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    [Dossier] Crise migratoire: qui fait quoi en mer Méditerranée?

    media Le 17 avril 2016, un canot pneumatique est en passe de sombrer avec quelques dizaines de migrants. En arrière-plan, l'imposant « Aquarius » de SOS Méditerranée a repéré l'embarcation. Patrick Bar / SOS Méditerranée

    Le 24 juillet, Européens et Africains se retrouvent à Tunis pour évoquer la route migratoire de la Méditerranée centrale. Depuis l’éclatement de la crise en 2011, dans le sillage des printemps arabes, cette mer se transforme irrémédiablement en une fosse commune invisible. Devant les divisions et la paralysie diplomatiques au sein de l'Union européenne (UE), des ONG ont progressivement affrété des navires de secours afin de sauver un maximum de vies possible. Qui fait quoi en mer Méditerranée ? Pourquoi les relations entre l'Union européenne, l’Italie et les ONG sont-elles aujourd'hui si tendues ? Point de situation.

    1. Contexte                                      6. Les autres ONG
    2. Qui pilote?                                   7. Les opérations de l'UE
    3. SOS Méditerranée et MSF        8. A quoi jouent les garde-côtes libyens?
    4. MSF                                              9. Les ONG créent-elles un « appel d'air »?
    5. MOAS                                           10. L'Italie veut un code de conduite pour les ONG

     

    1- Contexte à l'été 2017

    Entre le 1er janvier et le 17 juillet 2017, 110 374 personnes ont rejoint l’Europe par la mer Méditerranée, selon le décompte officiel des Nations unies. La très grande majorité d’entre elles (86 000) ont gagné l’Italie. Depuis janvier, 2 360 autres personnes ont péri noyées. Entre début 2014 et le 1er juin 2017, plus de 12 000 personnes sont mortes en mer, selon l'ONG Human Rights Watch, et entre 22 000 et 30 000 depuis 1998, selon les estimations.

    Toutes ou presque ont quitté les rivages africains, à 90% depuis la Libye, à bord d’embarcations inadaptées pour affronter la haute mer sur plusieurs jours, et sans les vivres et le carburant suffisants. Un pourcentage important de naufragés est repêché, parfois in extremis, par des navires en patrouille dans les eaux libyennes ou internationales. Impossible cependant de certifier le nombre de candidats au départ et le nombre de morts pendant les traversées.
     

    2- Qui pilote ?

    Toutes les opérations de secours dans les eaux internationales de Méditerranée sont directement reliées à un organisme : le Centre de coordination de secours maritime (MRCC) italien, basé à Rome, et sous responsabilité du ministère italien des Transports. Le MRCC est l'unique responsable de la coordination. Son droit de regard porte jusqu’à la limite des eaux libyennes. C’est lui qui décide des interventions : il ordonne au bateau signalé le plus proche d'un esquif en détresse de lui porter assistance. C'est aussi le MRCC qui décide vers quel port il doit se diriger une fois l'opération de repêchage terminée.

    A l'heure actuelle, huit ONG effectuent de manière régulière des sauvetages, depuis l'été 2014 pour la plus ancienne, mais surtout depuis 2016. Elles auraient sauvé environ 40% des personnes recueillies, la majorité des sauvetages étant à mettre au crédit de la marine italienne, des opérations européennes Sophia et Frontex, ainsi que des multiples bateaux de marine marchande, qui ont eux aussi, l'obligation morale et légale de se dérouter pour porter assistance à des personnes en détresse.

    3- SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, avec l’Aquarius

    SOS Méditerranée est aujourd’hui l'une des ONG de secours les plus en vues sur cette route migratoire. Elle a été fondée le 9 mai 2015 – jour de la fête de l’Europe – à Berlin par le capitaine de marine marchande allemand Klaus Vogel et la responsable humanitaire française Sophie Beau. Elle est paneuropéenne et s'associe avec d'autres organisations spécialisées - mais sans bateaux - comme Human Rights at Sea ou la Fédération internationale de sauvetage maritime.

