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    Hebdo

    La mort de Prince, symptôme d'une Amérique sous l'emprise des opiacés

    media Le chanteur Prince, décédé le 21 avril 2016, est une des nombreuses victimes de l'abus d'anti-douleurs aux Etats-Unis. REUTERS/Mike Blake/File Photo

    Très fortement suspectés d’avoir causé la mort de Prince le 21 avril dernier, les « painkillers » (antalgiques) dérivés de l’opium sont devenus un véritable problème de santé publique aux Etats-Unis et au Canada. Le nombre de décès par surdose due aux opiacés a quadruplé depuis 1999, causant la mort de plus de 165 000 personnes en 15 ans aux USA. Désormais, ils font plus de victimes que les accidents de la circulation.

    Est-ce un hasard ? Aux Etats-Unis, le mot drug désigne aussi bien la drogue en tant que stupéfiant que le médicament en tant substance curative. Et quand on cherche une pharmacie du côté d’Atlanta ou de Minneapolis, on demande où se trouve  le « drugstore », pas  la « pharmacy ». Le décès en avril dernierdu virtuose musicien Prince – décès imputable, selon l'institut médico-légal qui avait procédé à l'autopsie, à une overdose de Fentanyl (1), un puissant antidouleur - vient tristement de le souligner : l’Amérique a un réel problème avec les painkillers (littéralement les « tueurs de douleur »), ces médicaments dérivés de l’opium dont la fonction est de soulager la souffrance mais qui peuvent vite créer une accoutumance comparable à celle causée par l’héroïne. 

    Le problème ? Alors qu’auparavant ces opiacés - appelés également opioïdes - n’étaient prescrits que pour des maladies graves comme des cancers en phase terminale, pour des maux de tête chroniques ou pour la souffrance post-opératoire, on les fournit de plus en plus sur ordonnance pour de l’arthrose, voire pour un mal de dos. Les chiffres contenus dans un rapport du Center for Disease Control and Prevention d’Atlanta publié le 18 mars dernier sont hallucinants, sans jeu de mot. Ils démontrent que l’addiction aux opioïdes est un phénomène de grande ampleur qui touche des millions de personnes et fait des milliers de victimes chaque année, outre-Atlantique.

    Jugez plutôt : pour la seule année 2012, 259 millions d’ordonnances pour des opioïdes avaient été prescrites dans le pays, soit grosso modo une pour chaque adulte américain ! Conséquence : entre 1999 et 2014, plus de 165 000 personnes ont succombé à une overdose causée par l’absorption d’opioïdes obtenus, ou non, au moyen d’une ordonnance. Les chiffres les plus récents font état de 18 893 morts à cause des opioïdes en 2014 (ajoutés à 10 574 overdoses d’héroïne) un nombre en constante augmentation. Triste constat dressé fin mars par la Maison Blanche : désormais, les painkillers font plus de morts que les accidents de la circulation aux Etats-Unis.

    Le Fentanyl, nouveau fléau

    Deux comprimés de Percocet, l'opioïde dont aurait abusé Prince. Drug Enforcement Agency

    Et ce n’est pas tout : pour l’année 2011 (année la plus récente pour laquelle le chiffre a été communiqué) pas moins de 420 000 personnes ont été admises aux urgences suite à l’abus ou à l’usage impropre d’antalgiques opiacés. Depuis deux ans, le Fentanyl, à l'origine du décès de Prince, fait des ravages aux Etats-Unis mais aussi au Canada. Souvent mélangé à d’autres substances, ce puissant antalgique de synthèse, qui se présente sous la forme de patchs transdermiques, inquiète particulièrement les autorités. Début avril, il a causé la mort de 9 personnes en une seule semaine et nécessité l’hospitalisation de 36 autres dans les environs de Sacramento, en Californie.

    On notera au passage qu’un revendeur de drogue qui s’est présenté comme l’ancien fournisseur de Prince s’est vanté dans les colonnes du Daily Mail de Londres daté du 23 avril d’avoir fourni, entre autres substances, du Fentanyl à l’auteur de Purple Rain entre 1984 et 2006. Si cette information est sujette à caution compte-tenu à la fois de la source et du tabloïd en question, elle montre que l’usage détourné de ce produit mortel ne daterait pas d’hier. « C'est vrai que la première fois que l’on a vu ces chiffres, on a tous été très surpris dans le milieu des addictions en France », reconnaît au téléphone François Beck, le directeur de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies.

