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    Alain Mabanckou: «La littérature française n'est plus que française»

    media L'écrivain Alain Mabanckou prononçant sa leçon inaugurale à l'amphithéâtre Marguerite de Navarre, au Collège de France, le 17 mars 2016. Patrick Imbert/Collège de France

    Romancier, poète, enseignant, Alain Mabanckou va assurer pendant un an, au Collège de France, un séminaire sur la littérature africaine de langue française, dans le cadre de la chaire de création artistique. Le Congolais est le premier écrivain a occuper ce poste et c'est aussi la première fois que les grands noms des lettres africaines résonneront dans l'amphithéâtre de cette vénérable institution universitaire française. Retour avec l'écrivain franco-congolais sur sa carrière, son oeuvre et son parcours singulier*.

    Diriez-vous que la postérité se souviendra de votre entrée au Collège de France parce que c’est la première fois qu’un écrivain africain est invité à assurer des enseignements dans cette institution ?

    J’aime penser que si j’ai été nommé au Collège de France, ce n’est pas parce que je suis un écrivain noir, mais parce que je suis un écrivain tout court. Je crois que nous avons dépassé ce stade de noir alibi. D’ailleurs, si j’avais eu l’impression que l’on voulait me nommer pour mes origines, j’aurais refusé car je ne veux pas être catégorisé par ma couleur de peau.

    Dans quel sens alors cette nomination est une première ?

    Il me semble que ce qui était novatrice dans la démarche des dirigeants du Collège de France qui m’ont recruté pour occuper la chaire de création artistique, c’est la désignation d’un écrivain à ce poste. Il y a eu un peintre, un musicien, un architecte, un paysagiste à ce poste dont le titulaire est renouvelé tous les ans. C’est la première fois qu’on recrutait un écrivain. Pour ma part, j’ai voulu profiter de cette occasion pour transformer cette première en une double première en mettant à l’honneur la littérature africaine, qui n’a jamais été enseignée au Collège de France depuis la création de cette institution d’enseignement supérieur au XVIe siècle. Quand on vous invite quelque part, vous amenez quelque chose qui n’est pas là, par exemple, un vin que vos hôtes n’ont jamais bu, pour donner à ceux qui vous invitent une autre expérience.

    La leçon inaugurale d'Alain Mabanckou au Collège de France, le 17 mars 2016 Patrick Imbert/Collège de France

    Ce vin que vous avez présenté à vos auditeurs le 17 mars, à l’occasion de votre leçon inaugurale, c’est la littérature africaine, mais plus précisément celle qui est écrite en français. En 2016, peut-on encore parler de littérature africaine en la compartimentalisant en fonction de ses langues d’expression telles qu’anglophonie, francophonie ou lusophonie, des pratiques linguistiques imposées par la colonisation ?

    A mon avis, c’est risqué de parler d’une littérature africaine continentale tant cette littérature est plurielle : elle est aussi diverse que la géographie africaine. A l’intérieur même des zones linguistiques, il y a des variétés importantes. Qu’y a-t-il de commun entre un Tchicaya U Tam’si et un Léopold Sédar Senghor ? Tous les deux ont pourtant écrit en français. Un autre exemple de cette diversité qui me vient à l’esprit, ce sont les ouvrages qu’ont suscités le génocide rwandais. Le roman du Guinéen Tierno Monenembo (1) est très différent de celui d’Abdourahman Waberi (2) qui, lui, est de Djibouti. Tout ceci n’est que normal, car en littérature africaine comme dans toute littérature, l’écriture traduit d’abord l’aventure personnelle ou intellectuelle de chaque écrivain. Ce que nous écrivons est le produit de nos rencontres, de nos voyages, de nos discussions. Cela donne une palette très variée qu’on peut difficilement unifier sous l’étiquette monolithique de l’imaginaire africain.

    Vos premiers romans datent des années 1990, mais le grand public vous a découvert en 2005 avec la publication de votre roman Verre cassé (Seuil). Comment s’explique cette célébrité tardive ?

    C’est plutôt paradoxal, car Verre cassé est mon livre le plus difficile à lire parce qu’il a une forme éclatée. La ponctuation s’y résume à des virgules, les références littéraires fourmillent… Ces difficultés avaient d’ailleurs fait craindre le pire à mon éditeur. Or, à ma grande surprise, la bouche à oreille aidant, le lectorat est venu. Le livre s’est vendu à plus de 80 000 exemplaires, ce qui a fait de moi un auteur de romans populaires !