    SOS Méditerranée dit ainsi répondre à un « cadre légal de l’obligation d’assistance à toute personne en détresse en mer ; elle se fonde sur les traditionnelles valeurs de solidarité et d’empathie des gens de mer ».

    Elle affrète un seul bateau, l’Aquarius, qui mesure 77 mètres et embarque un équipage de 35 personnes. Elle partage les frais et les missions avec Médecins sans frontières. C'est la seule association à poursuivre ses opérations en mer pendant l'hiver.

    L’Aquarius a quitté Trapani, dans l'ouest de la Sicile le 6 mai 2016 et intervient dans les eaux au nord de la Libye. Il peut transporter jusqu’à 500 personnes en théorie, avec un record de 785 en pratique.

    Le navire effectue son premier sauvetage le 7 mars 2016. Depuis janvier, il a recueilli 10 112 personnes (14 000 entre le 7 mars 2016 et le 7 mars 2017), dont 8 380 secourues directement au cours de plus d'une centaine d'interventions.

    SOS Méditerranée tire 96% de son budget de dons privés (particuliers, mécènes, entreprises) et 4% du public. Une journée en mer coûte environ 11 000 euros.

    Sauvetage des migrants: RFI à bord de l’Aquarius
    Ainsi sauvait l'Aquarius
     

    4- Médecins sans frontières, avec Prudence, depuis mars 2017

    La célèbre ONG française a démarré ses opérations dès mai 2015. « Plus d’une personne secourue sur sept est aidée » par ses équipes. Entre janvier et avril 2017, MSF a secouru près de 6 500 migrants.

    Parti du port de La Valette, à Malte, en mars 2017, Prudence, long de 75 mètres, peut accueillir jusqu’à 600 personnes. Avec 13 personnels de MSF et 17 autres membres d’équipage à son bord, ce bateau est doté d’une salle d’urgence, de salles d’observation, de consultation et d’isolement, d’une pharmacie, d’une morgue et d’une zone dédiée aux cas les plus vulnérables.

    En juin 2016, MSF renonce aux subventions de l'UE pour contester une orientation de la politique migratoire qu’elle juge « honteuse ».

    MSF mène des opérations conjointes avec SOS Méditerranée et MOAS (Migrant Offshore Aid Station). Elle a par ailleurs conduit des opérations en mer Egée avec Greenpeace entre décembre 2015 et juin 2016.

    Le Bourbon Argos et le Dignity I ne sont plus missionnés en Méditerranée depuis novembre 2016. Contactée par RFI, MSF explique que « les ressources sont limitées pour faire face aux multiples crises dans le monde », et qu'elle doit « réajuster ses priorités pour apporter l'assistance aux migrants dans d'autres régions, comme en Amérique centrale ou au Mexique ».

    En 2016, tous bateaux et partenariats confondus, 21 600 personnes ont bénéficié de l'aide seule ou partagée de MSF.
     

    5- Migrant Offshore Aid Station (MOAS), avec le Phoenix

    Peut-être la plus atypique de toutes. D’abord parce que c’est la première initiative privée du genre dans le monde. L’organisation est créée en 2014 par un riche couple italo-américain, Regina et Christopher Catrambone. Leur fortune, selon le magazine Time, avoisine les 7,5 millions de dollars et provient de leur société d’assurance et de sécurité d’entreprises dans des pays à risque, Tangiers.

    Les Catrambone et leurs enfants ne prennent pas directement part aux recherches. Ils mettent aussi en avant l’esprit missionnaire qui a fait germer leur projet. Catholiques et philanthropes, ils racontent volontiers qu’ils ont franchi le pas après un appel du pape François, peu après le naufrage de Lampedusa.

    L’ONG est juridiquement et physiquement établie à La Valette, avec son yacht de 40 mètres, le Phoenix, équipé de deux drones de surveillance infrarouge.

