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    «La première révolution du XXIe siècle s'est produite en Tunisie»

    media Des manifestants tunisiens réclament des hausses de salaire devant le quartier général du syndicat historique Union générale tunisienne du travail (UGTT). AFP PHOTO / FETHI BELAID

    Jean-Marc Salmon est professeur d’informatique à l'Ecole supérieure des télécommunications de Paris. A l’occasion des commémorations du cinquième anniversaire de la fuite en Arabie saoudite de Zine el-Abidine Ben Ali, l’ancien homme fort de Carthage, il publie aux éditions Les Petits matins 29 Jours de révolution. Un livre qui retrace, quasiment heure par heure, le déroulement d’une révolution pas comme les autres, dont l’originalité a consisté à faire converger la « cyberdissidence » et les dissidences traditionnelles. Entretien.

    RFI : Le soulèvement tunisien a commencé par l’immolation de Mohamed Bouazizi, survenue le 17 décembre 2010. Vingt-neuf jours séparent le suicide du jeune homme de la fuite à l’étranger du président Ben Ali, le 14 janvier 2011. A quel moment la situation bascule-t-elle vraiment ?
    Jean-Marc Salmon : Le mouvement de protestation en Tunisie provoqué par le sacrifice de Bouazizi a progressé par étapes, ce que j’appelle dans mon ouvrage par « seuils ». Le franchissement des seuils médiatiques d’une part et ceux de l’espace géographique d’autre part, organise la narration de mon récit. On peut dire que c’est seulement quand l’événement atteignit quasiment les derniers seuils que la situation bascula vraiment. Je situe ce point de bascule le 12 janvier, soit deux jours avant la fuite de Ben Ali.

    Que s’est-il passé le 12 janvier ?
    Ce jour-là, a lieu dans la ville de Sfax la manifestation organisée par le puissant syndicat UGTT. La mobilisation est massive, avec plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestant dans la rue contre le pouvoir. C’est seulement à partir de ce moment que l’entourage de Ben Ali commence à s’inquiéter de sa possible disparition de la scène politique. Quant à Ben Ali lui-même, prisonnier de la légende de l’invincibilité de son régime, il n’y croit pas jusqu’à la dernière minute, bien qu’après la manifestation du 12, à la demande de ses proches, il courtise l’opposition et tente d’obtenir des accommodements avec celle-ci. Mais je pense qu’en son for intérieur, il croit jusqu’à la dernière minute et même après son départ du pays, qu’il pourra revenir et rester au pouvoir jusqu’au terme de son mandat. Sa prise de conscience de la fragilité du régime a, elle aussi, progressé par seuils et l’un de ces seuils fut atteint le 14 janvier lorsque les manifestants ont renversé les barrières de police devant le ministère de l’Intérieur, une scène inédite dans l’histoire tunisienne jusque-là.

    Ben Ali n’était peut-être pas le seul à être prisonnier de la légende d’invincibilité de son régime. Les diplomates sur place, dont l’ambassadeur de France, semble-t-il, y avaient cru aussi ?
    En effet, le soutien de la France de Sarkozy a été indéfectible jusqu’au bout. Si l’opposition socialiste de l’époque dénonce dès fin décembre 2010 la répression du mouvement de protestation en Tunisie, le gouvernement français ne laissera pas tomber son allié et proposera même, par la bouche de son ministre des Affaires étrangères, d’envoyer des spécialistes pour former les forces sécuritaires tunisiennes. Madame Michèle Alliot-Marie fait cette annonce étonnante à l’Assemblée nationale française… le 12 janvier ! Le lendemain, le 13 janvier, après le dernier discours du président Ben Ali, l’ambassadeur de France envoie un câble diplomatique à Paris affirmant que ce discours « peut lui permettre de reprendre la main ». Comme beaucoup de gens sur place, y compris les ministres du gouvernement tunisien, l’ambassadeur français a été pris totalement au dépourvu par le départ précipité de Ben Ali.

    Jean-Marc Salmon est chercheur en sciences sociales et auteur « 29 Jours de Révolution » Jean-Marc Salmon

    Tout le monde n’a pas été pris au dépourvu. Il semblerait que les Américains savaient ce qui se tramait…
    Un des rares diplomates en poste à Tunis à avoir compris ce qui se passait, c’était sans doute l’ambassadeur américain. Il était en contact avec les syndicats et les opposants. D’ailleurs, j’ai raconté dans mon livre que les bloggeurs, les caricaturistes qui ont joué le rôle qu’on sait dans l’amplification médiatique des événements ont été encouragés par les câbles diplomatiques confidentiels révélés par WikiLeaks. Ces câbles révélaient le peu d’estime pour Ben Ali qu’avaient les Américains, qui savaient exactement ce qui se cachait derrière le masque d’une Tunisie modernisatrice : la main basse des proches du président sur l’économie, la puissance de la famille Trabelsi, la belle-famille de Ben Ali, la dérive kleptocratique du régime…

