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    Hebdo

    «Pleine lune sur Bagdad», 14 nouvelles pleines de poésie sur la guerre

    media Une vue du marché de Shorja, dans le centre de Bagdad, le 28 juin 2014. REUTERS/Ahmed Saad

    20 mars 2003 : les Etats-Unis envahissent l'Irak. « Mektoub », (« C’était écrit »), semblent tous nous dire les personnages de Pleine lune sur Bagdad d’Akram Belkaïd. A travers ce recueil de nouvelles, le journaliste et écrivain algérien revient sur un moment-clé de l’histoire de l’Irak mais aussi de tout le Moyen-Orient. Non pour nous en décrire ses conséquences tragiques mais pour saisir l’instant fatidique, par cette magnifique et tragique nuit de pleine lune, au cours duquel une conscience collective arabe semble s’éveiller. Omniprésente, la poésie exprime cette conscience et s’érige en dernier rempart face à la violence.

    Les quatorze nouvelles qui composent le recueil d’Akram Belkaïd (Erick Bronnier, juin 2017) ont toutes en commun de se dérouler cette même nuit du 20 mars 2003, quand les Américains se mettent à bombarder la capitale irakienne.

    A quelques heures du début des opérations, la rumeur se répand dans tout le monde arabe. De Gaza, en passant par Beyrouth, Damas, Casablanca, Tunis, Le Caire, Koweït City et jusqu’au désert du Najd au centre de l’Arabie saoudite, les regards convergent déjà tous vers Bagdad.

    Voilà qu’après la guerre Iran-Irak (1980-1988) et l’invasion du Koweït en 1990, suivie de la première guerre du Golfe en 1991, l’Irak se trouve à nouveau en proie à la violence. D’aussi loin que les peuples de la région s’en souviennent, le pays semble finalement toujours avoir été en guerre. « Hulagu Khan, puis Tamerlan, puis un autre et toujours un autre », énumère ainsi un jeune Damascène.

    Fatalisme

    Mais cette fois, la guerre semble déjà perdue et les Irakiens sont marqués d’un fatalisme nouveau. A Bagdad, Gamra et Wathiq, un couple de lettrés irakiens, se sont déjà résignés. Ils ne se battront pas. Tout comme le gardien de la cité antique d’Ur, au sud de l’Irak, près de l’Euphrate, qui avait pourtant vaillamment combattu contre les Iraniens dans les années 1980, et qui défend depuis plus longtemps encore des pilleurs les trésors ensevelis des anciens rois de Mésopotamie. « Car cette fois, ce n’est pas sa guerre ».

    Depuis Washington où il a été forcé à l’exil par Saddam Hussein, Ali Bacha, lui, orchestre la fin du despote sans prendre garde aux signes annonciateurs de la débâcle. D’autres exilés semblent toutefois entrevoir un avenir plus sombre pour leur pays. « Je vais me laisser glisser et rejoindre mon pays, mon seul et unique pays. Si l’Irak, ce piège, doit mourir, je mourrai avec lui. Et s’il vient à renaître, je renaîtrai avec lui », se résigne une traductrice irakienne installée clandestinement à Paris.

    « Maudits soient Bush et son caniche… »

    Pour cette dernière, la chute annoncée de Saddam Hussein est une délivrance. Mais elle pressent les terribles répercussions de l’ingérence américaine. « Pourquoi ne suis-je guère heureuse de ce qui se trame ? Irak, mon Irak. Tant de destructions. Tant de malheurs. Que Dieu, s’il existe, maudisse Bush et son caniche ».

    Alors que les murs de sa maison tremblent sous le souffle des bombardements, Wathiq vilipende lui aussi Saddam Hussein et les Américains mais également « les autres peuples arabes si indifférents aux souffrances de l’Irak ». Pourtant, à Gaza, une grand-mère et sa petite fille comptent aussi leurs morts : « Et nous, nous dansons entre deux martyrs. Nous aimons la vie autant que possible. Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués ».

    A Damas, lorsque la nouvelle des premiers bombardements leur parvient, quatre jeunes hommes « se lèvent comme un seul homme pour regarder vers l’Est ». Leur ville s’est, elle aussi, enfoncée dans le sol car « l’Irak voisin, frère ennemi, encagé, assiégé, affamé » s’apprête encore à être dévasté.