    La première sortie est effectuée le 25 août 2014. En mai 2017, elle fait état de 35 000 vies sauvées. MOAS est également intervenue en mer Egée et en Asie du Sud-Est.

    Depuis février 2017, l’ONG est parrainée par le groupe de pop-rock anglais Coldplay. Celui-ci a annoncé, le 7 juillet, que l’intégralité des recettes de son dernier titre Aliens serait reversée à MOAS. Une belle opération de communication pour le groupe comme pour l’ONG.

    6- Les autres ONG

    Sea-Watch et le Sea-Watch 2. Fondée par Harald Höppner en 2015, une prestation dans une émission populaire en Allemagne lui permet de réaliser une levée de fonds de 450 000 euros rapidement.

    Le Sea-Watch, 21 mètres de long, est trop petit pour prendre en charge des gens en perdition. Il se contentait de signaler des naufrages aux autorités maritimes et de fournir des canots de sauvetage. En revanche, un second bateau a été récemment mis en oeuvre avec 16 membres d'équipage et a cette capacité d’emport de quelques centaines de personnes. Sea-Watch possède également un avion de reconnaissance. En 2016, elle indique avoir sauvé 20 000 vies. « Nous ne ramenons pas les migrants au port ; c'est le travail de plus gros bateaux comme ceux de l'Union européenne », indique Sea-Watch, qui a besoin de 55 000 euros par mois pour opérer.

    Proactiva Open Arms, le Golfo Azzurro et l'Open Arms. Cette ONG barcelonaise, fondée par Oscar Camps, a démarré ses activités en septembre 2015. L’ONG raconte qu’à ses débuts, ses deux membres fondateurs, partis s’installer sur l’île de Lesbos dans le but d’apporter une aide aux migrants, effectuaient les sauvetages à la nage, sans équipement. Elle agit aujourd'hui en mer Egée et en Méditerranée centrale. Elle revendique 16 000 personnes prises en charge. En décembre 2016, l'Astral a passé le relais au Golfo Azzurro (43 mètres), dont le port d'attache est maltais.

    Au 30 septembre 2016, les donations ont atteint les 2,1 millions d’euros (à 96% privées), de la part de 16 500 donateurs. Côté dépenses : 1,5 million d’euros au 30 septembre.

    Juggend Rettet's et le Luventa. Première sortie effectuée le 24 juillet 2016. Sept opérations à son actif et 6 526 personnes sauvées. Se définissant comme une jeune génération d'Européens, elle entend réagir à « l'inaction politique concernant les traversées mortelles de la Méditerranée ». Ses équipages sont bénévoles et elle dit avoir des représentants dans 58 villes européennes.

    Sea-Eye et le Seefuchs. Deux bateaux de pêche identiques, lancés en mai 2016 pour le premier et en mai 2017 pour le second. L'association possède aussi Speedy, un hors-bord. Le 9 septembre 2016, le service de surveillance côtière libyen a jeté le grappin sur Speedy, qui n'a pas encore été récupéré. L’équipage a été libéré. Le 16 juin dernier, Sea-Eye a indiqué que la barre des 10 000 vies sauvées a été franchie.

    Save the Children et le Vos Hestia. Opérationnel depuis septembre 2016, avec un équipage de 31 personnes, il peut embarquer jusqu'à 350 personnes. Environ 5000 personnes ont été secourues par l'association. Parmi elles, plus de 700 enfants, dont 90% isolés. Les frais de fonctionnement quotidiens se chiffrent à 14 000 euros. Save the Children apporte une attention particulière à tous les mineurs et gère plusieurs lieux d'accueils spécialisés en Italie.

    Enfin, l'ONG Lifeboat Project, qui opérait avec le Minden, a annoncé le 11 mai dernier qu'elle était contrainte d'arrêter ses opérations. Ces ONG sont financées dans leur quasi-totalité par des dons privés. D’où l’importance que toutes accordent à la communication médiatique.

