GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Samedi 19 Août
Dimanche 20 Août
Lundi 21 Août
Mardi 22 Août
Aujourd'hui
Jeudi 24 Août
Vendredi 25 Août
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Hebdo

    [Chronique] Nigeria: cachez ces pauvres que je ne saurais voir

    media Une vue de Victoria island à Lagos, Nigeria. Education Images/UIG via Getty Images

    Au Nigeria, Lagos est la ville de tous les fantasmes. Les autorités veulent en faire le hub financier de la région et misent tout sur l'image « bling bling » de la ville, au détriment des populations pauvres.

    Lagos a accueilli le 11 février la deuxième édition de son marathon. Une course gratuite pour les participants. Le vainqueur, un Kényan a empoché 50 000 dollars, tout comme la gagnante de l'épreuve.

    Cette course est financée par l'Etat de Lagos et une grande banque de la place qui explique dans sa communication que « des gens sains et en bonne santé sont une bonne chose pour l'économie et donc pour la banque ». L'espace de quelques heures, Lagos a pris des faux airs de New York ou de Londres. En temps normal, il est très difficile de courir à Lagos en raison de la pollution massive, de l'état des routes et de la conduite erratique des automobilistes.

    Plus d'un million de dollars a été dépensé pour organiser cette épreuve. Il s'agit pour les autorités de montrer que Lagos est une mégapole dynamique, à l'image de Londres ou de New York. Ces deux villes sont des références permanentes pour les dirigeants de Lagos. Ils y ont étudié et souvent aussi travaillé. Ces cités leur servent donc de modèle. Afin de leur ressembler, les dirigeants de Lagos ont décidé de « lifter » la ville. Une opération séduction qui ne passe pas seulement par l'installation de lampadaires ou la construction de routes et de ponts. Il s'agit aussi dans leur esprit de chasser les pauvres des grandes artères. Ainsi, les centaines de milliers de petits vendeurs qui tentent de gagner leur vie en sillonnant la ville n'ont plus droit de cité dans la plupart des quartiers. « Ils ne donnaient pas une bonne image de la ville. Ce n'est pas bon pour notre image, pour notre branding », souligne l'un des édiles.

    Des quartiers ont été rasés au cours des derniers mois. Les bulldozers faisant leur apparition au petit matin et détruisant les habitations en deux temps trois mouvements. Les habitants de ces quartiers pauvres se retrouvent le plus souvent sans logement. Même des vieux bâtiments classés (construits au XIXe siècle par des esclaves affranchis venus du Brésil) ont été rasés. Ils n'étaient pas jugés assez modernes par les nouvelles autorités, élues en avril 2015.

    Les petits restaurants en plein air, équivalents des maquis à l'ivoirienne, ont fait les frais de la soif de modernité. Eux aussi ont été jugés indignes de la nouvelle Lagos. Résultat, dans les quartiers résidentiels tels qu'Ikoyi, il n'existe presque plus de restaurants pour les classes moyennes. Les moins fortunés sont obligés de faire la journée continue et d'attendre le soir pour manger. Cette politique a abouti à la disparition de milliers d'emplois dans cette ville de vingt millions d'habitants où la plupart des employés travaillent très loin de leur domicile. Il leur faut souvent plusieurs heures pour regagner leur logement.

    Des appartements à deux millions de dollars

    Lagos entend devenir le « hub financier » de la région. A cette fin, elle veut se délester de sa population la moins riche. Il existe d'ailleurs déjà plusieurs quartiers très aisés où seuls les riches habitants et leurs amis peuvent entrer. Ainsi à Banana Island, il faut être invité par un habitant du quartier pour entrer. Comme les appartements s'y louent plus de 5 000 euros par mois et qu'il faut payer deux ans de loyer d'avance, n'y entre pas qui veut. Il en va de même à Eko Atlantic, le nouveau quartier en construction sur ce modèle privatif. Les appartements s'y vendent deux millions de dollars. Au Nigeria, le politiquement correct est assez peu pratiqué. Bien des riches nigérians ne cachent pas leur mépris pour les pauvres. « Ils n'ont aucune éducation, ce sont des animaux », lâchent-ils à l'occasion.