    La guerre pour tous

    Chacune des nouvelles nées de la plume d’Akram Belkaïd semble vouloir témoigner d’une mémoire collective de la guerre. Une expérience commune qui rapproche les personnages pourtant dispersés aux quatre coins du monde arabe. Comme ce chauffeur de taxi jordanien qui convoie depuis les années 1980 des combattants vers l’Irak tandis qu’un médecin urgentiste algérien, envoyé dans la région de Chatt al-Arab, à la frontière entre l’Iran et l’Irak, les soigne.

    Il y a aussi ce lieutenant irakien réfugié en Egypte qui a préféré déserter l’armée pour « laver son honneur » plutôt que de continuer à combattre du côté de Saddam Hussein et réprimer son peuple. Tous ont déjà, d’une façon ou d’une autre, côtoyé la guerre.

    Et, comme « le tout Beyrouth, attentif au sort de l’Irak et inquiet comme souvent des répercussions locales d’une guerre pourtant lointaine », les personnages craignent tous d’être emportés par une nouvelle guerre.

    Désir de vengeance

    C’est aussi un désir partagé de vengeance qui lie les personnages de Pleine lune sur Bagdad. Au Koweït subsiste de la colère contre cet Irak qui les a tant humiliés par le passé. L’invasion du pays en 1990, sur ordre de Saddam Hussein, a laissé des séquelles chez les populations des villes occupées.

    Badra et Majboune, un couple dont toutes les rancœurs sont issues de cette invasion, réclament vengeance. Non contre le peuple irakien, mais contre le « tyran » bientôt déchu. Sur Kuwait Television, alors que les bombardements américains viennent tout juste de commencer, on annonce déjà une « nouvelle ère de liberté » pour le monde arabe.

    Les cœurs sont tout aussi divisés à Alger où l’intervention américaine ravive le souvenir de l'histoire récente. « Ils étaient où tes frères arabes quand on se faisait égorger à tous les coins de rue ? Que faisaient-ils pour nous ? Désolé, khô, que les Irakiens se démerdent. Chacun nage dans sa mer… », pourfend avec rancœur Bokous l’Algérien.

    Un même langage : la poésie

    Face à la violence, tous les hommes parlent finalement le même langage, celui de la poésie arabe qui irrigue de la première à la dernière page l’écriture d’Akram Belkaïd. « La poésie, vois-tu, c’est ce qui tient nos peines et nos frayeurs en respect. C’est ce qui libère l’âme des pesanteurs de ce monde », confie un père à sa fille.

    Ainsi, c’est avec tristesse et amertume que Gamra et Wathiq, victimes de l’embargo imposé à l’Irak, sont contraints de vendre leurs derniers recueils de poésie pour nourrir leur bébé. La poésie est aussi celle qui peut apporter la rédemption à un lieutenant complice de tortures, ou encore celle qui apaise les peines d’une petite fille palestinienne dont la maison est menacée par des bulldozers. « Car seule la poésie vainc les vipères », psalmodie sous les bombes Gamra l’Irakienne.

    De nombreux poètes arabes, tels des dieux, sont invoqués dans le récit. Parmi eux, Nâzik al-Malâïka (1923-2007), grande poétesse irakienne contemporaine, connue pour avoir été la première à écrire des vers libres en arabe. Sa figure est centrale dans le recueil et ses vers, présents sur toutes les lèvres, sont synonymes de libération pour les personnages.

    Son célèbre poème « Laver la honte » est repris par le jeune lieutenant irakien qui tente d’oublier ses crimes. Mais c’est la Lune, véritable Muse, qui se retrouve bien souvent au cœur des envolées poétiques des personnages.

    Face à elle, un jeune homme de Damas improvise : « Quand s’embrase l’astre de cristal / Mes larmes tracent des sillons / Et mon cœur s’emplit d’allégresse / Et ainsi, par Dieu, j’en suis bien aise / Car malheureux parmi les heureux ». Pleine, en cette nuit du 20 mars 2003, la Lune inspire les hommes et les libère de leurs peines mais aussi parfois de leur folie.

    Pleine lune sur Bagdad par Akram Belkaïd. Editions Erick Bonnier, 256 pages, 20 euros

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