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    «Underground Railroad»: l’incroyable odyssée des esclaves noirs américains

    media Lauréat du National Book Awards 2016 et du prix Pulitzer de littérature 2017 pour «Underground Railroad», Colson Whitehead est reconnu comme l'un des écrivains américains les plus talentueux de sa génération. Madeline Whitehead/Albin Michel

    Ils s’appellent Cora, Caesar, Mabel. Esclaves dans une plantation de Géorgie, ils aspirent à la liberté et s’évadent de leur prison au péril de leur vie, laissant derrière eux des années d’abus, de tortures et d’humiliations auxquelles ils ont survécu. Réussiront-ils à atteindre les frontières des Etats libres du Nord ? A travers leur destin semé de malheurs et d’espoirs, le romancier Colson Whitehead revisite, dans son nouvel opus Underground Railroad, l’épopée du mouvement abolitionniste qui avait mis en place un réseau d’aide aux esclaves en fuite.

    L’une des toutes dernières décisions de l’administration Obama consistait à programmer pour 2020 le remplacement sur les billets américains de 20 dollars du portrait du septième président des Etats-Unis, le général Andrew Jackson, par celui de l’abolitionniste noire Harriet Tubman.

    Née en esclavage dans l'Etat du Maryland au début du XIXe siècle, Harriet Tubman (1822-1913) avait réussi à atteindre la liberté en fuyant vers les Etats américains du Nord anti-esclavagiste. Puis, au risque de sa propre vie, elle était revenue à de nombreuses reprises dans le Sud natal et esclavagiste pour aider plusieurs centaines d’esclaves noirs à s’enfuir. L’idée d’honorer cette « Moïse noire » faisait son chemin depuis le début du second mandat de Barack Obama, mais n’a été proclamée officiellement par le Trésor américain qu’en 2016 en attendant qu’elle soit entérinée par Donald Trump.

    C’était sans compter sur l’admiration du successeur d’Obama pour le président populiste que fut Andrew Jackson, plus connu pour avoir obtenu par la force des armes l’expulsion des Indiens Creeks de leurs terres que pour son génie de la gouvernance. Pas particulièrement friand par ailleurs de l’histoire afro-américaine, le président Trump, comme on pouvait s’y attendre, vient de faire annuler la décision de son prédécesseur de distinguer l’héroïne anti-esclavagiste.

    Faute d’être la première personnalité noire des Etats-Unis à être honorée sur un billet de banque, Harriet Tubman reste associée dans l’imaginaire historique américain à ce qu’on appelle l’ «  Underground Railroad  », littéralement la « voie ferrée souterraine  ». Devenue la métaphore de la mythologie centrale américaine de la liberté, ce chemin de fer clandestin était un véritable réseau de routes secrètes permettant aux esclaves de se réfugier jusqu’au Canada. Selon les chiffres officiels, ce système officieux de solidarité et de sympathie aurait contribué à la libération de plus de 60 000 Noirs entre 1830 et l’émancipation officielle des esclaves en 1862.

    « Voie ferrée » au pied de la lettre

    C’est cette épopée historique de l’« Underground Railroad » que raconte le romancier américain Colson Whitehead dans son nouveau roman, dont la traduction française est une des publications majeures de cette rentrée littéraire 2017. Fait rarissime, ce sixième roman sous la plume de cet auteur talentueux, de la trempe des grands romanciers américains comme William Faulkner, Toni Morrison ou Philip Roth, a obtenu aux Etats-Unis à la fois le prix National Book Awards 2016, équivalent du prix Goncourt, et le prix Pulitzer 2017 dans la catégorie « fiction ».

    Cette reconnaissance, Whitehead le doit autant à la force de son récit qu’à son intelligence imaginative dont ses lecteurs ont déjà eu un avant-goût avec ses premiers romans. Avant de se lancer dans l’écriture de l’Underground Railroad, l’auteur new-yorkais avait déjà écrit cinq romans caractérisés par des intrigues tirées au cordeau et une très grande diversité de genres, allant de l'absurde  moderniste à la Kafka (L’Intuitionniste) jusqu’au récit d’apprentissage (Sag Harbor), en passant par la biographie (Ballades pour John Henry), le fantastique (Zone, 1) et l’ethnographie de la société de consommation (Apex ou le cache-blessure). Publié jusqu'ici aux éditions Gallimard, le romancier est aussi l’auteur de deux volumes d’essais et d’analyses.