    Les migrants quittent la Libye de trois villes côtières principalement : Zaouïa, Sabratha et Zouara, à l'ouest de Tripoli. Les bateaux patrouillent donc surtout en face de ces points de départ, à 20 miles des plages. Il arrive donc que leurs chemins se croisent. « Nous nous parlons régulièrement pour échanger sur nos positions et pour améliorer notre travail en mer. Nous coordonnons nos secours et nous portons assistance si besoin », explique Sasha Ockenden, de Sea-Watch. Sea-Watch 2 a en effet été récemment secourue par Proactiva.

    7- Les opérations de l'Union européenne

    Orchestrée et assumée par l'Italie après le retentissant naufrage de Lampedusa en 2013, l'opération Mare Nostrum avait permis de sauver 146 000 personnes en seulement un an. Stoppée - « torpillée », disent les observateurs - le 31 octobre 2014 par l'Union européenne, elle a été remplacée par l’opération Triton de l’agence Frontex de l’Union européenne. Mais Frontex a surtout un mandat policier de surveillance des frontières de l'UE, y compris terrestres d’ailleurs.

    En outre, le budget de Triton n’est pas extensible : 3 millions d’euros contre les 9 autrefois alloués par l’Italie à Mare Nostrum. Frontex possède treize bateaux, trois avions et 440 officiers sont déployés en Italie dans le cadre de Triton. Au service communication de l’agence, on assure qu’ « entre janvier 2015 et juin 2017, 120 000 migrants ont été secourus avec l’aide de Frontex ».

    L’UE agit aussi en Méditerranée via l’opération militaire Sophia (ou EuNavFor Med). Elle est implantée à Rome et commandée par un amiral italien. Sa première mission : combattre les réseaux de trafiquants et casser leur « business model ». Le 20 juin 2016, le Conseil européen a ajouté deux tâches au mandat de Sophia : la formation des garde-côtes libyens et de la marine libyenne, et aider à mettre en place l'embargo des Nations unies sur les armes, en haute mer, au large des côtes libyennes.

    Sophia agit dans les eaux internationales avec cinq navires (espagnol, britannique, français, italien et allemand) avec des missions définies : deux pour le sauvetage en mer, deux pour le contrôle de l’embargo sur les armes et un navire amiral. Elle missionne également quatre avions.

    Bilan affiché : 39 000 personnes secourues depuis le 22 juin 2015, 450 embarcations en dur détruites et 109 passeurs présumés traduits en justice. L’efficacité de Sophia est quelque peu contestée et, le 17 juillet, alors qu’elle prend fin le 27, son mandat n’avait pas encore été reconduit par les chancelleries de l’Union.

    « Il est clair qu’il faudrait détruire encore plus de bateaux et une intervention dans les eaux territoriales libyennes serait un atout indéniable, expliquait début juillet le contre-amiral Luc-Marie Lefebvre, numéro 2 de l’opération, qui vient de passer la main. Mais pour que des moyens étrangers interviennent en Libye, il faut l’accord des autorités libyennes et une résolution des Nations unies. Pour le moment, les autorités libyennes n’en font pas la demande. »

    [Reportage] Opération Sophia: au large du chaos libyen
     

    8- A quoi jouent les garde-côtes libyens ?

    Les plages libyennes sont le point de départ de 90% des traversées (Egypte 7%, Turquie 2%), 70% dans des dinghies (pneumatiques) et 21% dans des embarcations en dur. Si l’Etat libyen est presqu’entièrement failli, plusieurs corps de garde-côtes nationaux existent et patrouillent.

    Leur formation est financièrement et matériellement assurée par Sophia depuis 2016. Elle consiste d’abord en un entrainement de base sur le fonctionnement du bateau, couplée, insiste l’UE, à une sensibilisation au respect des droits de l’homme et du genre humain, ainsi que la manière de prendre en compte les migrants. Bilan : 130 garde-côtes formés à l'heure actuelle, selon nos informations obtenues auprès de l’UE, où l’on reconnaît que « c’est peu ».

