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    Haïti: humanitaires et bailleurs internationaux croqués par Trouillot

    media L'écrivain haïtien Lyonel Trouillot (photo prise en 2013). Bruno Nuttens

    A la fois romancier et poète, le Haïtien Lyonel Trouillot est doublement dans l’actualité en ce début d’année. Son roman Kannjawou, qui vient de paraître, est une parodie poétique de la « dictature humanitaire » qu’est devenu Haïti depuis le séisme dévastateur de 2010. Il publie également une anthologie bilingue de la poésie créole haïtienne.

    Les dernières pages du nouveau roman de Lyonel Trouillot célèbrent l’insouciance, le bonheur et la liberté. « L’idée d’un bonheur à venir, d’une vie juste et plus belle pour l’ensemble des Haïtiens existe encore », aime répéter le romancier de Port-au-Prince qui a fait de son œuvre, riche aujourd’hui de plusieurs romans et recueils de poésies, un promontoire d’où il observe et raconte depuis bientôt vingt ans les espoirs et la désespérance de son peuple.

    C’est sans doute parce qu’il croit encore à la possibilité du bonheur que l’Haïtien a titré son livre Kannjawou, terme qui désigne dans la culture populaire haïtienne la fête et le partage. C’est un mot qui ne laisse personne insensible au pays de Toussaint Louverture. Il suffit de prononcer ce mot magique pour que le visage des agonisants s’éclaire et que s’éloigne la peur de la nuit qui vient.

    Les nouveaux rois d'Haïti

    Or, dans le roman de Trouillot, « Kannjawou » est avant tout le bar où les cadres des organisations humanitaires et internationales en mission en Haïti aiment à se retrouver, le soir venu, pour s’encanailler. Lieu de perdition par excellence, il symbolise l’occupation « doucereuse » de son pays que le romancier met en scène dans ce récit triste et magistral de la descente aux enfers d’un peuple qui a perdu la maîtrise sur son présent. Haïti est de nouveau un pays « occupé », suffoquant cette fois sous le poids des bonnes volontés de la communauté internationale qui a pris en main la destinée de son peuple à la faveur du sous-développement et du tremblement de terre de 2010.

    Au Kannjawou, les nouveaux rois d'Haïti se retrouvent pour faire la fête entre eux, sans complexe. Les petit peuple haïtien qui s’entasse dans la rue de l’Enterrement, longeant le bar, n’y sont guère bienvenus. La résistance contre la « dictature » des ONG et de la communauté internationale est le véritable thème de Kannjawou. « Un pays occupé est une terre sans ciel et sans ligne d’horizon où il est faux de croire que tant qu’il y a de la vie, il y a l’espoir », écrit son auteur. C’est pour retrouver leur ciel et leur ligne d’horizon que luttent les protagonistes.

    Ces derniers sont au nombre de cinq : Popol, Wodné, Joëlle, Sophonie et le narrateur, représentants de la jeunesse haïtienne désenchantée qui tente de survivre à l’orée des réjouissances des nantis dont ils sont à jamais exclus. Ils se réfugient dans le ressentiment, le cynisme et le rêve d’une échappatoire illusoire, comme les filles de la bande qui imaginent que de beaux jeunes hommes viendront un jour les emmener loin de leurs cases miséreuses de la rue de l’Enterrement.

    Le plus jeune de la bande, c'est le narrateur. Chroniqueur de la misère et des rêves de ses compères, il se désigne comme le « scribe » et cherche dans les mots le sens de la destinée des siens. « C’est en suivant ses lignes de faille, quand on préfère aux choses l’apparence des choses, qu’on se trompe d’itinéraire et devient le clown de

    «Kannjawou» est le dixième roman de Lyonel Trouillot. Actes Sud

    soi-même », inscrit-il dans son carnet, en citant de mémoire les adages de Man Jeanne. Vieille dame sans âge, celle-ci a connu d’autres occupations (notamment celle des Américains en 1915), et d’autres résistances qui se sont terminées dans le sang et la souffrance. Muse invraisemblable du narrateur, elle le pousse à écrire, à conserver à son tour la mémoire de son temps : « Ecris la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l’Enterrement. » Mais les mots suffiront-ils pour chasser les soldats et faire venir l’eau courante ? Rien n’est moins sûr !

    Des récits prémonitoires

    Romancier engagé, Lyonel Trouillot construit de récit en récit l’épopée de son peuple devenu « le clown de soi-même ». Dans une langue torrentielle et poétique, ses romans racontent la réalité politique et sociale d'Haïti, la misère, l’exploitation, le hiatus entre les riches et les pauvres, et la faillite du politique. Un sociologue a même déclaré que Trouillot écrivait « des récits prémonitoires ». En effet, Kannjawou, qui met en scène un pays occupé, sous la domination de la « communauté internationale », n’est pas sans rappeler la crise électorale que traverse Haïti actuellement et le ressentiment de la population face à la confiscation séculaire de son devenir. « J’ai l’habitude de dire que je n’ai pas d’imagination : j’écris à partir du réel. Les laideurs du monde sont suffisants, il suffit d’en témoigner », a déclaré l’auteur il y a quelques années dans les pages de Jeune Afrique, à l’occasion de la sortie d’un de ses précédents titres.

    Kannjawou est le dixième roman de Lyonel Trouillot. Il paraît en même temps qu’une anthologie bilingue de la poésie créole haïtienne que Trouillot a éditée, réunissant une quarantaine de poètes contemporains. Amoureux d’Homère mais aussi de René Philoctète, qui fut le poète ayant le plus influencé les Haïtiens au siècle dernier, Trouillot est lui-même entré en littérature par la grande porte de la poésie. Faire connaître la vitalité et la diversité de la poésie créole de son pays était une ambition que ce romancier-poète nourrissait depuis longtemps. C’est désormais chose faite.


    Kannjawou, par Lyonel Trouillot. Ed. Actes Sud, 2016, 208 pages, 18 euros.

    Anthologie bilingue de la poésie créole haïtienne de 1986 à nos jours, coordonnée par Lyonel Trouillot. Ed. Actes Sud/Atelier Jeudi Soir, septembre 2015, 192 pages, 22 euros.

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