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    Hebdo

    Medhanie, jeune Erythréen naufragé de la justice italienne

    media Les policiers italiens escortent Medhanie, un jeune Erythréen présenté comme un trafiquant, mais qui ne serait qu'un migrant, à Palerme, le 8 juin 2016. Italian Police Department/Handout via REUTERS

    Il avait été présenté comme le chef multimillionnaire d’un réseau de trafiquants de migrants, actif entre le Soudan et la Libye, responsable de la mort par noyade de centaines de ses « clients ». Présenté le 8 juin 2016, menotté à sa descente d’avion après son arrestation à Khartoum, Medhanie est désormais incarcéré en Sicile et son procès s’est ouvert en décembre. Mais tout porte à croire qu’il s’agit d’une très embarrassante erreur judiciaire.

    Dans sa cage en verre du tribunal de Palerme, le jeune Erythréen porte désormais les cheveux courts, un survêtement à bandes et un regard éteint. Avec ses mains de suppliant et ses mots approximatifs, il s’efforce manifestement de se faire comprendre d’une interprète assise auprès de lui.

    Un lundi par mois, depuis début décembre, Medhanie est extrait de sa cellule de la prison de Pagliarelli, sur le bord de l’autoroute qui longe une banlieue de Palerme. Menottes, serrures, fourgon. On le conduit devant ses juges, dans une salle quasi déserte, avec un autre prévenu, poursuivi comme lui pour trafic d’êtres humains dans le cadre de la grande enquête transnationale Glauco II à laquelle ont collaboré les services de renseignement britanniques, italiens et soudanais.

    Al Capone des migrants

    Le lendemain de son arrestation, en juin 2016, sa photographie s’était étalée à la Une de journaux du monde entier. Encadré par deux molosses en chasuble de la police italienne, il portait alors une chemise rouge, les cheveux en bataille et la mine perdue. On le tenait enfin, celui qu’on appelle « Le Général », une sorte d’Al Capone des migrants, un arrogant caïd qui terrorise les exilés, de Khartoum à Tripoli, les rançonne et les pousse à la mer.

    Mais très vite, le concert de clairons a viré à l’aigre. « Ce jour-là, des amis m’ont appelé alors que j’étais à mon travail, raconte à RFI son frère Noh, qui vit aujourd’hui en Angola. Ils m’ont dit : " Il y a une photo de Medhanie partout sur Facebook ". Quand j’ai ouvert mon compte et que j’ai compris qu’on le prenait pour un gangster, je suis tombé des nues. Mon frère est un garçon très calme, économe de ses paroles, gentil avec tout le monde. Il était un réfugié érythréen ordinaire au Soudan, après avoir fui l’Erythrée en 2014. »

    Il est vrai que Medhanie n’a l’air de rien, avec ses manières taiseuses et épuisées. De cette enquête qui aurait dû faire la fierté des polices européennes, il est l’anomalie, le grain de sable, le secret honteux en face duquel les graves procureurs siciliens s’efforcent pourtant, contre beaucoup d’évidences, de maintenir une contenance solennelle. Et de préserver les apparences, alors que leur acte d’accusation prend l’eau de toutes parts.

    Erreurs, manipulation, corruption

    « Au début, Medhanie était très déprimé, se désole son avocat Michele Calantropo. Aujourd’hui, c’est surtout la colère qui domine chez lui, la colère devant l’entêtement des procureurs à l’incriminer dans une affaire à laquelle il est totalement étranger. » Sa sœur Hiwet, qui est réfugiée en Norvège, a cassé sa tirelire pour venir le voir en Sicile l’automne dernier. Mais elle est restée à la porte de la prison de Pagliarelli, faute de pouvoir prouver qu’elle est du même sang que le jeune garçon qu’elle aussi a reconnu, malgré son visage fermé, sur la photographie à la chemise rouge qui a fait le tour du monde.

    Car c’est là que réside la petite folie de cette affaire : Medhanie Tesfamariam Berhe est officiellement incarcéré et poursuivi sous une autre identité, celle de Medhanie Merid Yedehgo, dit « Le Général », le célèbre « Cappo di tutti cappi » d’un richissime réseau de trafiquants opérant de l’Erythrée à la Libye et qui a déjà jeté à la mer, sur des embarcations dégonflées, des milliers de fugitifs cherchant à gagner l’Europe à tout prix. Mais rien n’y fait : la justice italienne n’a toujours pas reconnu, au moins, l’erreur sur la personne.