    Cacher les pauvres relève de l'exploit tant ils sont nombreux. Selon la Banque mondiale, près de 50 % des Nigérians vivent avec moins de deux dollars par jour. En 2016, le PIB a diminué de 1,6%. En 2017, les autorités prévoient une légère hausse du PIB de 0,6%. Mais, comme parallèlement la population va croître de 2,6 %, le PIB par habitant va diminuer pour la deuxième année consécutive dans ce pays de plus de 180 millions d'habitants.

    Cette volonté de vivre loin des pauvres et de les cacher se retrouve aussi dans le monde du cinéma. Fifties, l'un des films nigérians les plus médiatisés l'année dernière, montrait un Lagos où tout le monde était riche et passait son temps à boire du champagne en tentant de séduire des femmes de 50 ans, mais qui en paraissaient 30. L'intrigue est un peu mince. L'intérêt du film réside ailleurs : toutes les images visent à montrer que Lagos est une ville extrêmement prospère. Les scènes extérieures sont tournées de nuit, ainsi les monceaux d'ordures et les égouts à ciel ouvert n'apparaissent pas. Le plus récent des ponts, celui de Lekki, est montré si souvent que le spectateur en vient à se demander s'il s'agit d'un film sur Lagos ou sur le pont de Lekki.

    Magnifier un Lagos « bling bling »

    Cette tendance à montrer un Nigeria « bling bling » qui parle Porsche, Rolex et sac Hermès à longueur de journée, se retrouve aussi sur le petit écran. La chaîne nigériane Ebony Tv nous donne à voir le quotidien pas toujours passionnant de ces riches Nigérianes désœuvrées se demandant dans quelle ville du monde il convient de faire son shopping. Ces émissions ressemblent à des copies africaines des programmes de télé-réalité de Kim Kardashian. Cette Afrique fantasmée se retrouve aussi sur la chaîne Trace Tv où l'on a l'impression que tous les jeunes Nigérians roulent en Porsche et boivent du cognac à longueur de journée au bord d'une piscine où batifolent des fausses blondes à forte poitrine.

    Un certain nombre de Nigérians ayant grandi à Londres et possédant des maisons du côté de Chelsea en ont assez que leurs amis européens leur parlent de la pauvreté endémique dans leur pays. Le sujet les ennuie. Du coup, ils ont décidé de « rebrander » Lagos et de lui donner une image plus « hype ».

    Gospel de la prospérité

    Pour lutter contre le sentiment de culpabilité qui peut parfois tarauder certains nouveaux riches nigérians, les églises jouent un rôle majeur. Les nouvelles églises évangéliques prêchent le « gospel de la prospérité ». En clair, vous êtes riche, parce que Dieu vous aime et qu'il le veut bien. Plus vous donnerez d'argent à votre église, plus Dieu vous aimera et plus vous deviendrez riche. Certaines de ces églises n'acceptent que les fidèles très prospères. Afin de vérifier que vous êtes un bon paroissien, elles réclament vos feuilles de paye. Cette pratique présente deux avantages : vérifier vos rentrées d'argent et aussi s'assurer que vous ne grugez pas l'église. Dans ces lieux de culte, vous devez reverser 10 % de vos revenus à ceux qui prient pour votre âme et votre portefeuille.

    Ces églises réalisent des bénéfices juteux : elles possèdent des télévisions, des radios et des universités. Toutes leurs activités sont exonérées d'impôt. Chaque année, le magazine américain Forbes publie un classement des hommes d'église les plus riches. Deux ou trois Nigérians se glissent régulièrement dans le top 10.

    Ces églises prient régulièrement pour que leurs fidèles ne soient pas victimes d'investigation sur l'origine de leur fortune. Il serait tout de même regrettable que la justice s'oppose à la volonté divine. Dans un pays où l'origine de bien des fortunes prête à question, ces prières tombent à pic.

    Cette grande opération de lifting de Lagos ne semble pas gêner grand monde. Même les plus pauvres semblent s'en accommoder. « Ils ont l'habitude d'admirer les riches quelle que soit l'origine de leur fortune » souligne Ayo Falana, enseignante à l'université de Lagos. Elle ajoute : « Les pauvres acceptent leur destin. Comme si tout le monde avait intériorisé l'idée que les riches devaient façonner la ville à leur image ».

    (Re) lire les autres Histoires nigérianes

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires
     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.