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    [Chronique] Nigeria: comment mettre un terme aux enlèvements?

    media Une rue bondée du centre-ville, quartier des affaires, de Lagos, en décembre 2016. REUTERS/Akintunde Akinleye

    Sur fond de crise économique, les enlèvements se multiplient au Nigeria. Au point de devenir l'un des principaux sujets d'inquiétude de la population. D'autant que les organisations criminelles spécialisées dans ce type de kidnapping jouissent souvent d'une totale impunité.

    A Lagos, le même rituel se répète chaque matin à l'entrée des écoles chics. Des embouteillages monstres voient le jour à la porte des établissements scolaires. Les chauffeurs klaxonnent, font gronder le moteur et crient pour mener les 4x4 flambants neufs jusqu'au saint Graal. Les enfants de Lagos ne sont pas plus paresseux que ceux des autres grandes villes. Mais leurs parents vivent dans la hantise des enlèvements. Du coup, à peine sorti de la voiture, l'enfant passe de main en main jusqu'à sa salle de classe.

    Ces précautions n'ont rien d'inutile. Chaque semaine, des enfants sont enlevés dans la mégapole nigériane et le reste du pays. Les ravissuers poussent même l'audace jusqu'à attaquer les écoles et en enlever une dizaine d'un seul coup. Ils écrivent régulièrement aux établissements scolaires afin de prévenir de leur venue prochaine et expliquent combien d'enfants et d'enseignants ils ont l'intention de prendre en otage. Ils poussent même la « prévenance» jusqu'à indiquer le jour de leur visite.

    Bien des dirigeants d'établissements préfèrent alors leur donner de l'argent à titre préventif : ils espèrent éviter le drame et protéger la réputation de leur établissement et leurs finances. Ces écoles coûtent souvent plusieurs dizaines de milliers de dollars par enfant aux parents. Si elles deviennent des lieux d'enlèvement, elles perdent leur clientèle dans les plus brefs délais.

    Enlèvement annoncé par courrier

    En juin 2017, un gang a écrit à une école de Badagry, dans le sud-ouest du Nigeria : ils ont précisé le nombre d'élèves et d'enseignants qu'ils allaient enlever et poussé le vice jusqu'à annoncer le jour de leur « intervention ». Publié dans le quotidien The Punch, le plus lu dans la région de Lagos, leur courrier a provoqué un vent de panique : les parents ont envahi l'école pour récupérer leurs enfants en toute hâte. Ils ne faisaient aucune confiance à la police pour protéger leur progéniture.

    En payant les kidnappeurs, les chefs d'établissement espèrent qu'ils jetteront leur dévolu sur une autre école. Les preneurs d'otages n'ont pas peur de grand-chose. Il leur est arrivé d'enlever tous les enfants d'un car scolaire. Pour eux, la meilleure prise reste le rejeton ou le parent d'un politicien haut placé. Ils savent que leur famille ont de l'argent et sont prêtes à payer très rapidement en liquide.

    En revanche, l'employé d'une grande compagnie étrangère est une denrée plus compliquée à gérer. L'entreprise peut prendre le temps de négocier et tergiverser. Il faut alors nourrir et loger l'otage sur une longue période. Cela coûte cher et multiplie les risques de se faire repérer par la police.

    Les enlèvements se multiplient à mesure que le Nigeria s'enfonce dans la crise. Certes le pays possède des richesses colossales qui en font la première économie du continent, mais 70 % des Nigérians vivent avec moins de deux dollars par jour.

    Pas une semaine ne passe sans que la presse ne fasse état de nouveaux kidnappings retentissants : la photo d'une adolescente partie faire des courses pour sa mère et qui n'est jamais revenue à la maison ou celle de bébés enlevés avec la complicité de leur nourrice. Même les pauvres ne sont pas à l'abri. « Ces derniers temps, les enlèvements low-cost se sont multipliés, explique Seun Atogun, enseignant à Badagry. Parfois, la personne enlevée est un instituteur. Les ravisseurs savent qu'il n'a pas d'argent mais ils comptent sur sa famille pour réunir la somme ».

    Le gouverneur de l'Etat de Lagos, Akinwunmi Ambodé, vient de demander que les preneurs d'otages soient automatiquement condamnés à la peine de mort dès lors que du sang aura coulé pendant leurs activités. Il sait à quel point ses administrés ne supportent plus l'impunité dont ils jouissent.

    « Evans », le « roi » des kidnappings

    Dans ce contexte de peur généralisée, l'opinion publique s'est passionnée pour l'arrestation début juin d'un célèbre kidnappeur, Chukwudubem Onwuamadike, alias « Evans ». La police l'a arrêté dans l'une de ses somptueuses villas lagotiennes.

