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    Racisme aux Etats-Unis: retour aux fondamentaux avec James Baldwin

    media Le nouvelliste américain, écrivain, poète, essayiste et militant des droits civiques, James Baldwin dans sa maison de Saint-Paul-de-Vence au sud de la France, le 6 novembre 1979. Ralph Gatti/ AFP

    Avocat infatigable de la cause des Noirs aux Etats-Unis, James Baldwin était aussi romancier, dramaturge et essayiste de grand talent. Sans doute le meilleur écrivain de sa génération, il a martelé à travers son œuvre littéraire profondément engagée combien le racisme était un mal américain par excellence, ancré dans l’histoire et les mentalités. I Am Not Your Negro, le documentaire de l'Haïtien Raoul Peck sorti récemment en salle rappelle la lucidité des positionnements de l’écrivain sur la question noire aux Etats-Unis.

    Le 30 novembre 1987, il y a bientôt trente ans, disparaissait à Saint-Paul-de-Vence, dans le sud de la France, l’écrivain noir américain James Baldwin, l'auteur d’une œuvre incontournable sur les relations raciales aux Etats-Unis.

    Annonçant cette perte inestimable pour les lettres outre-Atlantique, le spécialiste de la littérature africaine-américaine Michel Fabre écrivait dans les colonnes de Libération que « peu d’écrivains noirs américains ont exercé sur notre époque une influence aussi profonde que James Baldwin. Bien sûr, il y a Chester Himes, William E.B. Dubois, Langston Hughes ou Richard Wright. Mais aucun au vingtième siècle n’a été aussi largement lu… »

    Trente ans après sa disparition, l’auteur de La Prochaine fois le feu et Harlem Quartet continue d’intéresser le public américain, notamment les jeunes hommes et femmes du mouvement contemporain Black Lives Matter (« les vies des Noirs comptent ») qui manifestent pour protester contre la banalisation des violences policières visant les citoyens noirs. Ce sont eux les nouveaux lecteurs des livres de Baldwin, qui s’arrachent dans les librairies. Ils ont fait les leurs les dénonciations par l’écrivain de l’hypocrisie de l’Amérique blanche qui autorise ces crimes tout en se drapant de ses valeurs prétendument humanistes.

    Courtesy Magnolia Pictures

    La pertinence de la pensée de Baldwin est aussi le thème du film que vient de consacrer à l’écrivain le réalisateur haïtien Raoul Peck. Sorti en salle en France depuis le 10 mai, le documentaire I Am Not Your Negro (« Je ne suis pas votre nègre ») réalisé à partir d’un montage d’archives, vient rappeler à son tour combien la vision de l’écrivain d’une Amérique plongée dans une aporie morale autour de la question de la race demeure d’une actualité douloureuse, et cela malgré le passage d’un président noir à Washington. Les images des manifestations de Ferguson (2014) ou de Baltimore (2015) côtoient à l’écran ceux des émeutes de Watts (1965). C’est la preuve par images de l’affirmation de Baldwin mise en exergue dans le film de Raoul Peck: « L’Histoire n’est pas le passé, c’est le présent ».

    Racisme intériorisé

    La pertinence des propos de James Baldwin n’est pas seulement le résultat d’une compréhension intellectuelle de la nature du racisme américain, elle relève aussi du vécu au quotidien. Né à Harlem en 1924 dans la pauvreté et le besoin, le jeune Jimmy fut initié au racisme très tôt grâce à des policiers qui n’aimaient pas trop voir les adolescents Noirs se traîner en dehors de leurs ghettos. Plus grave encore était sans doute le racisme intériorisé de son père prédicateur qui se détestait et en voulait à sa propre couleur de peau. L’homme avait réussi à inculquer à ses enfants sa propre haine de soi, en particulier à Jimmy, ce fils doué et fragile qu’il traitait de tous les noms, le qualifiant de l’enfant le plus disgracieux qu’il ait jamais vu. « Il m’a fallu beaucoup d’années, racontera le futur écrivain, pour vomir toutes les saletés qu’on m’avait enseignées sur moi-même, et auxquelles je croyais à moitié, avant de pouvoir arpenter cette terre comme si j’y étais autorisé. »

    La chance de Baldwin fut sans doute de rencontrer une maîtresse d’école blanche qui lui fit découvrir la littérature, le théâtre et le cinéma. L’adolescent y prit goût, passant de longues heures dans les bibliothèques et lisant tout ce qui lui tombait sous la main. A 14 ans, il savait déjà qu’il voulait écrire et confia à sa mère qu’il voulait « être un honnête homme et un bon écrivain ». Or après la mort de son père, comme sa famille n’avait plus les moyens de payer ses études, le jeune garçon fut obligé de travailler, d’abord comme prédicateur dans une secte pentecôtiste comme son père, puis dans une usine d’armement, enfin comme garçon de café.

