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    Hebdo

    Dans les geôles de Mugabe, avec la romancière Petina Gappah

    media Née en 1971, Petina Gappah est une nouvelle voix de la littérature africaine. Son premier roman, «Le Livre de Memory», vient de paraître en français (2016, Ed. J.C. Lattès). Wikimedia Commons

    Remarquée par la critique dès la parution de son premier ouvrage, la Zimbabwéenne Petina Gappah propose avec son premier roman, Le livre de Memory, un récit sophistiqué et dramatique où se mêlent les fragilités des sociétés contemporaines avec des interrogations intemporelles sur la vie, le désir, la puissance et l’impuissance des Etats modernes. Diplômée en droit de l’université de Cambridge, Gappah travaille parallèlement à Genève comme juriste internationale.

    « Gappah est un excellent écrivain et l’étoile ascendante de la littérature zimbabwéenne », avait écrit J.M. Coetzee, Prix Nobel de littérature, lors d’une recension en 2009 de son recueil de nouvelles, An Elegy for Easterly (traduit en français sous le titre Les Racines déchirées, aux éditions Plon).

    Ce premier ouvrage, qui a fait connaître Petina Gappah et qui lui a valu le prestigieux Guardian First Book Award, était sans doute l’un des textes littéraires les plus remarquables de ces dernières années en provenance de l’ancienne Rhodésie du Sud. Ce pays constitue, avec le Nigeria et l’Afrique du Sud, la « Silicon Valley » de la littérature africaine anglophone. A travers des évocations puissantes et poignantes du Zimbabwe contemporain, ce volume composé de treize nouvelles révélait les promesses d’une voix émergeante.

    Le Livre de Memory que Petina Gappah a fait paraître depuis et qui a été publié en traduction française à la rentrée littéraire de l’automne 2016, confirme le talent de cet auteur. Le livre plonge le lecteur dans l’univers cruel des pays en développement, peuplé d’êtres condamnés à la pauvreté et à la fragilité. Certains réussissent quand même à résister et à ne pas céder au désespoir, malgré les promesses trahies et les rêves déchus. A travers un récit de perte et de réconciliation, raconté à la première personne par une narratrice victime autant de l’Histoire que de la biologie, ce premier roman restitue le bouillonnement du vécu zimbabwéen, derrière le rideau de fer de la dictature.

    Schéhérazade…

    Traduit en français, «Le Livre de Memory » est le premier roman de la Zimbabwéenne Petina Gappah. McMillans

    « L’histoire que vous m’avez demandé de vous raconter ne commence pas avec la mort, d’une hideur déplorable, de Lloyd. Elle commence par une journée d’août, il y a bien longtemps, quand j’avais neuf ans, que le soleil brûlait mon visage couvert de cloques et que mon père et ma mère me vendaient à un homme étrange. » Ce sont les premières phrases du Livre de Memory. Plutôt un journal qu’un livre.

    Accusée du meurtre de Lloyd Hendricks, son père adoptif blanc, et détenue depuis deux ans dans le couloir de la mort d’une lugubre prison de Harare, Memory écrit son histoire à la demande d’une journaliste américaine. Celle-ci est spécialiste des affaires criminelles, en résidence au Zimbabwe dans le cadre d’un programme d’échanges. Convaincu de l’innocence de la jeune femme et désireuse de la sauver de la pendaison certaine, l’Américaine lui a demandé de raconter son histoire par écrit. Condamnée par le tribunal des juges, Memory doit convaincre le tribunal de l’opinion publique internationale. Alors, elle écrit pour avoir la vie sauve. Comme Schéhérazade, la conteuse des Mille et Une nuits, mais saura-t-elle trouver les mots pour capter son auditoire ?

    … et autres métaphores

    Raconter pour survivre n’est pas la seule métaphore sur laquelle Petina Gappah a construit son récit. Il y a aussi celle de l’albinos. La protagoniste est atteinte de l’albinisme. Retraçant sa vie depuis son enfance dans le township où elle a grandi, Memory raconte dans son journal les railleries constantes dont elle faisait l’objet à l’école et dans la rue. A la cruauté des enfants, s’ajoutait le poids des superstitions qui  avait valu à la jeune fille d’être mise à l’écart jusque dans le cercle familial.

    L’adolescente se console en se répétant qu’elle n’est pas la seule à ne pas être comme tout le monde. Ayant grandi dans une famille profondément croyante, les références de Memory sont souvent religieuses. C’est pourquoi chaque fois qu’elle est plongée dans les affres de l’auto-apitoiement, elle remonte la pente en se rappelant que « Noé était albinos, que Dieu avait choisi de sauver un albinos plutôt que tous les gens qu’Il avait noyés dans sa colère ». Et Memory de citer la Bible racontant la naissance de Noé : « Et mon fils Mathusalem choisit une épouse pour son fils Lameck, et elle fut enceinte de lui et lui donna un fils. Et son corps était blanc comme neige et rose comme une rose épanouie, et les cheveux sur sa tête et ses longues boucles étaient blancs comme la laine, et ses yeux étaient magnifiques. Et quand il ouvrit les yeux, il illumina comme un soleil toute la maison, et toute la maison était illuminée. »

    Malheureusement, dans le Zimbabwe des années 1980 où se situe l’action du roman, l’albinisme est une tare, une métaphore de la différence dans le monde noir et plus encore dans la haute société blanche où se déroule la deuxième partie du roman. Memory est une murungudunhu, une fausse Blanche qui ne réussira jamais à se faire accepter comme l’un des leurs par les Zimbabwéens d’origine européenne.

    Pourtant, la vie est un long fleuve tranquille à Summer Madness, dans la banlieue

    Vue de la ligne d'horizon de Harare, capitale du Zimbabwe. Wikimedia Commons

    pavillonnaire et huppée de Harare, loin de la foule déchaînée du township. Memory y débarque à l’âge de neuf ans, suite à de sombres transactions entre ses parents et sa famille adoptive et dont les tenants et les aboutissants ne seront éclaircis qu’à la fin du livre. On sait seulement que l’adolescente y retrouve une certaine normalité, partageant sa vie entre les études et la maison. Entourée de l’affection de son père adoptif, elle apprend à s’accepter et même à aimer… jusqu’au jour où tout s’effondre sous le poids des secrets de famille vécus douloureusement et des réalités mouvantes d’une société postcoloniale qui a du mal à trouver ses repères. La prison où se retrouve la protagoniste est la dernière métaphore du roman, symbole de la postcolonie naissante.

    C’est depuis la prison que Memory se raconte. Sa voix franchit les murs faits de l’Histoire, de la politique et autres structures mentales qui nous tiennent enfermés dans l’ici et maintenant. Une voix aussi irrésistible qu’envoûtante, qui mériterait qu’on y prête une oreille attentive.

    Le Livre de Memory, par Petina Gappah. Traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina.  Lattès, 2016, 352 pages, 22 euros.

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