    Vous venez d’évoquer les bloggeurs, les caricaturistes. Cela nous amène au cœur de votre livre : la révolution tunisienne comme la première révolution internet. A vos yeux, est-ce que c’est cet aspect numérique qui fait l’originalité de ce mouvement ?
    La révolution tunisienne était la première révolution du XXIe siècle, mais aussi le premier soulèvement populaire à utiliser toutes les ressources de la panoplie numérique, des télévisions globales, notamment Al-Jazira et France 24, jusqu’aux réseaux de facebookers, en passant par Twitter et les dernières technologies de l’information. Après ce qu’on a appelé la « révolution internet » de Tunisie, il ne sera plus possible d’organiser des révolutions sans passer par les ressources du numérique. Les manifestants de Sidi Bouzid, de Sfax ou de Carthage ont renouvelé la dissidence en s’appuyant à la fois sur ses ressources traditionnelles telles que les manifestations de rue, les slogans, les banderoles, la caricature et les ressources numériques contemporaines que sont la télévision, l’internet, les iPhones. Ils connaissaient Voltaire, Rousseau, Marx, mais aussi l’importance d’être « glocal » (à la fois global et local, ndlr), le concept de l’interopérabilité qui permet de passer du portable à la salle de rédaction à Paris ou à New York. L’originalité de la révolution tunisienne consistait à faire converger les réseaux sociaux et les réseaux politiques, syndicaux et associatifs qui sont particulièrement forts en Tunisie.

    Paradoxalement, cette dimension numérique de la révolution tunisienne que vous soulignez dans votre ouvrage n’aurait pas émergé sans des écoles sur place qui forment les jeunes aux nouvelles technologies, sans un état d’esprit moderne. Seriez-vous d’accord pour dire que la légende de la Tunisie modernisatrice de Ben Ali n’était pas qu’une légende ?
    Que le régime de Ben Ali ait tenté de moderniser le pays dans le but d’en faire un pays pionnier en matière de nouvelles technologies, est un fait indéniable. Grâce aux écoles qu’il a mises en place, il y a une jeunesse formée. Mais ces compétences, qui sont réelles, se sont retournées contre le régime car il n’a pas su créer en même temps des débouchés professionnels pour ces jeunes surdiplômés. D’où le désespoir qu’a incarné le geste de Bouazizi, dans lequel toute une génération s’est reconnue. C’est parce que l’opposition a su transformer cette émotion en un acte politique que la mayonnaise a pris en Tunisie. Sans ce savoir-faire politique qui s’est manifesté dès le jour de l’immolation du jeune homme devenu icône, cet événement fondateur aurait été très vite oublié. Les immolations, il y en a deux cents par an en Tunisie !

    Son succès médiatique et politique garantit-il le succès à long terme de la révolution tunisienne ?
    Prenons la Révolution française. Aujourd’hui, nous disons qu’elle a réussi parce que ses idéaux se sont essaimés partout, en France comme dans le monde. Ses drapeaux ornent les murs de nos mairies et de nos commissariats. Or, ce succès n’était pas si évident dix ans après la Révolution. En 1799, avec le Directoire qui dirige le pays, ce sont les lendemains qui déchantent. En 1815, vingt-cinq ans après la Révolution, les Bourbon sont de retour sur le trône de France avec Louis XVIII qui proclame l’échec de la prise de la Bastille. En 1829, avec Charles X, on assiste à une restauration autoritaire. Le succès ou l’échec d’une révolution se joue moins dans les résultats que dans l’imaginaire politique. La Révolution française a fabriqué un nouvel imaginaire politique qui a permis aux Français, autrefois sujets, de devenir des citoyens à part entière. Le nouvel imaginaire a fini par triompher.

    Les Petits matins

    Vous voulez dire qu’il faudra attendre deux cents ans pour juger du succès de la révolution tunisienne ?
    Non, on ne mesure pas le succès d’une révolution en nombre d’années. Est-ce que les « printemps arabes » ont ouvert un nouveau cycle historique ? Quand nous saurons y répondre, nous saurons si la révolution tunisienne a été un succès ou un échec.

    29 Jours de Révolution. Histoire du soulèvement tunisien : 17 décembre 2010 – 14 janvier 2011, par Jean-Marc Salmon. Paris, éditions Les Petits matins, 2016. 352 pages. 20 euros.

     

     

     

     

     

     

     

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