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    Bernard Dadié, «patron» des lettres africaines

    media L'Ivoirien Bernard Dadié est romancier, poète, homme de théâtre et conteur. Il vient de célébrer son centenaire. Présence Africaine

    Poète, romancier, homme de théâtre et conteur, l'Ivoirien Bernard Dadié a eu 100 ans le 10 janvier de cette année. Il devient ainsi le premier auteur africain à célébrer son centenaire de son vivant. 

    L’homme a coutume de collectionner les premières places. Climbié, son roman sans doute le plus connu, publié en 1956, est le premier ouvrage de fiction ivoirien. Puis, avec Les Villes, jouée à Abidjan en avril 1934, Dadié a donné la toute première pièce de théâtre du corpus dramatique de l’Afrique francophone. Enfin, last but not least, il a été le premier et le seul à remporter deux fois le grand prix littéraire de l’Afrique noire, la première fois en 1965 avec Patron de New York, et la deuxième en 1968 avec La Ville où nul ne meurt. Malgré son grand âge, ce doyen des lettres africaines est venu personnellement, jeudi 11 février, au Palais de la culture d’Abidjan pour recevoir le premier prix James Torres Bodet que l’Unesco lui a décerné en hommage à sa longue carrière d’écrivain.

    « Ecrire est, pour moi, un désir d’écarter les ténèbres, un désir d’ouvrir à chacun des fenêtres sur le monde », a déclaré l’écrivain centenaire, résumant en quelques mots le sens de son œuvre prolifique. La particularité de Bernard Dadié est d’avoir pratiqué tous les genres, de la poésie à l’essai, en passant par la fiction, le théâtre et le conte. L’autre trait marquant de son œuvre, c’est son refus de la « négritude » comme source d’inspiration, tranchant ainsi avec sa génération. Pour lui, écrit Nicole Vinciléoni, spécialiste de la littérature ivoirienne, « l’Afrique est un vécu et non une nostalgie. C’est donc avec un cœur trop africain pour avoir à clamer son africanité qu’il regarde le monde […] »

    « Le Victor Hugo de la Côte d’Ivoire »

    Ainsi, Bernard Dadié n’a pas été le Senghor de la Côte d’Ivoire, mais plutôt « son » Victor Hugo, toutes proportions gardées. Ecrivain précoce, il est entré en littérature très tôt, composant son premier texte de théâtre, Les Villes, en 1931, à l’âge de 15 ans, lorsqu’il est encore élève à l’Ecole primaire supérieure de Bingerville. A 21 ans, il participe à la composition d’une saynète inspirée de la cosmogonie agni, baptisée Assemien Dehylé roi du Sanwi (Ceda, 1979). La pièce fut jouée en 1937 au théâtre des Champs-Elysées de Paris, à l’occasion de l’Exposition universelle. Depuis, l’Ivoirien n’a jamais cessé d’écrire et a produit une vingtaine de livres, tous genres confondus. Son œuvre raconte les combats de son peuple, ses légendes et ses aspirations que l’écrivain a lui-même incarnés en tant que militant anti-colonial, avant de participer à la vie politique en tant que, notamment, ministre de la Culture de Houphouët-Boigny.

    Né en 1916 à Assinie, non loin d’Abidjan, au bord de l’Atlantique, le futur écrivain a grandi dans une famille où combats politiques et engagement n’étaient pas de vains mots, avec un père fondateur du premier syndicat agricole africain. Ce père combatif, qui tenait tête aux fermiers blancs et à l’administration coloniale, s’était pourtant assuré que son fils soit éduqué à l’occidentale en l’inscrivant à l’école française. Après de brillantes études primaires et secondaires, celui-ci partit parfaire son éducation au début des années 1930 à la prestigieuse école William-Ponty à Dakar, par laquelle ont transité de nombreux dirigeants de l’Afrique indépendante. A sa sortie d’école, il est affecté à l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) et passe dix ans au Sénégal avant de regagner son pays à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

    A son retour en Côte d’Ivoire en 1947, Dadié s’engage dans l’activisme anticolonial, au sein du Rassemblement démocratique africain, formation créée sous l’impulsion de Félix Houphouët-Boigny. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avec le retour au pays des soldats africains qui avaient participé aux batailles sur les fronts européens et avaient vu l’Europe se déchirer dans une longue et terrible guerre fratricide, les colonies africaines sont secouées par des timides mouvements de libération. Avec ses compagnons de lutte, Dadié est arrêté en 1949 et fait seize mois de prison, qui se terminent par un non-lieu triomphal.

