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    Littérature: René Depestre, bonjour et adieu à Haïti

    media René Depestre est une des plus grandes voix des lettres haïtiennes. Zulma

    Le grand poète et romancier haïtien René Depestre, qui n’a cessé d’écrire depuis l’âge de vingt ans, revient en ce début d’année 2016 avec un nouveau livre. Popa Singer est une chronique autobiographique dans laquelle l'écrivain met en scène son retour en Haïti dans les années 1950, au moment où le régime Duvalier se met en place. Le roman raconte sur un mode burlesque et enfiévré une page essentielle de l’histoire haïtienne. Né en 1926, à Jacmel, Depestre est un romancier surréaliste, dans la lignée d’André Breton. Dans les pages de son nouveau récit où se mêlent le fantasmatique et la satire sociale, le tyran Duvalier, alias Papa Doc, cohabite avec les dieux du vaudou et une matriarche haïtienne déterminée à protéger ses enfants contre les cruautés du dictateur. Mère-médium, possédée par l’esprit d’un négociant allemand réfugié en Haïti, celle-ci s’en prend à mains nues aux sbires du régime. Entretien.

    RFI : Malgré votre âge avancé, vous avez encore envie d’écrire ?

    René Depestre : Plus que jamais ! Je crains de ne pas disposer d’assez de temps pour terminer tous les projets d’écriture en cours. Je regrette d’avoir été imprudent en repoussant les échéances, et maintenant me voilà rattrapé par la vieillesse. J’ai en tête une dizaine de projets de livres, dont trois romans, plusieurs essais, mais je n’écrirai plus de poésies, car la poésie me demande beaucoup plus de travail que la prose.

    C’est rassurant de voir qu’à bientôt 90 ans vous restez ce « Nègre aux vastes espoirs » que vous fûtes lorsque vous avez publié votre premier recueil de poèmes à Jacmel en 1945.

    Les espoirs restent intacts, mais je crois avoir transcendé toute notion raciale. Il me semble que la quête de la négritude comme origine est aujourd’hui dépassée, car nous vivons dans un monde globalisé où l’homme se définit avant tout par sa pluralité. Le nègre que j’étais est devenu tout simplement un homme aux vastes espoirs.

    Mais alors pourquoi avez-vous campé votre nouveau livre dans le passé, dans ces années fatidiques de la négritude triomphante ?

    En fait, je l’ai écrit il y a plusieurs années, mais faute d’un éditeur approprié il est resté longtemps enfermé dans les ténèbres de mon tiroir. Il a été redécouvert par une amie critique littéraire. Celle-ci m’a mis en contact avec l’éditrice de Zulma, qui a pensé qu’il méritait d’être publié. Du coup, j’ai retrouvé confiance en moi-même et ma créativité littéraire est repartie.

    Popa Singer est-il un livre autobiographique ?

    Zulma

    Oui, il y a beaucoup de moi et de ma famille. C’est la chronique de mon retour en Haïti en décembre 1957, après plus de dix années de vagabondage à travers le monde. Je suis resté chez moi toute une année, avant de partir de nouveau en 1959, cette fois pour Cuba. Ce fut un séjour particulièrement amer. Cela ne pouvait être autrement compte tenu de la dictature qui sévissait à l’époque en Haïti.

    C’est l’époque de Duvalier père. Vous connaissiez personnellement celui qu’on appelle ironiquement « Papa Doc ». Dans quelles circonstances aviez-vous fait la connaissance de ce sinistre personnage ?

    J’avais bien connu le Doc Duvalier dans les années 1940 lorsque je vivais encore au pays. Il était mon voisin. A l’époque, c’était un homme plutôt effacé. J’ai même joué aux cartes avec lui. On l’appelait « Doc » parce qu’il était médecin, spécialisé dans les maladies tropicales. A mon retour en 1957, quand je suis allé le voir dans sa Cadillac personnelle qu’il avait envoyée me chercher, j’ai trouvé un homme totalement différent. Il était devenu ce dictateur sanguinaire qu’on connaît. Les Haïtiens avaient peur de lui. Je n’avais jamais imaginé qu’un homme puisse virer sa cuti de cette façon. Ma confrontation avec le dictateur et ses cerbères est le sujet central autour duquel mon nouveau roman est bâti.

