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    «A Maurice, on attend la mise en place d'une réelle politique multiculturelle»

    media Port-Louis capitale de Maurice. Wikipédia

    « Présentée souvent comme un paradis insulaire, l’île Maurice peut être perçue comme un véritable enfer », écrit Julie Peghini dans son livre Ile rêvée, île réelle : le multiculturalisme à l’île Maurice (Presses universitaires de Vincennes), en citant le poète mauricien Malcolm de Chazal. Anthropologue, spécialiste de l’océan Indien et de l’Afrique, l’universitaire française a enquêté sur la « nation arc en ciel » et pointe du doigt l’instrumentalisation du modèle multiculturel mauricien par le pouvoir politique pour mieux cacher l’inachèvement de l’intégration nationale. Entretien.

    RFI : Le multiculturalisme mauricien est à la fois le produit d'une histoire faite de la double colonisation de l’île et le résultat d'une négociation en cours entre les tendances contradictoires à l'œuvre au sein de la société mauricienne. Comment ça marche, cette nation « arc-en-ciel » ?

    Julie Peghini : D'une part, à Maurice, l’approche multiculturelle est célébrée avec ferveur, à travers le recours à des formules telles que « l’unité dans la diversité » ou « la nation arc-en-ciel ». La préservation des différences culturelles et religieuses, est visible dans la sphère publique. A chaque communauté est accordé un espace pour exprimer publiquement son ethnicité et son héritage. C’est en ce sens que l’on peut dire que la société mauricienne s’est développée sur des bases communautaires et que certains phénomènes politiques l’exploitent et l’instrumentalisent. On parle alors de « communalisme », qui s’exprime notamment dans la vie associative et dans l’organisation de la vie politique. On ne peut pas dire que les freins viennent du fait que la population ne soit pas créolisée, elle l’est totalement. D’autre part, la situation de l’île Maurice entre 1968 [date de l'indépendance, Ndlr] et aujourd’hui a énormément évolué vers des styles de vie de plus en plus cosmopolites. Le « cosmopolitisme » est un mot qui recouvre l’idée de l’interculturalité, du transculturalisme, la possibilité d’échanger et de penser les styles de vie actuels. Avec les développements économiques actuels de l’île Maurice, on pourrait avoir tendance à voir ces styles de vie communs dans des pratiques culturelles transversales, comme, par exemple, parmi les jeunes qui n’ont souvent pas de pratiques religieuses ou sont athées quand leurs parents étaient fortement imprégnés par les rites religieux. Ils vivent aussi dans une époque cosmopolite dans le sens où ces pratiques religieuses et culturelles mondialisées infusent dans l’île Maurice.

    Donc, le multiculturalisme n’est pas seulement une idéologie ou un masque ?

    Julie Peghini est anthropologue et maître de conférences à l'Université Paris 8, au département culture et communication. Peghini

    Si le multiculturalisme est critiquable à Maurice, ce n'est pas tant sous l'angle des droits culturels concernant la religion, la langue ou le « mode de vie », que par l'absence de la mise en place réelle d'une politique publique au service de l'égalité sociale. La politique multiculturelle a consisté jusqu'ici en une distribution financière – visant à assurer ses droits culturels à chacune des communautés en présence – et non pas en une réflexion sur l’origine sociale des différences et la superposition entre groupes et catégories sociales distinctes. Pourtant, l’idéal du multiculturalisme va de pair avec le développement d'un engagement fort de l’État, dans la mesure où la promotion de la diversité culturelle devrait aboutir à mettre en place des politiques publiques en faveur de l'égalité sociale. Or, l'absence d'engagement fort de l'État, simple orchestrateur des différences, semble être ce qui freine la mise en place d'une véritable politique multiculturelle à Maurice.

    Le modèle multiculturel mauricien est, écrivez-vous, très différent des modèles sociaux qu'on trouve dans les îles voisines telles que la Réunion, par exemple. En quoi consiste cette différence ?

    L’île Maurice comme l’île de La Réunion se définissent par des pensées et des pratiques du vivre ensemble, par des mémoires qui s’y rassemblent et s’y donnent en partage. Elles ont connu la traite, l’esclavage, l’engagisme, le colonialisme, c’est-à-dire une inscription particulière dans l’histoire de l’exploitation humaine. En cela, elles se ressemblent, puisqu'elles ont une histoire commune. Pour ces deux îles soeurs, la question du rapport aux origines ou aux terres ancestrales se pose de façon extrêmement complexe. Le modèle assimilationniste français qui fait partie de l’histoire politique de l’île de La Réunion, à travers la langue française et le modèle républicain, est très différent du modèle communautaire hérité de la colonisation anglaise pour l’île Maurice. Ce qui fait la particularité du devenir mauricien, c’est la tension entre multiculturalisme et créolisation. A Maurice, à la différence de La Réunion, le terme « créole » souligne le fait d’être Créole, descendant d'anciens esclaves, ayant des origines africaines, malgaches ou mélangées, au sein de la politique de « l’unité dans la diversité ».

    Avec le départ des Britanniques en 1968, Maurice accède à l'indépendance en 1968. Comment ce tournant historique se traduit-il sur les plans politique, social et économique ?

