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    «Les Pêcheurs», une tragédie igbo

    media Chigozie Obioma. Patrice Normand

    Chigozie Obioma, jeune talent de 30 ans, signe un roman d’apprentissage aux Editions de l’Olivier, à Paris, une première œuvre qui lui a valu d’être finaliste du Booker Prize en 2015. Style puissant, écriture assurée et propos universel, Les Pêcheurs fait sensation auprès de la critique.

    Quatre frères sont élevés par un père strict. Cadre de la Banque centrale, dans l’Ouest du Nigeria, il est soudain muté à un millier de kilomètres, dans une ville trop dangereuse pour envisager un déménagement en famille. Les adolescents échappent à la surveillance de leur mère, occupée à vendre des légumes au marché, et partent à la découverte du monde extérieur. Ils tentent d’abord de jouer au foot, mais ces « gosses de riche » ne sont pas admis sur le terrain municipal...

    Une bagarre éclate, résumée en une tournure de phrase : « Durant quelques instants, leurs semelles dessinèrent une spirale imparfaite sur le sable du terrain au gré de leur valse. »

    Poussés par l’envie d’aventure et le goût de la liberté, les garçons se rabattent sur la pêche, au bord du fleuve. Sur ces berges qui leur sont en principe interdites, ils croisent un fou errant, redouté pour la véracité de ses prophéties. L’homme annonce à l’aîné qu’il sera tué « comme un coq » par l’un de ses frères. Le destin les rattrape, la fratrie se délite.

    Voyage dans la subjectivité

    Dès les premières pages du roman, un style particulier accroche le lecteur. « Au crépuscule du dimanche, des miettes d’informations se mirent à tomber du monologue de ma mère comme des brins de duvet échappés d’un oiseau au plumage opulent : « Qu’est-ce que c’est que ce travail qui exile un homme et l’empêche d’élever ses jeunes fils ? Même si j’avais sept mains, comment je pourrais m’occuper de ces enfants toute seule ? »

    L’auteur, lui-même issu d’une famille de douze enfants, puise pour traiter du sentiment de fraternité dans une matière que l’on devine largement autobiographique. Un moyen d’autant plus efficace d’emmener le lecteur dans les champs imaginaires de la fiction, comme dans sa subjectivité d’enfant.

    Exemple : « Tout ce qui comptait, c’était le présent et l’avenir prévisible, dont les bribes nous parvenaient tel un train à vapeur lancé sur les rails de l’espoir, le cœur noir de charbon, poussant des barrissements. Parfois, ces visions nous apparaissaient en rêve, ou lors de divagations diurnes qui chuchotaient dans nos têtes – Je serai pilote d’avion, président du Nigeria, millionnaire, j’aurai des hélicoptères  – car l’avenir était ce que nous en faisions. » 

    Un texte qui sonne juste

    Après le succès mondial de Chimamanda Achidie, auteur d’Americanah, ce roman souligne une fois de plus la puissance de la création nigériane. Premier auteur subsaharien à s’être vu décerner le Prix Nobel de littérature en 1986, le Nigérian Wole Soyinka estime que « lorsqu’une œuvre n’est pas le résultat d’une culture profondément enracinée qui vise aussi une reconnaissance universelle, elle sonne faux ».

    Or, le texte d’Obioma sonne juste. Rude contraste avec la production littéraire d’Afrique francophone, qui peine à se renouveler avec le même brio. Contrairement à bien des livres « africains » publiés à Paris, Les Pêcheurs ne vit pas dans l’espoir que le public britannique se retrouve – ou pas – dans l’exotisme lointain du Golfe de Guinée. Il n’a pas non plus été conçu à l’attention de la diaspora, pour être débattu à New York à des fins identitaires.

    Porté par un souffle et un plaisir qui se suffisent à eux-mêmes, il raconte une histoire ayant trait à la condition humaine, plantée dans un cadre qui se trouve être nigérian. Du coup, c’est un succès international, qui a valu à Obioma d’être tout de suite comparé à son aîné Chinua Achebe. Un autre auteur nigérian resté célèbre pour son premier roman magistral, Things Fall Apart - « Le monde s’effondre », publié chez Présence Africaine en 1966.

    Editions de l'Olivier

    Génération décomplexée

    Bref, Obioma n’est pas seulement le fils d’une nation émancipée par ses nombreux pères en littérature. Il appartient aussi à une génération décomplexée, prête à parler de ses auteurs favoris – dans son cas le Russe Nabokov et l’Américain Salinger – plus volontiers que du vaudou ou du folklore. « Sa fiction, comme c’est souvent le cas en Afrique anglophone, se place dans un rapport d’égal à égal avec la création mondiale, grâce à des personnages qui livrent le plus profond de leur pensée, relève le dramaturge rwandais Dorcy Rugamba. On est loin des postures de représentation dans lesquelles restent les francophones, dont les héros se réduisent souvent à de simples pions coincés en post-colonie ».

    Ce n’est pas un hasard si Obioma décrit son roman comme une « tragédie igbo », son ethnie, « dans le sens où il y a des tragédies grecques ». Dans la bibliothèque de son père, il a trouvé Amos Tutuola et Ben Okri, mais aussi les pièces d’Eschyle et de Shakespeare. Il puise donc à la double source de la tragédie classique et de l’animisme. La plupart des chapitres de son livre sont résumés par des noms d’animaux – « la sangsue », « le parasite », « la phalène », « les coqs » – renvoyant aussi bien à des fétiches qu’à des métaphores.

    Parti étudier à Chypre, une île turco-grecque où il a écrit Les Pêcheurs, ce romancier prometteur vit désormais aux États-Unis. Il enseigne la littérature à l’Université du Nebraska et s’est attelé à un second roman, qui tournera cette fois autour d’un personnage féminin… Là encore, il place la barre assez haut. Parmi ses références, il cite Thomas Hardy pour Tess d’Urberville et Arundhati Roy pour son roman semi-autobiographique Le Dieu des petits riens, primé par le Booker Prize en 1997.

    Les Pêcheurs, par Chigozie Obioma. Paris, Editions de l'Olivier, 2016. 297 pages. 21,50 euros.

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