    Le jeune homme, profondément marqué par son passage dans la lutte politique militante, se tourne alors vers l’écriture, son premier amour. Il va désormais exprimer son engagement à travers la littérature, tout en menant parallèlement une vie professionnelle et politique intense au sein de l’administration ivoirienne. C’est de cette période qu’il faut dater le début de l’œuvre majeure de Bernard Dadié, avec la publication à Paris, en 1950, de son recueil de poèmes au titre évocateur : Afrique debout (Seghers). Les poèmes au ton martial et à la formulation dépouillée répondent en écho aux luttes des hommes noirs asservis et proclament le caractère inéluctable du changement. « Les rois du pétrole et du fer/ Les princes du diamant et de l’or/ Les barons du bois et du caoutchouc/ Veulent me dompter », mais « Nous les empêcherons de nous mettre le bâillon », clame le poète.

    Les ouvrages se succèdent et ne se ressemblent pas. Au cours des deux décennies qui suivent, Bernard Dadié est au sommet de son art et publie l’essentiel des ouvrages qui ont fait sa renommée. Dans ses premiers livres de contes, Légendes africaines (Seghers, 1954) et Le Pagne noir (Présence Africaine, 1956), puisant dans la longue tradition orale africaine, il transmet les sagesses tirées du passé de son peuple et mêle - avec brio - fantastique, réalisme et lyrisme. La restitution et la transmission des récits anciens constituent un pan majeur de l’œuvre de Bernard Dadié, qui n’a de cesse de répéter que seuls les peuples enracinés dans leur passé savent où ils vont, même lorsqu’ils ont subi les outrages les plus terribles.

    Présence Africaine

    Paru en 1956, Climbié (Seghers), à mi-chemin entre roman et chronique autobiographique, raconte, tout comme les autres romans de formation de l’époque coloniale, les dramatiques dilemmes identitaires de la jeunesse noire alphabétisée. Celle-ci est tiraillée entre les valeurs africaines de ses ancêtres et les fétiches de sa civilisation que l’Europe tente de lui imposer à travers ses écoles, sa puissance et sa domination. Tous les élèves africains connaissent Climbié, devenu un grand classique de la littérature francophone.

    Enfin, le trio Un Nègre à Paris (Présence Africaine, 1959), Patron de New York (Présence Africaine, 1964) et La Ville où nul ne meurt (Présence Africaine, 1969), productions emblématiques de cette période faste, mettent en scène avec une délectation ironique et moraliste la confrontation de l’homme africain avec les métropoles occidentales (Paris, New York et Rome), avec leurs modernités ombrageuses et leurs faux-fuyants. Au sommet de son art, l’auteur donne dans cette trilogie originale toute la mesure de son talent critique, aussi lucide qu’impitoyable.

    Retour au théâtre et... à la politique

    Dans les années 1970, Bernard Dadié renoue avec le théâtre, porte par laquelle il était entré en littérature dans sa jeunesse. Il publie successivement, aux éditions Présence Africaine, Monsieur Thôgô-Gnini (1970), une satire des mœurs coloniales, Béatrice du Congo (1970), une pièce historique sur la colonisation portugaise dans l’Afrique centrale, Iles de tempête (1973), drame en plusieurs tableaux consacré à la lutte de libération des Haïtiens, ainsi que d’autres pièces moins connues chez des éditeurs africains. Riche des ressources dramatiques africaines, le théâtre de Dadié plaît à un très large public et il est joué sur des scènes internationales, à Paris, à Avignon et même à New York.

    S’il n’a quasiment rien produit au cours des dernières décennies, le centenaire n’a rien perdu de sa combativité, comme en témoigne son intérêt persistant pour la vie politique dans son pays. N’a-t-il pas récemment voué aux gémonies le chef de l'Etat ivoirien Alassane Ouattara, l'accusant de négliger la voix du peuple ?  L’homme a d’ailleurs depuis longtemps pris fait et cause pour Laurent Gbagbo, allant jusqu'à assumer dès 2002 le Congrès national de résistance pour la démocratie (CNRD), mouvement mis en place par Simone Gbagbo pour la défense son mari. Les prises de position de Bernard Dadié contre le régime en place n'ont pas toutefois empêché le ministre de la Culture d'Alassane Ouattara de participer à la cérémonie de remise de prix à l'écrivain par l'Unesco, qui s'est déroulée à Abidjan le 11 février dernier. Car l'oeuvre littéraire de Dadié, reconnue dans le monde entier, n'appartient à aucun camp et dépasse les rivalités politiques du moment. On pourrait dire qu'elle n'est ni ouattariste, ni gbagboiste, en parodiant le maître qui aimait répéter dans ses années de militantisme politique aux côtés de Félix Houphouët-Boigny qu'il  n'était "ni houphouétiste, ni antihouphouétiste, mais simplement ivoirien » !

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