    « C’est pour cela, poursuit-il, qu’on parle d’une épidémie. En France on a des niveaux d’usage des opioïdes beaucoup plus bas : entre 200 et 300 overdoses par an dont 40% dus à la méthadone, 20% à l’héroïne, 15% à la buprénorphine et seulement 12% aux autres médicaments opiacés ». Quelques dizaines de décès dus aux painkillers en France donc, contre des dizaines de milliers aux Etats-Unis. Même si les Etats-Unis sont cinq fois plus peuplés que la France, l’écart est gigantesque ! Au total, 2,2 millions d'Americains seraient dépendants aux opioïdes dans un pays où près de 900 000 médecins sont habilités à en prescire.

    Complaisance des praticiens

    Le légendaire quarterback Brett Favre avait reconnu être dépendant des «painkillers» en 1996. Jonathan Daniel / Getty Images North America / AFP

    Alors pourquoi une telle recrudescence, qualifiée même « d’épidémie » par les pouvoirs publics nord-américains ? Plusieurs facteurs entrent en jeu à commencer par le fait que les médecins, encouragés par la puissante industrie pharmaceutique, auraient tendance à prescrire un peu trop facilement des produits qui, surutilisés ou mal utilisés (mélangés à de l’alcool ou à d’autres stupéfiants par exemple), entraînent une dépendance dont il est souvent difficile de se défaire.

    Comme Prince semble-t-il, de nombreuses célébrités se sont laissées entraîner dans cette insidieuse spirale de la dépendance. L’un des exemples les plus connus reste celui du quarterback des Green Bay Packers, Brett Favre, sacré trois années de suite (1995-1996-1997) meilleur joueur de NFL (le championnat de football américain) et devenu « accro » au Vicodin ainsi qu’à l’alcool. Le Vicodin est un médicament antidouleur régulièrement prescrit à ceux qui pratiquent des sports de contact comme le hockey ou le football où les chocs sont violents. C'est aussi la susbtance de prédilection du fameux Dr House de la série télé du même nom.

    Après avoir eu le courage de faire publiquement son coming out sur le sujet, Brett Favre s’en est sorti mais beaucoup d’autres, connus ou anonymes, n’ont pas eu cette chance, ou cette ressource morale. Autre facteur de cette prolifération : des habitudes de prescription typiquement américaines. On découvre ainsi que les Etats-Unis consomment 99% de la production mondiale d’hydrocodone – cet opioïde utilisé pour fabriquer le Vicodin – et 80% de la production mondiale d’oxycodone, analgésique utilisé pour fabriquer l’Oxycontin, médicament dont a, par exemple, abusé l’animateur radio ultraconservateur Rush Limbaugh, arrêté en 2003 pour usage impropre de médicaments.

    « Il y a des médecins qui sont en admiration devant les célébrités et qui feraient n’importe quoi pour les satisfaire », a déclaré à la chaîne ABC le Dr Andrew Kowal, directeur d’une clinique de traitement de la douleur à Burlington, dans le Massachussetts. « Et certaines célébrités ont l’argent nécessaire pour payer ce qu’il faut, et pour avoir des médecins complaisants dans chaque ville », a-t-il poursuivi.

    Ceux qui ne bénéficient pas de la complicité ou de la mansuétude des médecins sont obligés de se débrouiller autrement : falsification d’ordonnances, recours à des trafics divers, achat dans la rue etc. Ce marché potentiel – on estime à 2 milliards de dollars par an les revenus générés par la vente de médicaments opiacés aux Etats-Unis -  suscite évidemment la convoitise des trafiquants en tous genres, notamment du côté de la Colombie et du Mexique, deux pays qui se sont mis ces dernières années à la culture du pavot, cette plante dont est extrait l’opium et qui n’était traditionnellement cultivée qu’en Asie.

    Frontalier des Etats-Unis, le Mexique est désormais leur principal fournisseur en médicaments trafiqués et aussi en héroïne (les surfaces cultivées de pavot sont passées de 4 000 à 12 000 hectares en 10 ans au pays des sombreros). La difficulté à se procurer des opioïdes ainsi que leur coût auraient même pour effet de voir de nombreux usagers se tourner vers l’héroïne, encore plus efficace et moins chère (de moins bonne qualité, elle est vendue entre 5 et 10 dollars le gramme aux Etats-Unis contre 40 à 50 euros le gramme en France; Ndlr).