    Agé de 36 ans, ce chef de gang qui a quitté l'école sans diplôme était multimilliardaire en naira, la devise locale. Originaire de l'est du Nigeria, Evans a enlevé des centaines de personnes aux quatre coins du pays. Mais il avait une prédilection pour Lagos, sa ville de résidence, la mégapole de 22 millions d'habitants qui abrite les plus riches Nigérians.

    Certains enlèvements lui rapportaient plus d'un million de dollars. Une de ses victimes témoigne : « Pour ma libération, Evans avait exigé un million de dollars. Il m'a bien libéré en échange de l'argent, mais après, il a demandé un bonus de 200 000 dollars sous prétexte que les billets étaient vieux. Je lui ai donné parce qu'il connaissait l'adresse de ma fille et de mon fils ». Evans appelait lui-même ses victimes. Il ne faisait guère confiance à ses hommes de main, par peur qu'ils se servent au passage ou revendent les otages dans son dos.

    Alors qu'il faisait l'objet d'un mandat d'arrêt depuis 2012 et qu'il avait déjà été arrêté une fois, Evans continuait à vivre paisiblement dans la capitale économique du Nigeria. Il possédait plusieurs villas pour son usage personnel et disposait également de trois vastes établissements à Lagos où il détenait ses victimes. Tout était bien organisé. Des femmes cuisinaient pour les otages. Il est difficile d'imaginer qu'elles ne savaient pas que ces hommes, ces femmes et ces enfants avaient été enlevés.

    Alors qu'Evans n'avait aucune source de revenus connue, personne ne s'interrogeait sur l'origine de sa fortune. « Dans ce quartier [Magodo], il y a beaucoup de "blood money" (« argent du sang ») et de fonds détournés par les politiciens, explique un riverain qui a souvent croisé Evans dans des réceptions prestigieuses. On ne se demande jamais d'où il vient. Si vous commencez à poser des questions, vous devenez vous-même une cible ».

    « Héros des temps modernes »

    Une grande partie de la presse s'est empressée de saluer un « génie » de la prise d'otages. Avant que d'autres journalistes ne rappellent que, jusqu'à preuve du contraire, l'enlèvement n'était pas une méthode comme une autre pour gagner de l'argent, qu'il fallait savoir raison garder et ne pas transformer Evans en « héros des temps modernes ». Un officier de police a notamment trouvé la mort en tentant de libérer des otages de Chukwudubem Onwuamadike.

    Présenté par les médias comme un « chef de cartel », Evans est d'ailleurs très conscient de son statut social. A son entrée en prison, il a convoqué les médias pour clamer son indignation. Furieux de se retrouver en cellule avec des criminels ordinaires, il a crié et fondu en larmes. Evans exigeait d'être installé dans un carré VIP. Par la suite, il a donné plusieurs conférences de presse. Bien des Nigérians se sont étonnés qu'il porte toujours des chemises impeccables à cette occasion. Mais il est vrai qu'au Nigeria, lorsque l'on a de l'argent ou des amis qui en ont, tout ou presque devient possible.

    La femme d'Evans, elle aussi très loquace, nie toute implication dans ses enlèvements. Elle affirme qu'elle pensait que l'argent venait juste du trafic de drogue. Une activité qu'elle a l'air de considérer comme beaucoup plus honorable.

    Les victimes d'Evans témoignent elles aussi mais sous couvert d'anonymat. Encore aujourd'hui, elles ont peur. Les familles devaient le plus souvent payer les rançons dans l'Etat d'Anambra, dans l'est du Nigeria, la terre d'origine d'Evans. Les porteurs de valises avaient pour obligation de se rendre dans un hôtel appelé Queen's Suites, visiblement bien connu des populations locales. « Quand on demandait la route, les gens du coin nous disaient : "Vous allez à l'hôtel des kidnappeurs" » explique l'un des porteurs de valises interviewé par le quotidien Vanguard.

    Les victimes payaient la rançon. Puis ils recevaient un coup de fil d'Evans qui leur intimait l'ordre de passer une nuit dans cet hôtel sous peine d'être abattus. Une manière originale mais somme toute efficace de faire marcher le petit commerce dans sa région d'origine.

    Dans ses nombreuses prises de parole, Evans explique qu'il est un fervent chrétien et ne manque jamais une occasion de se plonger dans une lecture assidue de la Bible. S'il est bien traité en prison et libéré rapidement, il promet de changer du tout au tout. « Si les gens sont corrects avec moi, je vais devenir un militant de la lutte contre les enlèvements », affirme Evans. Parole d'évangile. Là encore, comme pour tout le reste, on est prié de le croire sur parole.

    → (Re)lire les autres Histoires nigérianes

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