    Un « plan d'action » proposé par la Commission européenne le 4 juillet pour soutenir l'Italie prévoit notamment une enveloppe de 46 millions d'euros d'aide supplémentaire pour la garde-côte libyenne. Plusieurs vedettes de sauvetages ont en outre été fournies aux Libyens ces derniers mois par l'Italie.

    L'identité et surtout les activités de certains garde-côtes sont au coeur de controverses - beaucoup rechignent même à les appeler ainsi. Tout d'abord, leur attitude agressive en mer est critiquée. Exemple : le 23 mai 2017, des hommes armés libyens en uniforme de garde-côtes ont attaqué et racketté une embarcation de migrants. La scène a été filmée par des journalistes qui se trouvaient à bord de l'Aquarius, non loin de là. Des accrochages avaient eu lieu déjà eu lieu précédemment, avec les bateaux de MSF le 25 août 2016 et de Sea-Watch le 10 mai dernier.

    Réponse des Libyens : les ONG font de l'ingérence dans leurs eaux. « Une ONG […] a tenté de perturber l'opération des garde-côtes [...] dans les eaux libyennes, en voulant récupérer les migrants sous prétexte que la Libye n'était pas sûre », avait rétorqué le porte-parole de la marine libyenne Ayoub Kacem, après l'accrochage du 10 mai. Le MRCC avait effectivement commandé de laisser les Libyens intervenir. Mais selon une ONG contactée par RFI, « il faut attendre parfois des heures avant d'intervenir parce que les garde-côtes ne répondent pas aux appels du MRCC ». De plus, les 500 migrants avaient été ramenés à terre.

    Suspicion, par ailleurs, de collusion avec les trafiquants d'êtres humains. Dans son dernier rapport du 6 juillet, Amnesty international indique que « des allégations sérieuses accusent certains garde-côtes d'être de connivence avec les passeurs et des éléments prouvent qu'ils maltraitent les migrants. » Rapportant le témoignage d’un migrant : « Nous avons été conduits en prison et ils nous ont demandé de l'argent. Ils nous ont dit : "Si vous payez, personne ne vous stoppera cette fois-ci, parce que les garde-côtes, c'est nous" »

    Repêchés, les migrants sont renvoyés dans « l’enfer » libyen si souvent décrit par des rescapés : torture, viols, meurtres... Une entorse manifeste au droit maritime international qui impose que des naufragés soient acheminés au port le plus proche mais également le plus sûr. Le 17 juillet, Federica Mogherini rappelait : « Nous devons toujours respecter les règles internationales de non-refoulement. » Des organisations de droits de l'homme, Human Rights Watch et Amnesty international en tête, mais aussi l'ONU et la CPI ont dénoncé avec virulence les conditions de vie des réfugiés en Libye.

    Libye: les migrants pris dans un « système infernal »

    « Il apparaît acceptable de financer un corps de "garde-côtes libyens" dont la collusion avec les réseaux de trafic d’êtres humains a été dénoncée par un récent rapport du Conseil de sécurité de l’ONU ? », s'indignait début juillet Sophie Beau, cofondatrice de SOS Méditerranée. Pour Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherches à Sciences Po Paris, spécialiste des mouvements migratoires et par ailleurs membre du comité de soutien à l'ONG SOS Méditerranée, « l'idée qu'on va les former est illusoire, tant la corruption est forte et les salaires sont bas. » « Il y a des contrôles en amont et en aval » de la formation et de la livraison d'équipements, se défend-on à l'UE.
     

    9- Les ONG créent-elles un « appel d’air » ?