    Une situation désastreuse

    Barack Obama lors du sommet contre les addictions le 29 mars à Atlanta. NICHOLAS KAMM / AFP

    Dans un sondage réalisé en 2014, 94% des consommateurs d’héroïne ont en effet déclaré s'être mis à en consommer parce que les opioïdes « étaient beaucoup plus chers et plus difficiles à se procurer ».  « L'héroïne de rue est recherchée par des personnes souvent socialement insérées à qui on a prescrit  abusivement des painkillers et qui sont devenues dépendantes », confirme François Beck. « Ces personnes recherchent des médicaments par polyprescription (abus de prepscriptions; Ndlr) et un trafic se développe. Mais compte tenu des prix, elles se rabattent souvent sur l’héroïne, effectivement ».

    Face à cette situation alarmante, qualifiée même de « désastreuse » par de nombreux spécialistes des addictions, l’Etat fédéral est en train de réagir au plus haut niveau. Le 29 mars dernier, un sommet sur l’usage abusif des opioïdes s’est tenu à la Maison Blanche à l’initiative de Barack Obama, lequel s’est déclaré « déterminé » à prendre le phénomène à bras le corps. Le président américain a débloqué 1,1 milliard de dollars pour y parvenir (1 dollar dépensé dans la lutte contre les addictions « rapporterait » 38 dollars d’économie pour la santé publique). La première mesure consiste à développer l’accès aux substituts de synthèse comme la méthadone ou la buprénorphine, une politique qui a fait ses preuves dans de nombreux pays occidentaux, dont la France.  

    La deuxième vise à rendre plus accessible l’emploi de la Naloxone, un composé qualifié d’ « antagoniste » que l’on utilise pour ramener à la vie un patient en train de faire une overdose (c’est ce produit qui aurait été administré à Prince lors de son hospitalisation en catastrophe à Atlanta le 15 avril; Ndlr). La troisième enfin tombe sous le sens mais elle est plutôt dans les prérogatives de chaque Etat : réguler plus efficacement la prescription d’opioïdes par les médecins, comme ont commencé à le faire le Massachussetts, le Vermont et le Maine. Les pouvoirs publics se sont en effet rendus compte que le recours aux opioïdes variait significativement d'un Etat à l'autre, sans aucun rapport avec la moyenne des pathologies à l'échelon national. Ainsi, le Tennessee arrive-t-il, on ne sait trop pourquoi, en tête de liste du nombre d'ordonnance par habitant devant la Virginie Occidentale. Signe que les choses sont peut-être en train de bouger un peu, les laboratoires Purdue Pharma - qui fabriquent l'Oxycontin - ont été condamnés à verser 24 millions de dollars à l'Etat du Kentucky qui leur avait intenté un procès pour avoir trompé le public sur l'addictivité de leur produit.

    En cette année électorale, le sujet s’est déjà invité dans la campagne présidentielle. Hillary Clinton a annoncé que si elle était élue, elle débloquerait 7,5 milliards de dollars pour combattre les addictions. Quant à Ted Cruz, s’il a confié durant la campagne avoir perdu une demi-sœur décédée d’une overdose, il a plutôt parlé de sécuriser les frontières. Idem pour son adversaire républicain Donald Trump. « Ce qui est marquant, conclut François Beck, c’est que cela touche beaucoup les classes moyennes. Et c’est frappant aussi par rapport au fait qu’avant, l’héroïne était le produit emblématique de la consommation de rue qu’on utilisait pour supporter un quotidien particulièrement difficile. Là, s’étonne-t-il, on a plutôt des gens de la classe moyenne, voire même un peu plus, qui consomment ces produits-là ». Des gens au pouvoir d’achat nettement plus élevé aussi que les usagers traditionnels …  

    (1) Le Fentanyl est un puissant antidouleur à base d'un dérivé synthétique de l'opium.  50 à 100 fois plus puissant que la morphine, il est utilisé en chirurgie, mais aussi de manière détournée comme produit stupéfiant.
     
    Article mis à jour suite à l'annonce, le 2 juin 2016, par l'institut médico-légal qui avait pratiqué l'autopsie de Prince, que le chanteur était décédé des suites d'une overdose de Fentanyl. 

     

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