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    En Extrême-Orient, la mémoire juive de Birobidjan

    media Dans le vieux cimetière de Birobidjan, la tombe d'une des premières habitantes juives de la région autonome. RFI / Pascal Dumont

    A la frontière de la Chine, dans l’Extrême-Orient russe, le Birobidjan a été créé par Staline pour les juifs d’URSS. Ancêtre soviétique d’Israël, la Région autonome juive existe toujours, mais les dépositaires de cette culture disparaissent progressivement.

    De notre correspondant en Russie

    Cholem Aleikheim n’a jamais mis les pieds à Birobidjan, c’est pourtant son nom que porte la rue principale de la ville. Depuis son socle orné de scènes paysannes, l’écrivain de langue yiddish observe les touristes chinois découvrant la zone piétonne tapissée de massifs de fleurs. Les publicités diffusées par les haut-parleurs en font le quartier le plus animé de la petite capitale somnolente de 75 000 habitants, quasiment la moitié de la population de la Région autonome juive. Sur ce petit territoire situé le long du fleuve Amour s’est écrite dans les années 1930 une page méconnue de l’histoire soviétique. Soucieux de protéger l’Extrême-Orient des appétits chinois, Staline décide d’y densifier la population. Tous les peuples d’URSS ont alors leur République sauf les juifs. Il leur accorde le Birobidjan. « Pour les juifs, cela représentait la possibilité de s’établir sur une terre certes vierge mais qui soit la leur, et de la transformer à terme en nation socialiste », explique Valeri Gourevitch, historien et ancien vice-gouverneur de la région. Staline éloigne ainsi les juifs et les fond dans le projet collectiviste.

    Les pionniers arrivent au Birobidjan dès 1928, et ce sont plusieurs milliers de juifs d’Europe de l’Est qui, envoyés ou de plein gré, s’y installent dans les années 1930. Le terre est inhospitalière mais incarne, pour les ancêtres d’Albina Sergueeva, l’espoir d’une vie nouvelle. « Mon grand-père était d’Ouman et ma grand-mère, de Jitomir. Ils ont quitté l’Ukraine au moment de la grande famine. Ils se sont portés volontaires pour venir ici », explique la directrice du Centre de culture juive pour la jeunesse. « Quand ils sont arrivés, tout était à faire, il n’y avait rien, mais la situation était bien plus enviable que celle qu’ils laissaient derrière eux ». Les témoignages semblables sont nombreux. Ces arrivants apportent avec eux leur culture qui s’épanouit d’abord, avant d’être rattrapée par un antisémitisme d’Etat : les écoles juives sont fermées et la pratique religieuse, clandestine, incompatible avec l’idéologie communiste.

    Birobidjan est situé dans l'Extrême-Orient russe. Cette région autonome a été créée par Staline pour accueillir les juifs d'URSS.

    A la mort de Staline, en 1953, le Birobidjan connaît une première vague d’émigration – vers Israël, quelques années seulement après sa création. La deuxième intervient après la désintégration de l’Union soviétique : les frontières s’ouvrent, les juifs soviétiques font leur aliyah ou partent aux Etats-Unis. Déjà largement russifié, le Birobidjan devient une Région autonome juive – son nom officiel – sans juifs. Ou presque : ils seraient aujourd’hui autour de 1 500, peut-être le double. Personne ne sait vraiment. En tout cas, une infime minorité. Enfant, Alexandre a vu partir bon nombre de ses camarades de classe. « Essentiellement pour des raisons économiques », nuance-t-il. Dans le dérèglement des années 1990, usines et manufactures ont mis la clé sous la porte. En Extrême-Orient, Birobidjan est certes perçu comme un trou – les jeunes vont travailler et faire la fête à Khabarovsk –, Alexandre a décidé d’y rester. Le trentenaire fait vivre à sa manière la culture de ses ancêtres : il peint des scènes du folklore yiddish et joue de la clarinette le soir au Simkha (« Joie »), le restaurant de la communauté. « Plutôt que de faire comme tout le monde, j’ai eu envie de populariser la musique klezmer. » Son nom d’artiste : Gricha Grochman. Le prénom est celui de son grand-père.

    Même s’il lance un « shalom » lorsqu’il croise un proche, Alexandre ne connaît pas le yiddish, comme la majorité des juifs du Birobidjan. Le nom des rues est malgré tout indiqué dans les deux langues. Le journal historique de la région, le Birobidjaner Stern, était autrefois publié intégralement en yiddish. Devenu bilingue dans les années 1990, il ne comporte aujourd’hui plus qu’une seule page dans cette langue – le reste est en russe. « Nos lecteurs sont principalement des retraités, ils connaissent le yiddish », précise Elena Sarachevskaïa, la rédactrice en chef. Selon elle, la disparition de cette génération ne signifie pas pour autant la fin inéluctable du yiddish dans le journal : « Grâce à internet, nous sommes en contact avec des locuteurs du monde entier – des Etats-Unis, d’Israël et d’ailleurs. » La pratique religieuse, elle aussi, a été fortement altérée, victime de décennies de déculturation. En 2004, plusieurs monuments ont été érigés en ville à l’occasion du 70e anniversaire de la création officielle de la Région – Birobidjan accueillait le festival international de la culture juive. Depuis, sur la place de la gare, les visiteurs sont accueillis par la menorah, le chandelier à sept branches des Hébreux. Ailleurs, des personnages du folklore yiddish. Une célébration des symboles qui, paradoxalement, tend à muséifier la culture juive locale. La spécificité du Birobidjan d’aujourd’hui semble relever du folklore. « Non, il n’y a rien de casher ici », répond une vendeuse d’une chaîne de magasins qui a fait de ce chandelier son visuel publicitaire.

