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    Tanzanie: l'union entre femmes, une question de lignée et d'héritage

    media Un couple de femmes dans un village près de Tarime, en Tanzanie. (photo d'archives) TONY KARUMBA / AFP

    Dans la région du lac Victoria, le peuple Kuria observe encore aujourd'hui une tradition ancestrale, le « nyumba ntobhu ». A la mort de leur mari, les femmes peuvent épouser des filles plus jeunes. Cette union entre personnes du même sexe n'a néanmoins rien à voir avec une relation homosexuelle. Il s'agit d'un moyen pour une veuve de garder l'héritage de son époux défunt, dont les biens reviennent normalement aux autres hommes de la famille, de perpétuer la lignée mais aussi de s'assurer une vieillesse en toute sécurité.

    Par Monika Rebala

    Rehema, 25 ans, vient de finir sa lessive. Les vêtements sèchent, étendus sur l'herbe. Deux chèvres et des poules se promènent, tentant de soutirer quelque chose à manger de la terre aride. A la saison sèche, lorsque pas une goutte d'eau ne tombe durant des journées entières, le village de Nyamerambaro, proche de la ville de Tarime, 34 000 habitants, au nord-ouest de la Tanzanie, se transforme en steppe.

    A quelques pas de la petite maison en briques, un feu de bois couve sur lequel Rehema s'apprête à préparer le dîner. « Je fais ce que chaque épouse doit faire, dit-elle en essayant d'allaiter sa petite fille en pleurs. Je cuisine, fait la lessive et je m'occupe des enfants ». Devant la maison, son épouse de 81 ans, Veronica Nyagonchera, est assise sur une chaise en plastique. « Il y a beaucoup de couples comme le nôtre dans les alentours », explique la vieille femme, tout en ajustant son kanga traditionnel. Veronica et Rehema vivent ensemble depuis onze ans et élèvent trois enfants.

    Grâce à la coutume locale appelée « nyumba ntobhu », une femme, peut, après la mort de son mari épouser une femme plus jeune. Cette tradition est suivie depuis 700 ans par le peuple Kuria établi dans la région du lac Victoria. « Les femmes n'ont pas d'autre choix », raconte Dinna Maningo, reporter au journal Mwananchi à Tarime. « Le droit tribal leur interdit de recevoir l'héritage de leur mari défunt ». Si elles n'ont pas de fils, tout ce que possédait le mari défunt est partagé entre les frères et les hommes de la famille. Pour que la veuve puisse rester dans sa maison, elle doit épouser une autre femme qui doit lui donner un fils.

    Maintenir la lignée

    Les mariages entre même sexe sont illégaux en Tanzanie. Mais les autorités tolèrent le « nyumba ntobhu », car cette pratique n'est pas assimilée à une relation homosexuelle. Les femmes vivent ensemble mais ne couchent pas entre elles. « Il est tout à fait normal chez nous qu'une femme ait une épouse », raconte Boniface Meremo, l'imposant chef du village de Nyamerambaro, un homme de 52 ans, sûr de lui. « Cette tradition existe depuis de nombreuses générations. Il ne s'agit pas uniquement de transmission de biens en héritage. Pour les membres du peuple Kuria la chose la plus importante au monde est le maintien de la lignée. Que pourrait donc faire d'autre une veuve sans fils ? Tout le monde la pointerait du doigt. »

    La plus grande partie de sa vie, Veronica l'a consacrée à essayer de mettre au monde un fils. Elle s'est mariée mais n'a eu que des filles. Après la mort de son mari, elle a donc décidé d'épouser une femme plus jeune qu'elle qui, espérait-elle, lui donnerait un héritier. Il y a trente ans de cela, elle a donc épousé une jeune femme de 20 ans, Mugosi Isombe. Mais elle ne lui donna que des filles. En 2005, alors qu'elle était âgée de 70 ans, elle s'est trouvée une seconde épouse qui lui donna enfin un fils.