    Lors de la parution de la version originale de son nouvel opus l’année dernière aux Etats-Unis, l’auteur avait raconté que l’idée d’un roman sur l’esclavage lui trottait dans la tête depuis longtemps. Ayant grandi à Manhattan dans une famille afro-américaine dans les années 1970-1980, il avait été fasciné par l’épopée des esclaves noirs qui fuyaient vers le Nord, empruntant l’ «  Underground Railroad  ». Prenant l’expression au pied de la lettre, il avait longtemps imaginé que les fugitifs empruntaient un véritable chemin de fer.

    C’est seulement plus tard, devenu adulte, qu’il finira par comprendre que cette voie ferrée clandestine n’était pas une voie ferrée réelle, mais une allégorie de la quête pour la liberté, toujours renouvelée. Une allégorie que l’Américain a préservée dans son roman, imaginant avec inventivité et précision les gares, les locomotives, les rails. «  Deux rails d’acier qui parcouraient le tunnel à perte de vue, écrit Whitehead, rivés à la terre par des traverses de bois. Les rails filaient vers le sud et vers le nord, […] : ils surgissaient d’une source inconcevable et coulaient vers un terminus miraculeux. »

    Quand l’intrigue, c’est la géographie

    «Underground Railroad» est un roman puissant sur le célèbre réseau clandestin d'aide aux esclaves américains en fuite. Albin Michel

    L’épopée des esclaves noirs fuyant vers les Etats nordistes est incarnée dans le roman de Whitehead par une jeune fille de 16 ans, Cora, esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère quand elle était encore enfant, elle tente de survivre comme elle peut à la violence de sa condition. Cora a connu la faim, le viol et des abus de tous genres, mais c’est son sentiment grandissant de désespoir face à la gratuité du mal perpétré par les maîtres contre les esclaves qui décident la jeune fille d’accepter la proposition que lui fait un compagnon d’infortune de s’évader.

    L’intrigue sera désormais déterminée par la géographie, le Sud devenu synonyme de l’esclavage et de l’injustice que l’esclave fuit pour se diriger vers la liberté garantie dans les Etats du Nord. Le duo est pris en charge par les abolitionnistes qui les font passer d’un Etat à l’autre, de la Caroline du Sud à l'Indiana, en passant par le Tennessee, alors qu’ils sont traqués par un impitoyable chasseur d’esclaves fugitifs dont l’associé exhibe autour de son cou un collier fait d’oreilles de ses victimes.

    Cette « zombification » des personnages renforce l’aspect fantastique et allégorique de l’univers esclavagiste mis en scène par Whitehead, qui emprunte autant aux Voyages de Gulliver de Jonathan Swift qu’à la science-fiction à laquelle font surtout penser les pages décrivant le voyage de Cora et de son compagnon à travers des tunnels sombres aux parois métalliques.

    «  La chose arriva dans toute sa masse d’étrangeté, écrit le romancier. […] La locomotive était noire, engin disgracieux précédé de son mufle triangulaire – le chasse-bestiaux, même si peu de bêtes étaient à prévoir sur son chemin. Puis venait le bulbe de la cheminée, un épi couvert de suie. Le corps de la locomotive consistait en une grosse boîte noire surmontée de la cabine du conducteur. En dessous, des pistons et de grands cylindres entraînaient dans une danse implacable les dix roues – deux paires plus petites à l’avant, trois paires à l’arrière…  »

    Pour la dimension réaliste, l’auteur de L’Intuitionniste s’est appuyé, selon ses propres dires, sur des récits d’anciens esclaves collectés par l’administration Roosevelt pendant la Grande Dépression des années 1930, dont on retrouve le ton sarcastique et glaçant dans la description des violences perpétrées dans ces pages contre les esclaves.

    Un mélange des genres efficace

    C'est sans doute à ce mélange de genres et de voix (réalistes, fantastiques, poétiques) répartis en strates successives qu’on doit l’efficacité de ce roman cathartique qui fait revivre aux lecteurs américains les horreurs de 250 ans d’esclavage pour mieux les libérer du poids moral de cette ignominie.

    Cette catharsis passe aussi par l’inscription des protagonistes de l’épopée anti-esclavagiste dans le mythe national, une inscription à l'oeuvre, comme en témoignent la multiplication des publications historiques sur le mouvement de l’« Underground Railroad  » et la parution au cours des dernières décennies d’une centaine de biographies de Harriet Tubman, la conductrice légendaire de la voie ferrée souterraine. Le refus de l’administration Trump d’honorer cette héroïne si fondamentalement américaine va à l'encontre de la tendance de fond de l'Histoire.


    Underground Railroad, par Colson Whitehead. Traduit de l’anglais par Serge Chauvin. Editions Albin Michel, 416 pages, 22,90 euros.

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