    Alain Mabanckou en 8 dates

    1966 Naissance au Congo-Brazzaville
    1989 Départ pour la France
    1998 Publication du premier roman Bleu, blanc, rouge, Grand Prix littéraire de l’Afrique noire
    2001 Départ pour les Etats-Unis pour une résidence d’écrivain qui débouche sur un poste de professeur assistant de littératures francohones, afro-américaines et de Creative writing, qui sera suivi de nomination au poste de professeur dans le département de littérature française et d’études francophones à l’université de Californie-Los Angeles (UCLA)

    2005 Publication de Verre cassé, prix des Cinq Continents de la Francophonie, prix RFO du livre , prix Ouest-France-Etonnants Voyageurs
    2006 Réception du prix Renaudot pour son roman Mémoire de porc-épis
    2015 Finaliste du Man Booker International Prize en Grande-Bretagne
    2016 Désignation à la chaire annuelle de création artistique au Collège de France.

    Justement, avez-vous l’impression que vos précédents romans étaient écrits dans une veine plus élitiste ?

    Je ne dirais pas élitiste, mais je dirais plutôt que j’avais dans mes premiers livres tels que Bleu, Blanc, rouge (Présence Africaine, 1998) ou Et Dieu seul sait comment je dors (Le Serpent à plumes, 2001) une écriture plus formelle, quasi-scolaire : sujet, verbe, complément... Il m’a fallu écrire plusieurs livres pour me rendre compte que c’est en s’émancipant des règles de la grammaire qu’on devient écrivain. C’est l’écrivain qui soumet la langue aux règles de son imaginaire et non le contraire. J’ai écrit les prochains romans dans les langues de mes personnages qui sont libérés des contraintes académiques que j’avais intériorisées et qui désormais font entendre dans mes livres ce que j’appelle « les échos du monde ».

    Diriez-vous que c’est ce travail de décolonisation du langage qui distingue la littérature africaine d’expression française de la littérature française hexagonale ?

    Le travail sur le langage littéraire n’est pas propre à la littérature africaine. Dans chaque génération d’écrivains français, il y a toujours eu ceux qui se sont rebellés contre la langue donnée à l’intérieur de laquelle ils étaient censés produire leurs œuvres. Louis-Ferdinand Céline en est l’illustration la plus récente. En tant qu’écrivain d’origine africaine, les ressorts de ma révolte contre la langue française académique sont liés à mon histoire personnelle et communautaire. Primo, je parle cinq langues du Congo-Brazzaville, pays dont je suis originaire. Secundo, à cause de la colonisation, j’ai été très vite confronté au français qui s’est superposé à mes langues naturelles. J’ai grandi dans cette tension constante entre les langues naturelles et la langue dominante, une tension que l’écrivain français de souche ne connaît pas. Or, toute mon œuvre se nourrit de cette « intranquillité » qui résulte des interférences entre les différentes langues, entre les diverses allégeances. C’est pourquoi chaque phrase que j’écris est le produit de mes tiraillements intimes entre les mots, les structures, ce qui ne peut pas ne pas avoir des conséquences sur le sens de ce que vous lisez sous ma plume.

    Alain Mabanckou au Collège de France. RFI

    Comment écrivez-vous ?

    Je pars toujours d’une intuition. Je ne fais jamais de plans avant. Je ne me dis pas d’emblée que je vais parler de cette thématique ou de cette autre. Ce sont mes personnages qui orientent le récit vers tel ou tel questionnement ou problème. Et si vous trouvez des ressemblances entre mes personnages et des hommes et femmes de chair et de sang, sachez qu’elles sont tout sauf « fortuites », car tous mes personnages existent dans la vie réelle. Je m’empare de la réalité pour en faire l’ingrédient de ma fiction.

    Qu’est-ce qu’un roman pour vous ?

    Je crois que c’est Salman Rushdie qui a défini le roman comme un labyrinthe de récits. Je me retrouve bien dans cette définition. J’ai toujours pensé que le roman était un enchevêtrement d’idées et d’anecdotes qui se tissent entre elles pour créer la trame du récit. Cette trame est construite, mise en forme, alors que ses ingrédients sont réels. Comme Magritte, je pourrais dire que « ceci n’est pas une pipe », et pourtant elle l’est.

    Comme vous, un certain nombre d’écrivains africains de votre génération vit aujourd’hui aux Etats-Unis. Comment cette aventure américaine se traduit-elle à travers vos œuvres ?

    Notre génération n’a pas été la première à être influencée par les Etats-Unis. Avant nous, les poètes de la négritude ont été très profondément marqués par le mouvement de la Négro-renaissance de Harlem qui a connu son essor au début du XXe siècle. Les étudiants africains, antillais qui faisaient leurs études à Paris à cette époque lisaient assidûment les essais, les poèmes ou les romans des intellectuels noirs américains. Je ne pourrais pas parler pour mes confrères comme Nimrod, Abdourahman Waberi ou Patrice Nganang qui vivent aux Etats-Unis aujourd’hui. Pour moi, mon aventure américaine me fait ressentir avec une vigueur renouvelée la nostalgie de ma terre natale. Plus je m’éloigne du continent africain, plus je ressens le besoin d’explorer ma mémoire pour retrouver mon passé.

