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    Vénus Khoury-Ghata: «Je ne retournerai plus à Bécharré»

    media Auteur d'une trenataine de livres dont des recueils de poèmes, mais aussi des romans, des nouvelles, la Libanaise Vénus Khoury Ghata est une grande dame des lettres francophones. Crédits: Catherine Helie

    C’est une très grande dame des lettres francophones qui vient de faire son entrée dans le catalogue de la prestigieuse collection Poésie/Gallimard qui fête cette année ses 50 ans d’existence. La Libanaise Vénus Khoury-Ghata va ainsi cohabiter avec plus de 300 poètes d’ici et d’ailleurs, dont Walt Whitman, Victor Hugo, Pablo Neruda, Stéphane Mallarmé, Constantin Cavafis… Excusez du peu. 

    Poétesse, romancière et nouvelliste, l’auteur de Où vont les arbres (Gallimard, Goncourt de la Poésie 2011) compte à son actif une trentaine de titres. A l’occasion de la sortie de sa nouvelle anthologie au titre mystérieux et évocateur Les mots étaient des loups (Gallimard), RFI a interviewé la poétesse. Partant des mots puisés dans son œuvre aux accents autobiographiques, elle raconte son enfance, les femmes de son pays, la guerre civile, son exil à Paris qui n’est plus un exil, ses hommes qu’elle n’a pas su garder et, bien sûr, son amour des mots, de l’écriture et de la poésie. Portrait de Vénus Khoury-Ghata, sous la forme d'un abécédaire.

    Analphabète bilingue

    « C’était ma mère. On l’appelait ainsi parce qu’elle baragouinait une sorte de français mélangé de l’arabe. On disait qu’elle parlait le « franbanais ». J’avais toujours très honte quand elle s’exprimait parce qu’elle avait un terrible accent !

    Aujourd'hui, j’ai honte d’avoir eu honte de ma mère. C’était une femme magnifique. Elle-même quasi analphabète, elle a poussé mes sœurs et moi à faire des études afin que nous puissions, un jour, sortir de notre milieu plutôt modeste. Elle s’est sacrifiée : elle s’habillait mal pour que nous puissions bien nous habiller. Elle était d’une ambition folle pour nous, ses filles. J’aimerais tant qu’elle revienne ne serait-ce qu’un seul instant. Je voudrais pouvoir m’occuper d’elle et la faire rire. »

    Baudelaire

    « Mon frère aîné Victor qui m’a initiée à la poésie aimait Rimbaud. Moi, je suis une admiratrice du grand poète des Fleurs du mal. Pendant longtemps, je ne pouvais pas m’endormir sans avoir lu une page de Baudelaire, comme les religieuses qui lisent une page des Evangiles tous les jours. Qu’est-ce que j’aime chez Baudelaire ? Son lyrisme, et surtout son réalisme. J’admire sa capacité d’élever les phénomènes les plus quotidiens à la hauteur de la poésie. »

    Bécharré

    « Je suis née à Bécharré, le village de ma mère. C’est aussi le village de Khalil Gibran, qui est le poète national du Liban. Bécharré de mon enfance était un lieu magnifique, avec ses chèvres, ses précipices, son cimetière… Un village d’une beauté folle, avec sa verdure, ses oliviers centenaires, son cannabis qui séchait sur les toits des maisons et qui donnaient des hallucinations à tout le monde. Même les oiseaux se comportaient bizarrement. Ils pataugeaient lourdement sur le sol, oubliant de voler.

    J’associe Bécharré avec la liberté car pendant les mois d’été, quand l’école était fermée, nous y montions avec mon frère et mes sœurs. En arrivant à la destination, la première chose qu’on faisait, c’était d’enlever nos chaussures et nos chaussettes, pour aller jouer les pieds nus sous les arbres. C’était trois mois de bonheur intense. Et puis, un jour il fallait repartir et cela nous brisait le cœur chaque fois. Récemment, j’y suis retournée pour un tournage. Il n’y avait plus rien de ce que je connaissais quand j’étais enfant. Le cimetière avait été déménagé, la cascade n’était qu’un filet d’eau. J’étais malheureuse parce que les gens ne m’ont pas reconnue. Ils me prenaient pour une touriste. C’est fini pour moi. Je ne retournerai plus à Bécharré ! »

    Dieu

    « Oui, je crois en Dieu, surtout quand j’ai des problèmes, mais après je l’oublie ! J’ai beaucoup pensé à lui quand mon petit-fils est tombé gravement malade il y a quelques années. Mes prières ont été exaucées, car le voilà guéri. En revanche, Dieu n’a rien fait pour sauver mon compagnon qui est décédé l’année dernière. Il n’a pas entendu mes prières. Je me suis consolée en me disant qu’il était peut-être parti… aux sports d’hiver ! »

    Ecriture

    « Je suis venue à l’écriture parce que mon frère ne pouvait plus écrire. C’était lui le poète de la famille. Il me lisait ses poèmes et je l’écoutais avec une admiration béate. Un éditeur parisien à qui il avait envoyé ses manuscrits avait promis de le publier, mais n’a pas tenu parole. Mon frère en a souffert et s’est réfugié dans les drogues pour oublier sa déception. Alors, au lieu de l’envoyer à une cure de désintoxication, mon père qui était très strict et qui ne comprenait pas les doutes et les états d’âme de son jeune fils, l’a envoyé dans une asile psychiatrique. Mon frère n'avait que 22 ans.