    Pourquoi Papa Doc vous en voulait-il ?

    Il m’en voulait parce que je n’avais pas répondu à son invitation à aller dîner dans son palais. J’avais également refusé le poste au ministère des Affaires culturelles qu’il m’a proposé. Il m’a demandé de mettre en œuvre sur le plan culturel sa grande théorie de purification ethnique de l’île ! Quand il m’a élaboré son programme fascisant, mes cheveux se sont dressés sur ma tête. J’ai bien entendu refusé. Or, on ne dit pas « non » impunément à un tyran. Il a pris mon refus comme un affront. Il m’a envoyé les tontons macoutes en pleine nuit pour m’intimider et m’a placé en résidence surveillée.

    Votre description de la visite nocturne des sbires du tyran fouillant dans votre bibliothèque à la recherche des ouvrages « suspects », selon vos mots, est une véritable page d’anthologie. La visite s’est-elle déroulée comme vous l’avez racontée ?

    A la virgule près ! On en aurait ri si la tension n’était pas à son paroxysme, avec la crainte d’être abattu à chaque instant. Je vois encore le chef macoute pointant son colt 45 vers la nuque de ma mère. Maman n’avait pas peur. Elle m’a dit le lendemain qu’elle pensait sérieusement gifler le cerbère. Ils voulaient surtout voir ma bibliothèque car ils pensaient y trouver des preuves compromettantes de ma « décadence » communiste. Comme j’étais revenu en Haïti avec l’espoir de m’y installer, j’avais fait envoyer par bateau la bibliothèque de plus de 5 000 livres que je m’étais constituée pendant mes pérégrinations. Les tontons macoutes s’en sont donné à cœur joie. Ils ont confisqué une centaine de livres, dont Le Petit Prince et Le Petit Chaperon rouge ! Vous vous rendez compte ? Ils appelaient ça le nettoyage de mon écurie bolchévique !

    Votre récit est illuminé par la figure de votre maman. Pourquoi s’appelle-t-elle Popa Singer ?

    Quand nous étions enfants, nous appelions notre maman familièrement « Popa », mais comme elle était inséparable de sa machine à coudre, on l’appelait parfois Popa Singer. C’était la mère nourricière dans toute sa plénitude. Elle était devenue veuve très jeune et dépendait de sa Singer pour nourrir et élever ses cinq enfants. Elle était penchée nuit et jour sur sa machine, dont le chant mécanique a ponctué mes rêves de petit garçon.

    Popa avait aussi une autre caractéristique…

    Ma maman était connue pour ses états de possession. On disait qu'elle était possédée par le « loa », qui est une divinité vaudoue. Le loa qui « chevauchait » ma mère était un Blanc. C'était l’esprit d’un commerçant allemand qui avait fui l’Allemagne et s’était réfugié en Haïti sous le nom d’un illustre poète autrichien : von Hoffsmanthal. Du coup, quand maman était possédée par l’esprit de  son loa allemand, elle devenait « Popa Singer von Hoffsmanthal ».  Tout cela est très surréaliste, mais n’oubliez pas qu'on est en Haïti. André Breton, qui est venu dans l’île en 1945 et que j’avais eu la chance d’accompagner à une cérémonie vaudoue, disait que le vaudou était une forme de surréalisme populaire. Cette religion onirique constitue la toile de fond de la vie en Haïti. 

    Est-ce que le Haïti d’aujourd’hui est différent du pays que vous avez connu dans les années 1950 ?

    Depuis deux cents ans, Haïti ne cesse de mourir. Je m’attendais à une résurrection après le tremblement de terre de 2010, car il ne s’agissait pas seulement d’un tremblement de terre, mais d’un tremblement de l’Histoire. Après, il n’y a pas eu ce sursaut de la société civile que j’attendais. La reconstruction ne suffira pas. Mon pays a besoin d’être refondé.


    Popa Singer, par René Depestre. Paris, Editions Zulma, 2016, 160 pages, 16,50 euros.

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