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    Mode: Pierre Cardin, le doyen des couturiers, revient sur son parcours

    media A 94 ans, Pierre Cardin continue de travailler tous les jours. DR

    Pierre Cardin fête cette année ses 95 ans, dont 70 consacrés à la mode. A l’occasion de l’exposition « Les Sculptures utilitaires », qui a ouvert ces portes le 4 avril à la Galerie de Carla Sozzani à Milan, le doyen des créateurs a reçu RFI dans son bureau parisien. Toujours en pleine activité, «le couturier que l’on adore détester» revient sur un parcours hors norme.

    Rencontrer Pierre Cardin c’est comme parler à une légende vivante. Après tout, l’homme est un pionnier dans presque tout ce qu’il a fait. Du prêt-à-porter féminin en 1959, aux collections masculines en 1960, en passant par les premiers pas de la mode occidentale en Asie en 1957, le couturier a souvent investi dans l’inconnu.

    Fasciné par l’aventure de la conquête de l’espace dans les années 60, il a insufflé, avec Paco Rabanne et André Courrèges, le concept du futurisme dans la mode. Notamment avec la collection Cosmos, de 1965, inspirée par l’astronaute Ed White. Quelques-unes de ses idées étaient parfois trop avant-gardistes, mais d’autres nous suivent encore, comme les sous-pulls à col roulé ou les collants de couleur, portés sous des jupes courtes des jeunes filles pendant l’hiver.

    Les deux grandes inspirations de Pierre Cardin sont la jeunesse et le futur (1967) DR

    Certaines de ses trouvailles inspirent aussi des générations de créateurs et d’influenceurs. Comme ces vestes courtes à encolure ronde, portées avec des chemises à col style édouardien et adoptées par les Beatles. Ou encore, plus récemment lors des collections printemps-été 2017, les pièces avec les seins dessinés, remarquées sur le podium chez Céline. Presque un hommage aux robes « seins obus » de Madonna, créées par Jean-Paul Gaultier, lui-même un ancien assistant de Cardin.

    Plus de 800 licences dans le monde

    Néanmoins, les innovations de cet autodidacte n’ont pas toujours été bien accueillies. C’est le cas du système de licences qu’il a développé presque à outrance à partir de 1959. Le créateur a signé environ 800 licences, dans plus de 120 pays, posant son nom sur des produits les plus classiques, comme les parfums et cravates, aux moins attendus, comme les vélos et les casseroles. Mais le modèle, suivi à époque par presque tout le monde dans la mode – sauf Chanel – a très vite montré ses limites : les marques ont perdu le contrôle de leur image et Cardin est devenu une sorte de symbole de cette banalisation du designer, dans ce qui est devenu un véritable cas d’école, étudié encore aujourd’hui dans le marketing.

    Pierre Cardin aux côtés de quelques uns des centaines de produits qui portent son nom. DR

    « Les acteurs de l’industrie me critiquaient parce qu’ils n’ont pas vu demain. Ils étaient limités à leur propre vision. Je voyais beaucoup plus loin, dans dix ans », explique le créateur. « C’est ce qui m’a fait gagner de l’argent », souligne-t-il, fier de rappeler qu’il est aujourd’hui l’un des seuls à avoir une maison de couture à son propre nom, n’appartenant à aucun groupe. D’ailleurs, malgré les critiques il continue à défendre la démocratisation de la mode. Interrogé sur la « fast fashion » qui domine l’industrie, il revendique que cela permet « à ceux qui ne peuvent pas avoir l’original d’avoir la copie. C’est comme un livre ! Cela ne diminue pas la valeur de la lecture », compare-t-il.

    Une des plus grandes fortunes françaises

    Au fil des années, le couturier, né Pietro Cardini dans une famille d’agriculteurs italiens et arrivé en France à l’âge de deux ans, est devenu l’une des plus grandes fortunes françaises. Grâce à la mode et la diffusion de son nom, il bâtit un empire de biens immobiliers et a investi dans plusieurs domaines. Comme le restaurant Maxim’s qui, suivant la logique de multiplication qui a fait la réputation de l’homme d’affaires, est devenu aussi une marque, avec des produits dérivés et des antennes partout dans le monde.

    Mais au-delà d’un patrimoine impressionnant, Cardin a cultivé une notoriété internationale, comme l’attestent les photos qui s’empilent dans son bureau parisien, posées même au sol. « J’ai eu toutes les couvertures de tous les journaux du monde », souligne le créateur, pas peu fier d’avoir rencontré les grands de la planète. « J’ai connais tous les chefs. Mandela, Indira Gandhi, avec qui j’ai diné en tête à tête, Poutine. J’ai habité chez Fidel Castro à Cuba. Il m’a donné sa maison personnelle. J’ai des souvenirs extraordinaires ».

    Pierre Cardin a été reçu comme une pop star au Japon en 1957 Yoshi Takata

    Malgré ce discours, qui peut paraître passéiste, quand on arrive dans son bureau parisien à côté du palais de l’Elysée, on rencontre un créateur loin d’être nostalgique. Même s’il a fait en décembre dernier à Institut de France un défilé-célébration qui passait en revue 70 ans de création, sa marque propose toujours des nouveaux modèles et il est quotidiennement dans le studio pour donner des consignes précises à ses collaborateurs. « Je suis là tous les jours. C’est un besoin. Comme pour un sculpteur, un musicien, ou un écrivain, qui écrit tous les jours ».

    Célèbre, mais pas people

    Discret sur sa vie privée, Cardin est assez critique envers certains créateurs qui se mettent en scène, au point de devenir des célébrités et même des personnages. « Ils ont besoin de ce moyen d’expression pour exister. C’est mon travail qui doit exprimer ma valeur », lance-t-il.

    Par ailleurs, ce « workaholic » avant l’heure a aussi développé une activité de mécène culturel très actif. Membre de l’Académie des beaux-arts – et seul représentant du monde de la mode au sein de l’institution, Cardin produit plusieurs spectacles, comme Dorian Gray, la bellezza non ha pietà, une pièce de théâtre musical qui a été présentée en France, en Italie et en Espagne, avant de suivre en tournée en Amérique latine au second semestre. Le créateur est aussi, depuis 17 ans, derrière le Festival d'art lyrique et de théâtre de Lacoste, dans le Vaucluse, sans oublier l’Espace Pierre Cardin et Musée Pierre Cardin « Passé-Présent-Futur » à Paris.

    Côté mode, il dit que la jeunesse est toujours sa « matière première » pour l’inspiration. Cependant, le couturier ressent un « désordre général » dans la création contemporaine. « Que vous alliez au Brésil, en Argentine, en Australie, partout vous trouvez les mêmes modèles. Il n’y a plus d’originalité, il n’y a plus de pensée personnelle », critique-t-il. D’ailleurs, pour lui, qui a été le premier collaborateur de Christian Dior et qui a cousu « avec ses propres mains », comme il aime le rappeler, le fameux tailleur Bar, emblème du « New Look » post-guerre, l’idée d’une mode française n’existe plus. « Avant elle était parisienne. Maintenant elle est internationale », conclut-il.

     

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