    C’est ce besoin impérieux de revenir au pays natal qui explique sans doute que vos derniers romans publiés (3) se déroulent au Congo, plus précisément à Pointe-Noire où vous avez grandi.

    Mes trois derniers romans racontent effectivement mon retour au pays natal. Mais

    Petit Piment, le dernier roman d'Alain Mabanckou, paru aux Editions du Seuil, en 2015.. DR

    depuis que je vis aux Etats-Unis, j’ai aussi écrit sur l’Amérique noire, notamment sur James Baldwin (4). Je regrette qu’il n’y ait pas plus de passerelles entre les différentes diasporas africaines. C’est cette passerelle que j’ai essayé de construire en traduisant de l’anglais le premier roman du Nigérian Uzodinma Iweala (5), avec l’espoir que ma démarche pourrait inspirer des anglophones à traduire et faire connaître les écritures francophones au public américain.

    Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’expérience africaine-américaine ?

    J’ai toujours été fasciné par la tentative désespérée des écrivains noirs des Etats-Unis de retrouver leurs racines africaines. Ce mouvement qui a commencé au siècle dernier, notamment avec le courant intellectuel et poétique de la Négro-renaissance de Harlem au début du XIXe siècle, et qui s’est poursuivi avec les écrivains des années 1950-60 comme la poétesse Maya Angelou ou le romancier Alex Haley, continue encore de nos jours. Par conséquent, il existe aujourd’hui un corpus impressionnant d’ouvrages historiques, de films sur le parcours des Noirs américains, documentant autant leur vie aux Etats-Unis que la réalité africaine. A écouter mes amis africains-américains, j’ai l’impression qu’ils connaissent mieux l’histoire africaine que nous les Africains. J’apprécie aussi beaucoup chez les Noirs américains leur capacité de mobilisation sur des causes touchant leur communauté. Dès qu’il y a une injustice quelque part et qui peut les léser dans leurs droits acquis, remportés souvent de haute lutte, ils se mobilisent. En même temps, l’Africain-Américain sait qu’il ne suffit pas d’être noir pour réussir, la négritude ne vaut que par la force des parcours singuliers et des personnalité qui l’incarnent. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que le parcours d’un Barack Obama est un parcours individuel, c’est la réussite d’un destin avant d’être celle d’une communauté.

    Est-ce qu’on pourrait dire que l’admiration des Africains pour les Africains-Américains est un sentiment réciproque, puisque de plus en plus d’écrivains africains sont invités outre-Atlantique pour venir enseigner ?

    Depuis longtemps, les écrivains africains anglophones ont fait leur trou en Amérique. Les écrivains francophones prennent, eux aussi, le chemin des Etats-Unis car il n’y a pas de place pour eux au sein de l’université française. Les universités américaines ont, elles, une longue tradition d’accueil des écrivains car elles ont compris depuis belle lurette que l’interaction entre l’artiste et l’étudiant peut être grandement formatrice. Par conséquent, les Edouard Glissant ou les Assia Djebar, qui écrivaient pourtant en français, étaient mieux connus de l’autre côté de l’Atlantique qu'en France. Cette non reconnaissance de l’écrivain africain d’expression française en France relève aussi du regard un peu condescendant que les Français ont longtemps porté sur lui. Il est perçu comme un animal étrange venu gâcher l’entre-soi franco-français, alors que quelqu’un comme Le Clézio milite inlassablement pour faire mieux connaître en France les écritures françaises venues d’ailleurs. Le Prix Nobel français est un des rares à avoir compris que pour retrouver son souffle, la littérature française doit se redéfinir et s'adapter à une esthétique mondialisée. Qu’on le veuille ou non, la littérature française n’est plus une littérature hexagonale, mais une « littérature-monde ». Aujourd’hui, les meilleurs ambassadeurs de la langue et des lettres françaises sont plus souvent des hommes et des femmes qui ne sont pas nécessairement nés sur les rives de la Seine.


    * Cet entretien réunit des propos recueillis dans le cadre des interviews accordées par l’auteur à Tirthankar Chanda depuis 2009.

    (1) L’Aîné des orphelins (Seuil, 2000)
    (2) Moisson de crânes (Le Serpent à Plumes, 2000)
    (3) Lumières de Pointe-Noire (Seuil, 2013), Demain j’aurai vingt ans (Gallimard, 2010) et Petit Piment (Gallimard, 2015).
    (4) Lettre à Jimmy (Fayard, 2007)
    (5) Bête sans patrie (Edition de l’Olivier, 2008)

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