des jeuens candidats au djihad. Didier Goupy

    Dounia Bouzar est anthropologue de formation et s’intéresse à la montée de l’islam radical en France. Depuis deux ans, elle collabore avec le ministère de l’Intérieur pour la « déradicalistion » des jeunes adolescents embrigadés par des prédicateurs musulmans. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages dans lesquels elle rend compte de la difficulté de son travail avec les jeunes candidats au jihad, au sein du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) qu’elle a fondé en 2014. Entretien.

    Qu’est-ce que le Centre de Prévention de dérives sectaires liées à l’islam ?

    Le CPDSI a été créé il y a deux ans suite à la demande des familles qui m’avaient contactée après la publication de mon livre Désamorcer l’islam radical. Les parents retrouvaient dans ce livre ce qu’ils vivaient chez eux avec leurs enfants adolescents séduits par le jihad. Ceux-ci rejetaient la musique, refusaient de participer à des activités de loisir, refusaient parfois même d’aller à l’école prétextant que les professeurs les éloignaient des vraies valeurs de l’islam. Le centre a été créé pour que les parents puissent échanger leurs expériences et enfin donner un nom aux mutations inquiétantes qu’ils constataient chez leurs enfants. Ils comprenaient qu'il ne s’agissait pas de conversion à l’islam, mais d’un véritable processus d’endoctrinement islamiste dont ces jeunes étaient victimes. Entre avril 2014, date de la création de l’association, et fin de l’année, 325 familles nous ont appelés et ont bénéficié de nos conseils et de nos soutiens.

    Le CPDSI est aujourd’hui une organisation on ne peut plus officielle puisqu’il a été désigné comme partenaire officielle des préfectures pour le désembrigadement des jeunes de retour de la Syrie ou du Pakistan ?

    Depuis avril dernier, nous avons en effet été mandatés par l’Etat français pour nous occuper des familles en détresse. Par circulaire, le ministère de l’Intérieur nous a chargés de mettre en place des cellules d’anti-radicalités dans les préfectures et de les aider en leur transmettant notamment les méthodes de déradicalisation que nous avons mises en œuvre au sein de notre association. On partage nos expériences avec les préfectures.

    Combien de jeunes jihadistes sont passés par votre centre ?

    Depuis notre création, on a suivi à peu près 700 jeunes.

    Y a-t-il un profil type du candidat au jihad  ?

    Non. Aujourd’hui, l’embrigadement islamiste touche des jeunes de plus en plus différents. Il y a des jeunes de classe moyenne, de classe populaire, ainsi que des jeunes de classe supérieure. On a eu bien entendu affaire à des jeunes de familles musulmanes, mais aussi des jeunes issus de familles athées, des familles catholiques. Trois pour cent des embrigadés que nous avons traités appartiennent à des familles juives. On peut dire que les recruteurs de jihadistes potentiels ont réussi à diversifier leur approche et à toucher des jeunes aux profils extrêmement variés.

    Quelle est la part des non-musulmans dans ces jihadistes en herbe ?

    Sur les 700 jeunes dont nous avons eu à nous occuper, plus de 60% appartiennent à des familles non-musulmanes. Par souci d’honnêteté, je dois ajouter que les jeunes gens qui sont passés par le CPDSI ne sont pas nécessairement représentatifs de tous les jeunes Français qui ont été touchés par le phénomène d’embrigadement islamiste. Les familles qui font appel à nous appartiennent en général à des classes moyennes ou à des classes supérieures qui font traditionnellement confiance aux organismes reliés à l’Etat comme le nôtre, alors que les familles de classes populaires ne veulent pas donner le signalement de leurs enfants aux services de l’Etat de peur de les voir fichés pour la vie. Ils craignent d’être plus stigmatisés qu’aidés. Cela dit, les chiffres de notre centre ne sont peut-être pas représentatifs, mais ils montrent que les familles non-musulmanes sont aussi touchées par le phénomène du jihad.

    Comment se fait le recrutement des jeunes jihadistes ? Par internet ? Dans les mosquées après les prêches du vendredi ?

    La plupart des recrutements se fait par internet, même quand il y a une rencontre physique entre les rabatteurs et les jeunes. Internet permet aux premiers de montrer à leurs proies des montages vidéo qui sont souvent très élaborés, faisant croire aux jihadistes potentiels, selon une grille paranoïaque, qu’il y a un complot contre les gens qui possèdent la vérité. En l’occurrence, contre Daech qui se voit comme celui qui possède la vérité ! Mais il existe aussi des jeunes qui se radicalisent sans avoir jamais rencontré un seul musulman dans leur vie ou sans avoir jamais mis le pied dans des mosquées. Il y en a d’autres qui se convertissent à l’islam avant d’être récupérés à la sortie de la mosquée. Le recrutement ne se fait jamais à l’intérieur du lieu du culte.

    Vous avez écrit dans vos livres que les jihadistes se servent de l’angoisse de la mort des jeunes. Cela nécessite une explication.