    « Je n’ai réussi à lui parler que deux fois, avec son avocat, entre deux portes du tribunal », raconte Hiwet au téléphone, depuis son domicile norvégien. Selon elle, au début, son frère ne savait même pas où il se trouvait et ce qu’on lui voulait. Aujourd’hui, avec l’aide de son avocat, il comprend mieux qu’il est depuis le début pris dans une nasse, un piège dont on ne sait pas encore dire s’il est fait d’erreurs répétées des services de renseignements européens, d’une manipulation d’autorités soudanaises corrompues, d’une volonté italienne de masquer un procès embarrassant pour ses précieux procureurs antimafias, ou d’un peu de tout ça à la fois. « En tout cas, les Italiens sont aveugles, soupire Hiwet. Oui, c’est ça : aveugles. »

    Photo de Medhanie prise par sa famille le 27 février 2017. DR

    Le vrai coupable est « toujours actif »

    « Le sort qui est fait à Medhanie est absurde, renchérit la journaliste érythréenne Meron Estefanos, qui anime depuis la Suède une émission hebdomadaire sur les réfugiés pour la station indépendante Radio Erena. Tout le monde sait qu’il n’est pas le trafiquant Medhanie Merid, un homme que j’ai interviewé et qui est toujours actif aujourd’hui, entre l’Afrique et le Moyen-Orient. C’est une sinistre comédie. »

    Il est vrai que les deux Medhanie ont près de dix ans de différence d’âge et que la comparaison de leurs photos ne laisse aucun doute sur le fait qu’il s’agit de personnes distinctes. Du reste, des dizaines de témoignages de ses amis, de sa famille ou de victimes du vrai trafiquant le disculpent, « ainsi que la comparaison des écoutes téléphoniques du trafiquant et de sa voix, qui montrent qu’il a l’accent d’Asmara alors que le vrai coupable a l’accent de la campagne », précise Meron Estefanos.

    RFI et le quotidien britannique The Guardian se sont plusieurs fois fait l’écho de ces témoignages concordants, multiples, définitifs, qui confirment soit la véritable identité du jeune homme, soit le fait qu’il n’a rien à voir avec le redoutable homme d’affaires qui fait fortune sur la fuite éperdue de milliers d’Africains.

    Procureurs inébranlables

    Mais pour l’heure, les procureurs Ferrara et Camiglieri ne veulent rien savoir. Lundi 27 février, ils ont appelé à la barre l’inspecteur Giuseppe Mauro, l’un des policiers italiens qui est allé cueillir Medhanie à Khartoum, un jour de juin 2016. Il a raconté comment, après une attente de sept heures, s’est présenté à lui le responsable de l’opération au Soudan, un certain « colonel Ibrahim », flanqué du jeune Medhanie, attaché et hagard, et d’une enveloppe contenant prétendument les affaires saisies sur lui. « Et c’est dans ces conditions qu’on nous présente aujourd’hui ces objets, dont on ne sait pas d’où ils viennent vraiment ni qui les a attribué à Medhanie, comme les preuves matérielles de l’accusation ! Et tout est à l’avenant ! », s’agace son avocat.

    Certes, le juge Raffaelle Malizia tente bien d’aller dans son sens. « Comment étiez-vous sûr qu’il s’agissait de la bonne personne ? », a-t-il demandé lundi au policier debout à la barre. Réponse : les interprètes qui l’accompagnaient auraient confirmé que la voix du jeune homme arrêté correspondait à celle du trafiquant écouté...

    Pourtant, quelques semaines auparavant, un expert chargé de comparer les écoutes et la voix du jeune prisonnier de Pagliarelli a été incapable d’aboutir à la même conclusion devant le tribunal. Il faut dire que, selon son propre aveu, il ne disposait pas de logiciel capable d’analyser le tigrinya, l’une des deux langues officielles de l’Erythrée, parlée en l’occurrence par les deux hommes. Il s’est donc rabattu sur l’arabe égyptien qui, selon lui, « est géographiquement le plus proche de l’Erythrée ». L’avocat Michele Calantropo soupire : « C’est une histoire de fous. »

    « Medhanie paye le prix »

    « Tout le monde fait semblant, affirme Meron Estefanos, qui se bat depuis le premier jour pour recueillir des témoignages et des documents susceptible d’aider le jeune homme. Les Italiens et les Britanniques se sont fait rouler dans la farine par les Soudanais mais ne veulent pas l’admettre publiquement. Alors Medhanie paye le prix. »

    Le procès de Medhanie continue donc, mois après mois, dans l’indifférence. Il faudra encore plusieurs mois avant que son avocat puisse présenter ses témoins au tribunal. La photographie de son arrestation est toujours présentée comme le rare et précieux trophée de la lutte de l’Europe contre les trafics. Sa voix ne parvient pas à dépasser le périmètre de la cage de verre du tribunal de Palerme, depuis laquelle il clame en vain son innocence.

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