    Parallèlement, il publie ses premières nouvelles (1938), des comptes rendus critiques (1946), des essais (1948), se faisant remarquer par la star montante de la littérature noire américaine de l’époque, Richard Wright. Ce dernier lui fait obtenir une bourse pour terminer son premier roman, mais il ne peut finir son roman à cause d’une dépression nerveuse. Jimmy désespère de pouvoir s’évader du « ghetto mental » dans lequel le monde dominant blanc veut l’enfermer. Sur un coup de tête, en 1948 il quitte les Etats-Unis pour la France, car il était intiment convaincu, comme il l’a expliqué dans une interview à la Paris Review, « si j’étais resté, j’aurais sombré ». James Baldwin a 24 ans quand il débarque à Paris. C’est un tournant.

    Une formidable explosion créative

    C’est au cours de cette deuxième partie de sa vie qui s'ouvre alors que James Baldwin a écrit l’essentiel de son œuvre littéraire, composée d’une dizaine de romans, de pièces de théâtre et d’autant de volumes d’essais. Paradoxalement, rédigée loin des Etats-Unis, cette œuvre puise son inspiration thématique dans les heurs et malheurs du pays natal, plus précisément dans la condition de la minorité noire dont l’écrivain est issu. C’est une œuvre d’emblée tragique, qui explore avec une grande lucidité de pensée et de vision les implications psychologiques du racisme à la fois pour l’opprimé et pour l’oppresseur.

    Baldwin n’aurait peut-être pas pu analyser le phénomène avec cette conscience claire des enjeux, s’il était resté aux Etats-Unis où la violence que provoquait en lui la ségrégation raciale, l’aveuglait, comme il l’a expliqué dans ses récits autobiographiques. « Lorsque je me suis retrouvé de l’autre côté de l’océan, a-t-il déclaré dans une interview au New York Times, je pouvais voir très clairement d’où je venais, et je me rendais bien compte que j’avais emmené avec moi mon passé. Difficile d’échapper à ce qu’on est. Je suis le petit-fils d’une esclave et écrivain. Je suis obligé de vivre avec ces deux réalités. »

    Une prise de conscience qui s’est traduite par une formidable explosion créative dont témoigne le lumineux premier roman autobiographique Go Tell It on the Mountain (La

    James Baldwin (au centre). Courtesy Magnolia Pictures/Dan Budnik

    Conversion, en français) que Baldwin publia en 1953. Considéré comme un chef-d’œuvre, ce roman qui retrace la quête de l’enfance et du passé, à travers l’évocation des passions et l’idéalisme d’une famille noire au début du vingtième siècle, est devenu un classique de la littérature américaine. Il sera suivi de Giovanni’s Room (1956), traduit en français sous le titre de Giovanni, mon ami et qui traite ouvertement de l’homosexualité. Longtemps homosexuel honteux, l’écrivain pouvait désormais assumer toutes les facettes de sa personnalité par le biais de l’écriture, sans devoir se définir ou se justifier.

    Pour nombre des lecteurs de Baldwin, ce sont ses essais qui constituent la contribution la plus significative de l’écrivain à la littérature et à la pensée politique américaine. Ses recueils d’essais les plus lus Notes of a Native Son (1955, Chronique d'un pays natal), Nobody Knows My Name (1961, Personne ne sait mon nom), The Fire Next Time (1963, La Prochaine Fois, le feu), traitent de la condition noire aux Etats-Unis, doublée d’une réflexion sur l’histoire psychique de la nation américaine. Celle-ci, l’auteur le laisse entendre, n’a toujours pas su dépasser ses crimes traumatiques fondateurs que sont le génocide et l’esclavage. « Il n’y a pas de problème noir, il y a un problème américain », tel semble être le leitmotif des essais de Baldwin. Ils s’adressent aux Noirs, mais aussi aux Blancs qui sont sommés d’amender leurs pratiques raciales en cessant de considérer les Noirs comme des abstractions ou des êtres invisibles. L'écrivain conseille aux Noirs de répondre par l'amour à la provocation.

    Les essais de Baldwin sont des avertissements, comme le titre de son recueil le plus populaire, La prochaine fois le feu, semble le suggérer. Parue en pleine période des manifestations pour les droits civiques dans les 1960, auxquelles Baldwin a participé aux côtés de ses amis blancs et noirs, cette anthologie est un appel à la modération et au compromis entre les extrémistes des deux bords. Vendu à plus d’un million d’exemplaires, ce livre a valu à l’auteur de figurer sur la couverture du magazine Time, mais l’avertissement tarde à être entendu.

    Revenu se réinstaller en France en 1970, James Baldwin a vécu jusqu’à la fin de sa vie dans un mas à Saint-Paul-de-Vence où il est mort d’un cancer de pancréas à l’âge de 63 ans. Jusqu’à la dernière minute, il a continué d’écrire, faisant confiance au pouvoir des idées et des mots pour changer la société et les mentalités. Sans toutefois faire trop d’illusions sur la réalisation dans un proche avenir du rêve de sa génération d’une Amérique multiraciale, car l'écrivain savait mieux que tous que « L’Histoire des nègres en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Ce n’est pas une jolie histoire ».

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