    Dot de mariage

    Rehema avait 14 ans le jour de son mariage. « J'ai demandé à ses parents s'ils acceptaient de me la donner en mariage. Ils m'ont répondu qu'ils n'avaient rien contre mais ils voulaient la dot traditionnelle », raconte Veronica. Rehema n'a pas protesté. Sa mère était morte lorsqu'elle était petite et son père s'était remarié. « Si je refusais, j'avais peur qu'ils ne me maltraitent à la maison », dit-elle. Les tractations se sont déroulées lors de la deuxième visite de Veronica chez la future jeune mariée. « Ils en voulaient 8, mais finalement j'ai fait don de 6 vaches », poursuit la vielle femme de 80 ans. A l'heure actuelle, le prix moyen pour une épouse varie entre 10 et 20 vaches [une vache coûte 500 000 TSH, environ 200 euros, Ndlr].

    Dinna estime que les parents acceptent de marier leurs filles à des femmes plus âgées à cause de la misère ou lorsqu'elles tombent enceintes avant le mariage et qu'aucun homme ne veut l'épouser, et qu'il serait certainement très difficile de négocier une dot peu élevée. Officiellement, on demande leur accord aux jeunes filles mais très peu d'entre elles refusent. « Je ne pouvais pas protester car mon père nous aurait chassées de la maison ma mère et moi », raconte Margaret Juma, 37 ans. Elle est mariée depuis quinze ans avec Emily Joseph Mwita, une femme de 35 ans son aînée.

    Elles élèvent trois enfants à Kesaka, un petit village non loin de Tarime. « Je n'aurais jamais imaginé épouser un jour une femme. En 1965, j'ai épousé un militaire. Peu après le mariage il a été muté dans une unité loin de chez nous. Je l'ai attendu, mais il n'est jamais revenu. Nous n'avions pas d'enfant. Le mariage avec une femme était la seule issue, sinon je perdais tout l'héritage », poursuit Emily. Elle a payé 15 vaches pour Margaret.

    « Au début, c'était un peu étrange, mais je me suis habituée. Parfois, je me demandais ce que cela faisait d'avoir un mari, comme mes sœurs », dit Margaret. La cérémonie de mariage avait été aussi différente de la leur. « Emily avait rassemblé les femmes du village et elle était venue me chercher avec elles dans ma maison familiale. Dans les mariages normaux, ce sont les femmes et les hommes du village qui vont chercher la jeune future épouse. Mes parents avaient tué une vache pour l'occasion. Emily, quant à elle, avait acheté une sufuria, une grande marmite utilisée pour les occasions importantes », raconte Margaret.

    Un homme pour engendrer

    Le jour du mariage, on lui a présenté un homme qui devait donner des enfants au couple. « J'ai donné naissance à un fils. Au bout de quelques années, l'homme est parti. Aujourd'hui, j'ai une relation avec un homme de mon village, poursuit-elle. Notre tradition veut qu'une jeune femme n'ait qu'un seul partenaire, celui que la tribu de la femme âgée lui a choisi. Mais avec le temps, les jeunes épouses sont devenues de plus en plus indépendantes. Certaines d'entre elles décident seules avec qui elles veulent avoir des relations sexuelles et des enfants. Cela dépend beaucoup de la position de l'épouse plus âgée et de sa relation avec sa tribu », explique Dinna.

    Rehema n'a pas eu le droit de choisir son partenaire. Elle partage le lit de celui qui a été choisi par la famille de Veronica. Chacha Nyanswi, 45 ans, est marié et père de quatre enfants, le cinquième est en route. Quand on lui demande si sa femme n’est pas jalouse, il explique que la tradition prévaut. « Lorsque je reste toute la nuit avec Rehema, je lui en parle. Les femmes de notre tribu savent que leur mari peut à tout moment prendre une seconde épouse », dit-il. Il n'est pas en couple avec Rehema, mais pour Chacha, sa relation avec elle est aussi importante que celle avec sa femme. « Si elle s'avisait de prendre un amant, ce dernier serait considéré comme un bandit », souligne-t-il.

    Selon la tradition, les hommes n'ont pas l'obligation de prendre soin de la femme et des enfants « nyumba ntobhu ». Mais Chacha veut l'aider. « J'aime ma femme, Rehema et tous mes enfants. Si j'avais plus d'argent, je prendrai une autre femme afin d'avoir encore plus de descendants », dit-il.