    Il n’a plus jamais écrit le moindre vers. J’ai donc écrit à sa place, directement dans son cahier de poésies qui m’impressionnait tellement quand j’étais petite fille. J’ai raconté dans l’un de mes romans La Maison au bord des larmes le drame de mon frère qui a tant pesé sur mon enfance. Je me suis libérée en extériorisant ce drame, mais mes soeurs m’en ont longtemps voulu d’avoir révélé ce secret de famille au grand jour. Or si je ne l’avais pas fait, ce traumatisme m’aurait sans doute détruite. »

    Exil

    « Je ne me sens pas exilée en France où je vis ici depuis 43 ans. J’ai vécu ici plus longtemps qu’au Liban. Je suis chez moi en France, mais mon vrai pays, c’est la langue française. »

    (La) Femme qui ne savait pas garder les hommes

    « C’est moi. C’est aussi le titre de mon dernier roman, qui est paru en 2015. Il s’agit d’un roman écrit à chaud. Après l’incinération de mon compagnon, je me suis retrouvée toute seule avec le souvenir de cet homme réduit en poussière. Il n’y avait personne. Il n’y avait que les mots. Il fallait écrire ce qui me faisait si mal. J’ai donc écrit cette histoire, un peu pour moi-même. C’est une charge contre moi-même, une mise à nue, une confession presque indécente pour dire pourquoi je n’ai pas su garder mes hommes. C’est sans doute parce que j’aimais trop les mots et l’écriture. Les mots ont pris la place des vivants. Je n'avais jamais le temps pour eux. J’enchaînais un roman, un recueil de poèmes. Il y avait toujours un chapitre à terminer, un manuscrit à corriger et voilà le temps a passé. Mes hommes sont partis parce que je n’avais pas été attentive à leurs problèmes et à leurs états d’âme. Le fait de donner à manger trois fois par jour à son homme, le fait de lui repasser les chemises, lui changer les draps, je croyais que cela suffisait à son bonheur. Mais non, ça ne suffit pas ! »

    Guerre civile

    « J’étais en France quand la guerre civile a éclaté dans mon pays, à partir de 1975. Mon mari que j’avais rencontré au Liban était un grand scientifique. Il était venu faire une conférence à Beyrouth, quand je l’ai rencontré. On s’est aimé et je l’ai suivi à Paris. J’étais à l’abri pendant la guerre, mais je l'ai vécue au quotidien, à travers les images de la télé, à travers la presse écrite et surtout à travers les appels téléphoniques quotidiens à mes proches, pour savoir s’ils étaient sains et saufs. Je voulais être à leurs côtés et je culpabilisais d’être loin de mes êtres chers. Au point que quand je sortais de chez moi – j’habitais alors la place d’Iéna -, je rasais les murs de peur d’être prise pour cible par des francs-tireurs cachés sur les toits. On m’avait tellement parlé de ce phénomène si courant pendant la guerre civile libanaise, que je l’avais complètement intériorisé ! »

    Langue française

    « Si l’arabe est ma langue maternelle, le français est ma langue de cœur. Les deux langues sont équivalentes pour moi, même si je n’ai rien écrit en arabe depuis bien longtemps. J’écris en français, mais dans un français fortement mâtiné d’arabe. J’ai apporté dans mon cabas des épices et des condiments de ma langue maternelle et je les verse au fur et à mesure dans mes pages en français pour leur donner plus de saveur. C'est d'autant plus utile que j’ai l’impression que français s’est appauvri sous les coups de butoir des modernes. Aujourd’hui quand on veut faire un compliment à un auteur, on dit qu’il ou elle écrit « sec jusqu’à l’os ». C’est austère !

    Je ne peux pas imaginer qu’un idiome dépouillé comme on aime aujourd’hui soit une langue très efficace en littérature. Nous les francophones qui venons des sociétés où la belle langue fait encore recette, nous avons le devoir d’ajouter un peu de chair à cette langue française qui est en train de perdre sa saveur et son originalité. L’autre jour, j’entendais deux jurés d’un prix littéraire discuter d’un écrivain. « Ce n’est pas un bon écrivain. Monsieur a du style ! » Qu’on m’explique comment on écrit sans métaphores, sans sentiments, sans style ! A force, les écrivains produiront des romans qui ressembleront plus à des constats de greffe. C’est, hélas, est ce qui passe aujourd’hui pour la bonne littérature. »

    Orties

    « C’est le titre d’un de mes poèmes. Un poème autobiographique où je raconte ma mère assise devant son jardin, après les travaux ménagers de la journée. Le jardin était plein d'orties. Tous les soirs, elle nous disait qu’elle en avait marre de voir ces orties et que le lendemain elle leur ferait un sort. Elle n’a jamais eu le temps. Dans mon poème, j’imagine qu’elle est revenue dans sa maison après sa mort et qu’elle est en train d’arracher les orties. C’est la force de la poésie de pouvoir imaginer le surnaturel et le faire passer comme un phénomène naturel, qui ne choque pas le lecteur. C’est la supériorité de la poésie par rapport au roman. »

    Paris

    « Je n’aime pas Paris, excepté ma maison d’édition et ma propre maison. J'avoue que l'agitation des villes me fait un peu peur. C’est pourquoi j’ai choisi d’habiter en bordure de Paris, à côté du musée Marmottan. Je suis restée au fond de mon cœur une paysanne, bien que je vive dans la ville la plus moderne du monde. »


    Gallimard

    Les mots étaient des loups. Poèmes choisis, par Vénus Khoury-Ghata. Collection Poésie/Gallimard, Paris, 2016, 276 pages, 8 euros.

     

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