    La société mauricienne a été aux prises avec deux formes de domination coloniale, française (1721-1810) et anglaise (1810-1968). On observe à Maurice une créolisation contrariée qui découle de cette situation coloniale bien spécifique et d’une indépendance qui a entériné par sa Constitution une séparation des individus en communautés. Sous l’administration britannique, l’État a eu cette fonction historique très particulière d’orchestrer et de fixer des catégories constitutionnelles, qui ont été maintenues par la Constitution au moment de l’indépendance. La politique de l’unité dans la diversité, inspirée de la politique d’accommodation de la diversité mise en place en Inde par Nehru, est appliquée depuis 1968 à Maurice. Il y a eu une brève interruption de 1982 à 1983, en faveur d’une politique mauricianiste, avec comme slogan « enn sel lepep, enn sel nasyon » [un seul peuple, une seule nation, Ndlr]. Cette tentative de donner une autre définition au contenu culturel et à la nation, qui a échoué, notamment sur la question de la langue créole. En dehors de cet intervalle, depuis l’indépendance, il n’y a pas eu de mise en place d'une politique culturelle qui ne serait pas une politique conservatrice du « ’do not touch’ ». Les débats autour de la créolité, qui se sont développés hier et fleurissent aujourd’hui à Maurice, sont révélateurs de la difficulté à dépasser les frontières communautaires, inscrites dans les catégories de classement constitutionnel.

    La Constitution de l'île Maurice indépendante reconnaît quatre communautés - hindoue, musulmane, chinoise et la « population générale ». Où sont les Créoles ?

    Sur le plan politique, la population créole n’est pas reconnue par la Constitution mauricienne. Créoles, mulâtres et Franco-Mauriciens sont assimilés à la « population

    Presses universitaires de Vincennes

    générale », sorte de regroupement par défaut de tous ceux qui partagent la même religion catholique.

    Vous parlez dans votre livre de « malaise créole »…

    Le « malaise créole » est devenu le sujet politique par excellence à Maurice à partir de 1993, lorsque le père Roger Cerveaux déclare qu’il existe un « malaise créole » dans l’église. Il soulevait alors un tabou : la responsabilité de l’Église dans l’aliénation des Créoles, et plus largement des métis, dont la dépendance sociale et économique avait été maintenue à l’égard de la population blanche. Tous les prêtres au sommet de la hiérarchie de l’Église étaient issus de la population blanche dite « franco-mauricienne ». La question soulevée a pris de l’ampleur auprès des intellectuels locaux. Historiens, sociologues et autres critiques ont rapidement adopté l’expression de « malaise créole », empruntée au père Roger Cerveaux. La chercheuse, Rosabelle Boswell, a consacré un ouvrage à cette notion Le malaise Créole: Ethnic identity in Mauritius (2006). Elle montre que les Créoles, au sens mauricien déjà explicité plus haut, souffrent d’un racisme persistant par le maintien des préjugés et d’une vision stéréotypée de leurs modes de vie. Ils sont souvent les plus démunis économiquement et culturellement.

    Dans Maurice indépendante, l'anglais et le français occupent des places prépondérantes alors que le créole est pratiqué par l’ensemble de la population quelle que soit leur origine ethnique. Qu'est-ce qui s'oppose à l'institution du créole comme langue nationale ?

    Le créole, pratiquée par toute la population, fait l’unité à Maurice et pourtant, en effet, il n’est pas reconnu comme langue officielle. Le créole et dans une moindre mesure le bhojpuri [langue indienne, Ndlr] sont les deux langues maternelles les plus importantes à Maurice. Le problème à Maurice s’est posé autrement que dans beaucoup d’autres sociétés. Le chercheur Eisenlohr, dans son livre Little India, considère que le contexte linguistique spécifique est celui d’une forme de conflit ethnolinguistique, porté par les langues. Il se traduit par le fait que les langues dites orientales à Maurice ( l’hindi, le hakka, le mandarin, l’ourdou, le tamoul, le télégou entre autres) sont préservées et enseignées, car, à travers elles, se développe une conception spécifique et diasporique d’un rattachement aux pays d’origine de la population mauricienne. Ce rapport entre langues orientales et langue créole, qui renvoie aux modèles d’indianité et de créolité et à leur nécessaire complémentarité, est un enjeu central qui explique la non reconnaissance du créole comme langue officielle. Néanmoins, il y a eu des avancées importantes sur cette question, notamment à l’école primaire où la langue créole est enseignée.

    Votre essai se situe au carrefour de l'anthropologie et des études culturelles. Comment avez-vous travaillé ?

    J’ai adopté une approche transversale de la société mauricienne, à travers l'histoire, l'anthropologie, la politique, les arts, le patrimoine et les industries culturelles. Mon travail s'est appuyé sur une étude directe de terrain, sur des entretiens individuels et collectifs et sur l'observation d'événements qui se sont produits au cours de ma recherche. La littérature a aussi été une grande source d’inspiration pour mon travail, car les écrivains rendent compte de manière unique, singulière de la complexité des situations anthropologiques.

    Vous vous attardez longuement en effet sur la condition et les combats des artistes, des écrivains, des musiciens. Vous rappelez que les artistes mauriciens « véhiculent des idées neuves cherchant à dépasser les clivages (...) pour donner naissance à une autre île Maurice ». A quelle autre île Maurice pensiez-vous ?

    Prenons l’exemple des photographies d’Yves Pitchen dans son livre Mauriciens (2006). Ces photos m’ont accompagnée tout au long de ma réflexion, parce qu’elles nous forcent à regarder l’autre qu’on tend à ignorer. En mélangeant plusieurs époques, des années 1970 à 2005, il crée une sorte de confusion ou de malaise dans la représentation entre le passé colonial qui perdure et le présent où persistent les différences de cultures et de classe. La beauté des êtres et des paysages, la misère et la dignité sont là sous nos yeux, qui se mélangent, bien loin des cartes postales où les identités sont simple matière à photographie et à publicité illusoire comme celle de la femme créole qui danse le séga ou celle de la femme indienne qui porte le sari.
     

    Ile rêvée, île réelle. Le multiculturalisme à l'île Maurice, par Julie Peghini. Presses universitaires de Vincennes, 2016, 349 pages, 21 euros.

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