    En décembre 2016, une enquête du Financial Times a pour la première fois mis en exergue l'irritation de Frontex vis-à-vis des ONG de sauvetage. L'agence estime qu'elles favorisent un appel d'air. Elle soulevait également des accusations de collusion avec les passeurs. Cette hypothèse de l'« appel d'air » a fait son chemin avant d’être formulée officiellement sur un coup de sang, en janvier 2017, par Fabrice Leggeri, le directeur de Frontex : « Il faut éviter de soutenir l’action des réseaux criminels et des passeurs en Libye en prenant en charge les migrants de plus en plus près des côtes libyennes. » Les autorités italiennes reprochent par exemple à certains bateaux d'allumer leurs projecteurs à proximité des côtes libyennes pour donner un signal aux passeurs qui envoient alors leurs bateaux remplis de migrants.

    Des accusations « extrêmement graves et dommageables », avait répondu MSF, pour qui l’action humanitaire n’est « pas une cause mais une réponse » à la crise.

    Début mai, MOAS, comme d'autres, était entendue dans le cadre d'une commission d'enquête du Sénat italien pour faire la lumière sur ces accusations. Interrogée sur d’éventuels contacts qu’elle aurait pu avoir avec des « individus libyens », les délégués de l’ONG ont catégoriquement répondu par la négative. L’organisation a simplement indiqué avoir pénétré dans les eaux libyennes à « quelques rares occasions », « en respectant les instructions du MRCC », « en accord avec les autorités officielles libyennes ». La commission a conclu en mai 2017 que les ONG représentaient un pouvoir d'attraction.

    « Si les ONG n'étaient pas là, ce serait aux bateaux militaires de faire face, seuls, à la situation, clame Mathilde Auvillain à SOS Méditerranée. Notre objectif est de sauver des vies en palliant la défaillance des Etats européens qui n'ont pas déployé les moyens maritimes adéquats pour enrayer cette crise. »

    Pour Pierre Berthelet, spécialiste des frontières européennes et de la sécurité intérieure dans l’Union européenne (UE), « la priorité des priorités pour les associations est de sauver des vies, pas de garder les frontières. La fin justifie parfois les moyens de leur point de vue. Alors oui, il y a des dialogues informels avec les passeurs. Mais institutionnalisés et dans une forme de connivence, je ne pense vraiment pas. »

    Le remplacement de Mare Nostrum par Frontex a été le germe de la « stratégie de la dissuasion » privilégiée de facto par l'UE : moins il y aura de bateaux, moins il y aura de sauvetages, moins il y aura de départs en amont. Or, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a lui-même reconnu que l’arrêt de Mare Nostrum avait été une « grave erreur » qui « a coûté des vies humaines ». Ainsi, après Mare Nostrum, c'est au tour des ONG d'être au coeur d'une « campagne de diffamation et de dénigrement », déplorent les observateurs du sujet.

    Or, « la stratégie de la dissuasion n'a pas marché », constate Catherine Wihtol de Wenden, prenant entre autre exemple « Calais qui se réinstalle ». C'est aussi le constat dressé dans deux rapports successifs de chercheurs de Forensic Oceanography, Death by rescue puis Blaming the rescuers (juin 2017), qui se veulent une « analyse empirique » pour démontrer que la théorie de l'appel d'air n'est pas valable, et qu'il n'y a aucun lien de causalité entre la présence d'ONG et une augmentation des départs. Au contraire, disent-ils dans une tribune.

    Enfin, Pierre Berthelet avance une autre raison. La neutralisation de 450 embarcations en dur par les militaires de Sophia a selon lui « tellement bien marché qu'elle a obligé les passeurs à modifier leur mode opératoire. Ils se sont mis à entasser des migrants sur des embarcations gonflables, moins chères et jetables, mais qui ne peuvent pas aller bien loin. Cela a obligé les sauveteurs à se rapprocher des côtes libyennes. » Aboutissant à la situation actuelle : heurts avec les garde-côtes, accusations d'appel d'air et de complicité avec les passeurs.
     