    Parmi les jeunes que j’ai croisés dans mon association, il y en a certains qui ont expliqué que leur conversion a commencé après un décès brutal survenu dans leur famille proche. C’est lorsqu’ils sont allés sur Internet pour s’informer sur la vie après la mort qu’ils se sont fait alpaguer par des formateurs islamistes. Il y a eu des échanges de mails entre eux dans lesquels on leur a fait croire que les morts individuels n’avaient pas beaucoup d’importance étant donné qu’un événement plus grave allait bientôt survenir. Il s’agissait de la fin du monde. Le jeune était alors invité à se rendre en Syrie ou la terre du Cham – le paradis en quelque sorte - où il retrouverait l’être disparu. On lui disait aussi qu’en combattant pour la libération de ce paradis, il pourra sauver de la damnation éternelle ses proches parents qui n’étaient pas musulmans.

    Les témoins des massacres du Bataclan, vendredi dernier, ont décrit les assaillants comme des « robots » , accomplissant leur mission froidement, sans affects. Cela suppose un travail d’embrigadement plutôt sophistiqué, non ?

    Dans ce dernier ouvrage, Dounia Bouzar revient sur le travail de désendoctrinement des djihadistes qu'elle effectue en cllaboration avec les préfectures françaises. Ed. de l'Atelier

    Quand le tueur ressemble à un robot, c’est la toute dernière étape de son embrigadement. En fait, le jihadiste fait l’objet d’une double déshumanisation. D’une part, il n’éprouve plus aucune émotion et estime que les relations humaines ne peuvent que le retarder dans l’accomplissement de sa mission divine. Il se voit uniquement comme un élu, désigné par Dieu en personne pour régénérer le monde. Le jihadiste n’existe plus en tant qu’individu : il se réduit à son idéologie pour laquelle il est prêt à se sacrifier. C’est ce que j'appelle « la déshumanisation du tueur ». D’autre part, pour que le futur djihadiste puisse tuer sans aucun sentiment de culpabilité, on lui a appris à penser à sa victime comme un simple objet. Elle n’est pas son semblable parce qu’elle ne pense pas comme lui. Elle mérite la mort. C’est ce qu’on peut appeler la deuxième déshumanisation du tueur.

    A quelle étape de son embrigadement, peut-on encore « récupérer » le jihadiste potentiel ?

    Avant qu’il ne soit touché par ce processus de double déshumanisation. Notre pire échec a été une jeune fille prénommée Aïda, dont j’ai raconté le parcours dans mon dernier ouvrage : La vie après Daesh. Aïda m’avait confié qu’elle était fière de son mari parce qu’il s’était inscrit dans la liste des martyres. S’il ne l’avait pas fait, elle ne pourrait plus l’aimer et demanderait le divorce. En réalité, elle n’aimait pas son mari, mais plutôt l’idée qu’il allait mourir. Quand le jihadiste ne peut plus éprouver des émotions humaines telles que l’amour, la culpabilité, le regret, il y a des risques qu’il finisse comme ces robots qui ont tiré sur des jeunes désarmés au Bataclan. C’est le point de non-retour.

    Quelle est votre méthode de travail ? Vous travaillez avec un psychiatre ?

    Le psychiatre intervient en toute fin du processus de déradicalisation. Mon équipe et moi, nous faisons parler le sujet, en le mettant à l’épreuve du monde réel. Nous faisons intervenir les parents à qui je demande de rappeler à leur enfant comme ils étaient bien ensemble. C’est seulement lorsque le jihadiste potentiel a réussi à renouer avec son passé, avec les émotions qui font son humanité que le psychiatre peut prendre le relais.

    Peut-on sortir complètement de l’emprise jihadiste ? Y a-t-il une vie après Daesh, pour citer le titre de votre ouvrage ?

    Oui, absolument. C’est ce que je raconte dans mon dernier ouvrage. Le livre s’ouvre sur l’histoire de Léa qui avait été arrêtée pour avoir participé à un attentat dans une synagogue en France. Elle est ensuite passée par nos services. Aujourd’hui elle travaille avec nous et nous alerte contre les dangers que coure tel ou tel jeune. Je connais une cinquantaine de Léa. C’est grâce à leur concours précieux que nous arrivons à inverser parfois la fameuse profession de foi de Daesh : « Nous aimons la mort plus que vous n’aimez la vie ! »

    Vous êtes anthropologue. Vous avez été éducatrice dans la police judiciaire. Comment est né votre intérêt pour les ravages de l’extrémisme musulman dans notre société ?

    J’ai rencontré très tôt sur mon chemin le discours radical d’embrigadement. En tant que consultante pour les questions de l’extrémisme religieux et la laïcité, je me suis demandée pourquoi ces discours radicaux faisaient autorité dans l’esprit des jeunes. J’ai essayé de comprendre les ravages de cette emprise. Je vous rappelle par ailleurs que je suis musulmane. Comme vous le savez, un musulman est meurtri deux fois. Il est meurtri à cause des meurtres commis contre ses semblables. Il est meurtri aussi parce que sa religion est utilisée pour tuer. Le cri d’Allah Al-Akbar accompagne trop souvent les actes les plus macabres ! C’est une meurtrissure au carré!


    Lire Dounia Bouzar (sélection):

    - Ils cherchaient le paradis, ils ont trouvé la mort. Ed. de l'Atelier, 2014

    - Désamorcer l’islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam. Editions de l'Atelier, 2014

    - Comment sortir de l’emprise jihadiste ? Editions de l'Atelier, 2015

    - La Vie après Daesh, Editions de l'Atelier, 2015
     

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