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    Concept de «crimmigration»: les chercheurs se mobilisent

    media Dans un camp de réfugiés à la frontière de la Hongrie et de la Serbie, le 2 septembre 2016. REUTERS/Laszlo Balogh

    En vue d’un congrès international sur cette thématique en 2017, une cinquantaine de chercheurs se sont réunis en conclave à la mi-septembre pour échanger sur le concept émergent de « crimmigration » et sur les politiques qui en découlent aujourd’hui en Europe. Une journée d’études critiques organisée par Sciences-Po Toulouse et l’université de Coïmbra, au Portugal, en partenariat avec le CINETS, un réseau international qui travaille sur l’emprise grandissante du droit pénal sur les populations migrantes. Jacques Commaille, professeur émérite à l'Ecole normale supérieure de Cachan, nous résume les principaux thèmes de sa conférence de clôture.

    RFI : Vous avez participé à cette journée d’études organisée à Sciences-Po Toulouse par la sociologue Wanda Capeller, de l’IEP, et par la juriste Maria Joao Gia, de l’université de Coïmbra, au Portugal, en partenariat avec le CINETS, un réseau international qu’elle dirige et dont les chercheurs produisent des analyses critiques sur le concept de « crimmigration ». Un mot à consonance barbare. De quoi s’agit-il ?

    Jacques Commaille : La « crimmigration » est un concept forgé par des chercheurs américains qui ont établi une relation entre immigration et criminalité. En 2011, un réseau international sur les migrations s’est créé, le CINETS, et dans l’esprit de ses promoteurs et de ses chercheurs, il s’agissait de faire une analyse critique de l’abus que représente cette mise en relation, surtout dans le contexte actuel. Cette journée a permis de dresser un état des travaux et des inquiétudes que suscite l’évolution des discours sur les migrants dans certains pays d’Europe, tant dans les débats sociopolitiques que dans les politiques appliquées.

    Quels constats les chercheurs en sciences sociales ont-ils établi ?

    Le constat général est de dire qu’il y a une aggravation de la représentation négative à l’égard des migrants, associée à l’idée de risque, notamment par rapport à la cohésion sociale des pays concernés. Il arrive par exemple que les populations perçoivent le niveau de vie de ces derniers comme supérieurs aux leurs... Dans une échelle progressive, leur arrivée est associée à la délinquance, et plus récemment au terrorisme. Une tendance lourde se dégage aussi presque partout en Europe, celle de la pénalisation des migrants ainsi que l’application de politiques dites de securitization [titrisation, un terme d'économie financière, ndlr]. Cela s’applique aussi bien à la fermeture des frontières qu’à des formes d’internement, au non-respect du droit d’asile et des droits de l’homme… Plusieurs communications portaient sur les camps, les lieux de réclusion…

    Que retenir encore de ces travaux ?

    Les chercheurs identifient ces politiques de restriction des conditions d’accueil comme une menace pour les pratiques démocratiques, notamment pour l’Etat de droit, avec l’instauration d’états d’exception et d’états d’urgence permanents qui fragilisent du même coup le statut des migrants. Certaines réflexions portaient plus largement sur les liens qui peuvent être établis entre ces réactions des politiques à l’égard des migrants et un contexte général que les Portugais de Coïmbra appellent « le développement des sociétés d’austérité » associé au néolibéralisme, qui accentue les perceptions négatives des migrants et éventuellement leur exploitation.

    On entend souvent parler de la « déferlante démographique » en Europe. Les chercheurs ont-ils apporté des communications chiffrées dans ce domaine ?

    Il n’en a pas été question mais le CINETS dispose de statistiques. Il est évident que l’accroissement des flux migratoires contribue à accentuer ces préjugés négatifs et les tentatives de restriction et de rejet des migrants que l’on le voit actuellement. C’est ce que la sociologue Wanda Capeller appelle la « géopolitique des murs » : un repliement des citoyens sur leur propre territoire avec l’idée d’une menace venue de l’extérieur.

    Le professeur Jacques Commaille. Editions Gallimard

    Cette attitude à l’égard des migrants a-t-elle eu des précédents dans l’Histoire ?

    Dans mon discours, j’ai fait le parallèle avec l’attitude à l’égard des pauvres au moment de la révolution industrielle, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La tonalité était la même, notamment à l’égard des migrations de ruraux vers les villes, pour constituer les populations ouvrières. Les pauvres et les migrants des campagnes représentaient une menace pour l’ordre social. J’ai donné l’exemple du concepteur du Palais de justice de Bruxelles, construit à la fin du XIXe siècle sur une partie surélevée de la ville, au cœur du quartier populaire. Il était explicite que les pauvres, en ouvrant leurs fenêtres le matin, devaient voir le symbole de l’ordre social à maintenir. J’ai aussi évoqué les travaux de Casimiro Fererra, un collègue de Coimbra qui a beaucoup travaillé sur la question sociale et qui établit une relation entre la consécration des « sociétés d’austérité en Europe » et les politiques à l’égard des migrants.

    Il faut dire aussi que l'aspect religieux n’existait pas de la même manière à l’époque...

