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    [Chronique] Nigeria: l'homme le plus riche d'Afrique change de stratégie

    media L'homme d'affaires nigérian Aliko Dangote lors de sa rencontre à Paris avec le président français François Hollande, le 7 octobre 2016. AFP/Stéphane de Sakutin

    Le plus fortuné des multimilliardaires lagotiens rêve de changer de cap. Après avoir engrangé des milliards au Nigéria, Aliko Dangote veut miser sur l'Occident. Est-ce un investissement judicieux ?

    Aliko Dangote fascine, même au-delà des frontières du Nigeria et de l'Afrique. Pas une semaine ne se passe sans qu'un média occidental ne publie un article sur l'homme le plus riche du continent. Aliko Dangote est avare de ses apparitions publiques. Il les tient souvent secrètes le plus longtemps possible. Ce qui ne l'empêche pas d'être l'objet de toutes les attentions. Leur rareté les rend sans doute plus chères au cœur des médias. En bon commerçant, il a compris cela depuis bien longtemps. Son sourire énigmatique tiendra lieu de viatique à ses projets d'investissements.

    Le magnat n'a pas beaucoup d'efforts à faire pour attirer l'attention : il ne peut que détonner sur un continent si souvent associé à la pauvreté. Les portraits de Dangote sont lénifiants plus souvent qu'à leur tour. Fils de commerçant à Kano dans le nord du Nigeria, il serait devenu riche en empruntant de l'argent à un oncle dans les années 1980. Il aurait utilisé ce pécule, à savoir quelques centaines de dollars, pour acheter du ciment : un business lucratif au Nigeria où les cimenteries étaient alors peu nombreuses.

    Un des premiers arguments avancés pour expliquer la fortune de Dangote à tout juste soixante ans est le fait qu'il serait particulièrement économe. L'argument est un peu court : des centaines de millions d'êtres humains à travers la planète peuvent attester du fait qu'ils ont adopté un train de vie particulièrement modeste toute leur vie et qu'ils ne sont pas devenus multimilliardaires pour autant. Pour démontrer son incroyable humilité, Dangote se vante notamment de conduire lui-même sa voiture dans certaines circonstances.

    Par ailleurs, il faut tout de même noter que le train de vie de Dangote n'a rien à voir avec celui de l'abbé Pierre ou de mère Teresa. Il possède notamment un superbe yacht qui mouille dans la lagune en face de Victoria Island, le « Manhattan nigérian ». Les villas dans lesquelles il habite ne respirent pas non plus la misère. Dangote ne donne en rien l'impression d'avoir fait vœu de pauvreté.

    A Lagos, personne ne comprendrait qu'il vive modestement. « Du champagne pour quelques-uns ou de l'eau potable pour tous », avait coutume de dire Thomas Sankara. Les nantis de Lagos ont bien entendu le message et ils en ont tiré une conclusion un peu différente de celle du révolutionnaire burkinabè qui préférait rouler en 4L plutôt qu'en Mercedes. A Lagos, le « bling-bling » a force de loi même chez les proches du « modeste » Dangote.

    Son personnage a toujours été entouré d'un voile de mystère. Longtemps, il est resté très discret, presque anonyme. Il n'est sorti de l'ombre que pour annoncer un jour qu'il était « le Noir le plus riche du monde ». Le magazine américain Forbes avait publié en 2007 un classement annonçant que l'Américaine Oprah Winfrey était la personne noire la plus riche du monde. « Je suis bien plus riche que ça », avait répliqué Dangote.

    L'une des raisons de la fascination exercée par Dangote : il n'a pas fait sa fortune uniquement grâce à la spéculation. D'abord commerçant, il est rapidement devenu producteur de ciment, mais aussi de pâtes alimentaires et de farines, etc. Aujourd'hui, il construit dans la région de Lagos une immense raffinerie qui coûte plusieurs milliards de dollars. Elle devrait permettre d'ici deux ans au Nigeria de ne plus dépendre des importations d'essence raffinée.

    Longtemps premier producteur de pétrole d'Afrique avant d'être dépassé par l'Angola, le pays dépend désormais des importations pour son approvisionnement en essence. Ses raffineries sont en trop mauvais état pour satisfaire la demande locale. Un paradoxe terrible pour la première économie du continent. Le projet de Dangote devrait permettre de mettre fin à ce qui est perçu comme une humiliation nationale. Mais au Nigeria, son image est parfois moins bonne qu'à l'international.

    Proche de l'ex-président Obasanjo

    Nombre d'hommes d'affaires lui reprochent d'avoir bâti son succès sur ses relations étroites avec le monde politique, notamment avec les généraux. Dangote est proche du général Olusegun Obasanjo qui a dirigé le pays à deux reprises. D'abord, à la tête du Nigeria du temps de la dictature militaire de 1976 à 1979, ce militaire est revenu au pouvoir en 1999, à la suite de sa victoire à la présidentielle.

    Réélu en 2003, il y est resté jusqu'en 2007. Aujourd'hui encore, Obasanjo reste très influent. Le général de 80 ans est toujours considéré comme un « faiseur de rois ». Il a joué un rôle essentiel dans l'élection du président Muhammadu Buhari en mai 2014. Pour le remercier des nombreux services rendus, Aliko Dangote a notamment financé le projet de bibliothèque présidentielle d'Obasanjo. Sur le modèle américain, il s'agit d'un grand parc et d'un musée à la gloire de l'ex-président, construit à Abeokuta, la ville natale d'Obasanjo.