    10- L'Italie veut un code de conduite pour les ONG

    L'Italie, terre historique de transit, est en première ligne dans cette crise migratoire, dont on ne sait si elle a atteint son paroxysme. Le 6 juillet dernier, Rome a suggéré l’idée d’un « code de conduite » pour les ONG impliquées dans les secours en mer. L'UE appuie cette initiative, à condition que Rome consulte les ONG. Ce qui est en bonne voie, puisque MSF, par exemple, sera reçue le 25 juillet.

    Le texte en onze points est toujours en cours d'élaboration. Selon la presse italienne qui en a pris connaissance, il voudrait obliger les ONG à prouver qu'elles sont techniquement aptes à mener des opérations de sauvetage, à leur interdire d'utiliser des fusées éclairantes qui inciteraient les passeurs à mettre leurs embarcations à l'eau, à éloigner leurs navires de sauvetage des eaux libyennes mais aussi à autoriser une présence policière à leur bord.

    Ce code de conduite prévoirait également une mesure pour que les bateaux ne puissent pas éteindre leur transpondeur, un système de prévention anti-collision, qui permet aux bateaux d’être localisés. Enfin, il obligerait les ONG à elles-mêmes débarquer les migrants depuis leurs bateaux, sans transbordement préalable. L'Italie fermerait ses ports aux ONG réfractaires à ce code. Objectif : les pousser à accoster dans les ports des pays voisins qui seraient à leur tour contraints d'ouvrir leurs frontières.

    « Nous condamnons ce "code de conduite" avec la plus grande fermeté, réagit Sea-Watch, sollicité par RFI. Légalement, les points du code ont déjà été condamnés par un expert, la professeure Violeta Moreno-Lax de l'université Queen Mary's de Londres, soit comme obsolètes soit comme illégaux. Dans la pratique, nous empêcher de transférer les migrants sur de plus gros bateaux capables de les ramener à terre forcerait les ONG à constamment quitter les zones de secours. Avec moins de bateaux, le nombre de morts sera beaucoup plus élevé. Politiquement enfin, il s'inscrit dans une campagne de diffamation basée sur aucune preuve. »

    De son côté, SOS Méditerranée rappelle qu'un « code de conduite volontaire », pour une meilleure coordination des activités en mer, a récemment été établi sous l'égide de spécialistes des droits de l'homme en mer, Human Rights at Sea. « L’anarchie ne se situe pas dans les opérations de secours en Méditerranée, l’anarchie se situe en Libye, pays sans structures étatiques dignes de ce nom, où prolifère un trafic d’êtres humains à grande échelle, maintes fois dénoncé », s'agaçait Sophie Beau à l'annonce de ce projet.

    Toutefois, plusieurs ONG interrogées se disent disposées à « un dialogue constructif » avec les autorités italiennes, dans un « souci de clarification ».

    « L'Italie est seule, pose Catherine Wihtol de Wenden. Elle se retrouve de nouveau submergée et appelle à l’aide. Les autres pays européens se sont dédouanés de la situation. Alors elle tente de réguler comme elle peut la situation. Mais la volonté de l’Italie de fermer l’accès à quelques-uns de ses ports risque de rendre le travail des ONG plus compliqué. »

    « Il faut créer un Etat stable en Libye », martelait Federica Mogherini dans un entretien au journal Le Monde le 17 juillet, poursuivant : « Il faut améliorer le système du partage de l’asile entre Etats membres, qui ne fonctionne pas. Je le dis comme européenne, pas seulement comme italienne. Sans solidarité, l’Europe ne marche pas. »

    Dans la Méditerranée de 2017, deux approches à la fois prosaïques et idéologiques se font face. Celle des nations membres de l'UE : souhaitant maitriser leur immigration et garder le contrôle de leurs frontières, elles tentent de mettre un terme aux traversées. Celle des ONG : l'humanitaire ne peut rester indifférent au spectacle morbide de vies humaines en perdition, et veut être en adéquation avec les principes fondateurs de l'Europe, ceux du droit d'asile et de la solidarité entre les peuples. Et au milieu sombre l'Italie, victime collatérale du chaos libyen.

    Infographie MSF

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