    C’est une des caractéristiques de la période actuelle. Cela alimente des courants politiques extrémistes, cette fameuse croissance du populisme en Europe qui se nourrit des phénomènes d’immigration. Du point de vue de la recherche, nous ne pouvons apporter une réponse en termes idéologiques. Nous ne sommes pas des acteurs du débat politique. Nous devons simplement apporter des éléments d’observation et d’analyse du phénomène. La fonction de la recherche, c’est de désidéologiser : montrer, par exemple, que ce rapport établi trop facilement entre migration et délinquance ne tient pas statistiquement. C’est un des objectifs du travail de ce réseau international qui s’est constitué entre Toulouse et Coïmbra, et qui va continuer à faire ce travail d’analyse critique mais à partir des faits.

    C’est un début.

    C’est le début d’une mobilisation de la recherche qui, par rapport aux excès actuels et à la menace que représente le populisme, veut apporter, comme c’est son devoir, des éléments objectifs susceptibles de nourrir le débat et de remettre en cause les stéréotypes ou les préjugés qui sont véhiculés par des courants politiques extrémistes.

    Y a-t-il des perspectives plus optimistes ?

    J’ai évoqué l'orientation d’une université d’été qui a eu lieu à Agadir début septembre, intitulée Migrations et migrants au cœur du faire politique. L’objectif de cette université thématique euro-africaine du réseau Migrations, qui réunit des réseaux de chercheurs africains et européens, était de mettre en valeur ce que pouvaient être des politiques de réhabilitation du statut des migrants. Peut-on envisager des politiques permettant leur exercice de la citoyenneté ? Il s’agit de considérer les migrants d’abord comme des citoyens, des sujets politiques susceptibles d’être des interlocuteurs des pouvoirs en place. L’idée est de rappeler ce que devrait être, dans un contexte démocratique, le statut des migrants non pas appréhendés comme sujets passifs et victimes, mais comme acteurs de leur destin.

    L’angle juridique, c’est une bonne façon d’entrer dans le sujet…

    J’ai suggéré d'élargir notre objectif pour que la question du statut politique et juridique des migrants soit davantage prise en compte dans les travaux, notamment le sort fait aux migrants dans les pays dits d’accueil. Même si ces questions de migrations et d’Etat de droit ont été développées par des collègues issus du droit public et constitutionnel lors de notre rencontre.

    Pourquoi cette question de la citoyenneté et du statut des migrants est-elle si importante ?

    C’est un enjeu considérable, et c’est tout l’enjeu. On est actuellement en France dans un débat à ce sujet dans la perspective de l’élection présidentielle : l’Etat de droit est un principe qui doit préserver et renforcer éventuellement le statut juridique et politique des migrants.

    Pourquoi maintenant ? Par devoir, dites-vous…

    La fonction fondamentale de la recherche, sa mission, est d’intervenir sur des questions brûlantes et d’essayer de faire un travail « d’objectivation ». Quel est objectivement l’état de la question dont on parle tellement dans le débat social et politique. L’autre chose importante, qui est vraie aussi pour la question de la radicalisation, c’est de faire en sorte que le débat soit fondé sur des données et pas sur des jugements de valeur, des préjugés, des stéréotypes. Qu’on apporte des éléments factuels, des constats et des éléments d’analyse qui permettent de nourrir le débat sociopolitique. Et qu’on évite cette orientation qui menace la recherche, et là je m’engage tout à fait, qui est de transformer les chercheurs en experts consacrés ou assignés à travailler sur la question de l’immigration sous le prisme de la mesure du risque. Une légitimation savante de positions idéologiques. Il y a une pression politique très forte en faveur de cette orientation.

    Cette question a-t-elle été évoquée au cours de la rencontre ?

    Bien sûr. L’immigration vue comme un risque au sens où l’entendait le chercheur allemand Ulrich Beck, auteur de La société du risque. Ou comment mesurer et anticiper les risques que constituent les migrants en empruntant aux techniques actuarielles, celles des assurances. Précisément, la mobilisation de la recherche doit avoir pour objectif d’éviter cette assignation du travail de connaissance des experts au service de logiques politiques discutables. J’ai évoqué ce devoir que nous avons de ne pas faire des chercheurs des experts de ce genre. C’est un courant très présent actuellement dans le débat français.  
     


    Jacques Commaille est docteur en sociologie, docteur d’Etat ès lettres et sciences humaines, et professeur émérite des Universités à l’École normale supérieure de Cachan, chercheur à l’Institut des sciences sociales du politique (ENSC). Il a acquis une formation principalement de sociologie générale en étant l’élève notamment de Raymond Aron, Georges Gurvitch et Pierre Bourdieu. Cette formation a ensuite été complétée : du côté du droit grâce à une collaboration de plusieurs années au ministère de la Justice et avec le juriste civiliste Jean Carbonnier, du côté de la science politique grâce à sa participation durant plusieurs années aux activités de recherche et d’enseignement de l’Institut d’études politiques de Paris et de Grenoble.

    Dernier ouvrage publié : A quoi nous sert le droit ? Paris, Editions Gallimard, folio essais n°609, 2015. 6,50 euros.

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