    Nombre d'hommes d'affaires nigérians accusent Dangote d'avoir profité de ses appuis politiques pour imposer une concurrence déloyale à ses concurrents. « Il arrive à organiser des monopoles à son profit dans les domaines qui l'intéressent. Il a réussi à ruiner de nombreux rivaux. Par ailleurs, il a fait jeter en prison un de ses associés qui ne voulait pas céder ses parts. Tant qu'il n'aurait pas signé l'acte de vente de ses parts dans la société, il devait rester dans sa geôle. C'était le deal », explique un homme d'affaires, qui avoue bien volontiers avoir peur d'Aliko Dangote : « Il est trop puissant et n'hésite pas à menacer ceux qui se mettent en travers de sa route ».

    La méthode Dangote a parfaitement bien réussi au Nigeria, mais elle connaît parfois des déconvenues sur le reste du continent. « Hors de son pays d'origine, il ne dispose pas des mêmes appuis politiques. Du coup, il a vraiment du mal à s'imposer », note Aliou Ndiaye, un chef d'entreprise sénégalais.

    Le modèle Dangote est en effet intimement lié au Nigeria. La crise actuelle traversée par le pays le plus peuplé d'Afrique ne fait donc pas les affaires du magnat. Avec la chute du naira, la devise nigériane, sa fortune a presque été divisée par deux au cours des quatre dernières années, selon le magazine américain Forbes. Elle était estimée à près de 20 milliards de dollars avant la crise qui a frappé le Nigeria à partir de 2014. Elle est ensuite passée à  15,4 milliards de dollars en 2016.  Aujourd'hui, Forbes lui « attribue » la modique somme de 12 milliards.

    Selon le classement 2017 du magazine américain, Dangote reste l'homme le plus riche du continent. Mais en un an, il a perdu 54 places dans le classement des hommes les plus fortunés du monde. Il occupe désormais la 105e place alors qu'il était à la 51e l'année dernière.

    Rêve de ballon rond

    Rien ne laisse présager une remontée du naira à brève échéance. Il a durablement décroché face au dollar, à l'euro et à la livre sterling. En deux ans, il a perdu la moitié de sa valeur face à ces deux devises fortes.

    Aliko Dangote, qui a toujours été un grand pragmatique, annonce donc un changement de stratégie. D'ordinaire avare de mots, il a accordé en août 2017 une interview-fleuve à l'agence Bloomberg pour en faire l'annonce.

    Dans les années qui viennent, il va réaliser « 90 % de ses investissements aux Etats-Unis et en Europe ». Fan de football, il annonce notamment son envie d'acheter le club anglais d'Arsenal, très populaire au Nigéria, notamment à Lagos, et de « virer » l'entraîneur français Arsène Wenger qui, selon lui, « a fait son temps ».

    Fin communicant, Dangote savait que ce genre d'investissements annoncés allait faire le « buzz ». Notons tout de même que ce n'est pas la première fois que le tycoon de Lagos annonce son désir de racheter cette prestigieuse équipe de football.

    En outre, le club londonien n'est absolument pas à vendre. Par ailleurs annoncer le licenciement de Wenger avant même d'avoir pris possession du club paraît tout de même une stratégie hasardeuse. En général, les capitalistes attendent d'avoir pris le contrôle d'une entreprise pour annoncer le licenciement de ses cadres dirigeants.

    Fin stratège, Dangote agit un peu comme s'il n'y croyait pas lui-même et comme s'il s'agissait d'un leurre. Il sait que les investissements en Occident seront des plus complexes : les comptes de ses sociétés feront alors l'objet d'un examen très attentif. Dangote n'est pas connu pour sa propension à déléguer. Dans son groupe, les cadres dirigeants ont souvent une marge de manœuvre très réduite. Le roulement y est important.

    Ce management très centralisé a sans doute fait son succès à ses débuts. Dès lors que son groupe est devenu un mastodonte, il commence à poser des problèmes. Surtout lorsqu'il s'agit de s'ouvrir à l'international. Comment investir aux Etats-Unis et en Europe sans déléguer un minimum de pouvoir à des cadres dirigeants ?

    Au Nigeria, la situation devient critique. La récession dure depuis un an. Par ailleurs, les hommes politiques font pression sur Aliko Dangote pour qu'il investisse dans les projets qui leur tiennent à cœur. Originaire de Kano, le carrefour commercial du nord musulman, il est censé, selon eux, manifester sa solidarité avec cette zone.

    Lui-même nordiste, le président Buhari compte beaucoup sur Dangote pour mener à bien des projets de nature à développer sa région d'origine. Même s'ils ne sont pas toujours d'une grande rentabilité. « Les généraux savent tout ce que leur doit Dangote et ils n'hésitent pas à le lui rappeler à l'occasion »,souligne Ali Mussa, un homme d'affaires originaire lui aussi de Kano.

    « Dangote rêve de sortir de son pré carré nigérian, mais en a-t-il les moyens ? C'est toute la question », s'interroge Ali Mussa. Il ajoute avec le sourire : « Même si elle devait réussir, la mutation du groupe Dangote prendrait des années. En attendant, Arsène Wenger peut se rasséréner. Pour lui ce n'est sans doute pas de Lagos que vient le danger le plus immédiat ».

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