    Le nombre d'enfants est un signe de richesse de la famille. Mais les hommes n'ont aucun droit sur les enfants nés de « nyumba ntobhu ». Ces enfants portent le nom de la femme plus âgée et lui appartiennent. Il arrive que les épouses passent un accord avec le père potentiel et lorsque la plus jeune femme tombe enceinte, il reçoit de l'argent de leur part. En échange, il doit promettre qu'il ne revendiquera aucun droit sur l'enfant. « Il y a eu toutefois quelques cas où les pères biologiques ont réclamé des droits sur leurs descendants. Certains tribunaux ont fait prévaloir le droit général qui ne reconnaît pas les couples entre même sexe, d'autres le droit tribal qui reconnaît les liens entre femmes », explique Dinna.

    Violences conjugales

    Les hommes s'opposent de plus en plus souvent au « nyumba ntobhu » car les femmes, ayant cette alternative, sont devenues exigeantes. Nombreuses ne veulent même plus envisager de se marier avec un homme de peur d'être battue. Dans la région du peuple Kuria, les statistiques sur les violences conjugales sont les pires du pays. Selon le rapport du ministère de la Santé publié en 2011, 72% des femmes âgées entre 15 et 49 ans ont fait l'expérience de violences physiques.

    « Les hommes ne peuvent pas frapper les femmes qui sont dans une relation "nyumba ntobhu" parce qu'elles ne leur appartiennent pas », explique le chef de village Meremo. Cependant, la vie en couple « nyumba ntobhu » peut parfois aussi virer au cauchemar. Selon l'association Tanzania Media Women's, deux filles sur cinq mariées à une femme âgée ont moins de 18 ans. Le journal local The Citizen a publié l'histoire d'une petite fille de 8 ans vendue contre 6 vaches à une vieille femme qui plus tard l'a contrainte à la prostitution.

    Les pouvoirs locaux ne voient pas d'un bon œil cette pratique, car ils ne veulent pas que leur région soit associée à l'homosexualité. Ils accusent les couples de femmes d'être responsables de la hausse du sida dans la mesure où les femmes peuvent avoir des relations sexuelles avec de nombreux partenaires. Pourtant, avec les décès provoqués par l'épidémie, le sida a indirectement suscité la popularité des mariages de femmes.

    S’assurer une vieillesse en toute sécurité

    Dans certaines tribus, les frères du mari défunt héritent non seulement de ses terres mais aussi de son épouse. Néanmoins cette transmission au sein d’une même fraternité est en recul, en raison notamment de la maladie, ce qui a pour conséquence de laisser les veuves sans aucune protection. « Nyumba ntobhu » est donc devenu pour les femmes âgées le seul moyen de s'assurer une vieillesse en toute sécurité. En Tanzanie, il n'y a pas de système de retraite, les personnes âgées dépendent des bonnes grâces de leur famille.

    Pour Robi Marwa, 47 ans, épouser une femme a été la seule solution pour assurer ses vieux jours. Son mari est mort il y a vingt ans et ses trois enfants aussi. Lorsqu'elle était jeune, un serpent l'a mordu et on a dû amputer une partie de sa jambe droite. Avec le temps, il lui est de plus en plus difficile de marcher et de travailler. Il y a un an, elle a donc décidé de se marier avec Boke Chacha âgée de 22 ans. « Nous habitions dans le même village, je la connaissais depuis toute petite, je la considère comme ma fille », raconte Robi. Boke est une jeune fille menue aux grands yeux. Elle a accepté volontiers. « Robi me faisait de la peine, je ne voulais pas qu'elle reste seule, dit-elle. Robi est enfin heureuse parce qu'elle a une famille ». Elle tient à sa fille de un an comme à la prunelle de ses yeux. « Mais nous aimerions avoir un garçon pour sauvegarder l'héritage », soupire-t-elle.

    Traduction : Elisabeth Kulakowski

    Nota Bene : Ce reportage a pu être réalisé grâce au projet financement du Centre européen de journalisme dans le cadre du programme Innovation in Development Reporting Grant Programme.

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