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    La gare de Birobidjan est située sur la ligne du Transsibérien reliant Moscou et Vladivostok. RFI / Pascal Dumont

    Construite également en 2004, la synagogue est censée incarner le réveil du judaïsme au Birobidjan. Mais les fidèles y sont rarement à l’étroit. « Il y a quatre ou cinq personnes qui viennent le matin, pas plus », soupire Sender Kleinerman, proche de l’ancien rabbin reparti en Israël. Le petit homme à la barbe blanche sort un vieux papier d’un tiroir. « Regardez, ce sont les fidèles qui nous ont quittés… » Les femmes, elles, ne viennent plus à la synagogue. « Eli estime que ce n’est pas nécessaire… » Eli, c’est le rabbin arrivé il y a quelques années. Son profil n’est pas passé inaperçu : il avait 21 ans lorsqu’il a pris ses fonctions, une jeunesse qui n’a pas forcément joué en sa faveur. Lorsqu’il apparaît dans la cour, on lui donnerait plus que ses 26 ans. Eli Riss vient de ramener à l’aéroport de Khabarovsk des journalistes israéliens curieux de découvrir cette communauté juive du bout du monde. Il appartient au mouvement habad qui se donne pour mission de ramener vers la religion les Russes d’origine juive. Il n’avait pas deux ans lorsque sa famille émigre en Israël. Il y passe son enfance, rentre un temps à Birobidjan à l’adolescence avant de partir étudier à Moscou et New York. « J’ai voulu revenir là où tout a commencé pour moi. Ça paraît fou, oui ! J’avais le rêve, naïf peut-être, de faire ce qui devait être fait à Birobidjan : créer une vie culturelle juive, avec ses restaurants et magasins casher, avec sa jeunesse… Que la Région autonome juive n’ait pas de juif que le nom. » C’est en bonne voie, assure-t-il. On le dit proche des jeunes à qui il enseigne histoire et traditions une fois par semaine.

    « Qui sont leurs descendants, où sont-ils ? Plus personne ne vient ici »

    Rue Maïakovski, à l’écart du centre-ville, une maison de bois traditionnelle porte des étoiles de David sur sa façade bleu ciel. C’est l’autre synagogue de la ville. « Désolée, je n’ai pas encore débarrassé. On a eu du monde, on a bu du thé… C’est un endroit vivant, les gens aiment s’y retrouver pour discuter. On a une petite cuisine ici… » Valeria Boulkina veille sur ce lieu singulier qui semble abriter la mémoire du Birobidjan. Elle y avait accueilli l’écrivain Marek Halter il y a quelques années. Quelques croyants seulement, les plus âgés, continuent de fréquenter cette synagogue. Valeria raconte l’histoire de chaque objet. Sur son visage, l’expression de l’inquiétude se dissipe rarement. Touchée par l’intérêt porté à cet héritage qu’elle s’emploie à préserver, elle propose d’aller jusqu’au cimetière. Il faut s’enfoncer dans la forêt pour découvrir des pierres tombales abandonnées, celles des premiers arrivants. « Qui sont leurs descendants, où sont-ils ? Plus personne ne vient ici », murmure Valeria qui déchiffre avec Ivan, l’autre gardien de la vieille synagogue, noms et inscriptions.

    Les représentants de la communauté affirment que désormais, des émigrés reviennent, une dynamique toutefois compromise par l’absence de perspectives. Le travail est rare, et bien souvent occupé par le voisin chinois. L’administration locale soutient la préservation de l’identité juive – il a notamment financé la création du Centre culturel d’Albina Sergueeva. Un centre qui accueille essentiellement… des Russes. « Ils veulent que leurs enfants apprennent l’histoire juive ! Nous sommes contraints de refuser des inscriptions, il n’y a pas suffisamment de place », commente-t-elle. « Il est clair que l’on ne fera plus du Birobidjan une bourgade juive. On peut par contre en faire un territoire où les nationalités vivent en bonne entente, comme c’est le cas aujourd’hui. » Née Fishman, Albina Sergueeva est mariée à un Russe. « Un juif doit avoir la possibilité de vivre comme un juif quel que soit l’endroit où il se trouve », défend Eli Riss, le jeune rabbin. « Quand bien même il ne resterait qu’une personne, il faudrait s’occuper d’elle. Un capitaine quitte son navire le dernier. »

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