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    Orhan Pamuk, de l'autre côté du Bosphore

    media Le détroit du Bosphore sépare les deux parties anatolienne (Asie) et rouméliote (Europe) de la province d'Istanbul. REUTERS/Murad Sezer

    Le romancier turc Orhan Pamuk livre avec son nouveau roman, Cette chose étrange en moi, une épopée populaire centrée sur Istanbul. Dans ces pages, on est loin des quartiers occidentalisés de la cité ottomane dont l’écrivain a brossé le portrait dans ses précédents romans. Loin de cette mélancolie, qu'on appelle « huzun », et  l’opulence, ce nouvel opus sous la plume de l’un des grands conteurs des temps modernes, donne à entendre le cœur d’un métropole qui bat sous la crasse des bidonvilles et les marteaux-piqueurs des promoteurs immobiliers.

    Si Dublin était détruite, avait coutume de plaisanter l’écrivain irlandais James Joyce, l’auteur de Dubliners et d’Ulysse, on pourrait la reconstruire à partir de ses romans, dont les histoires se déroulent pour l’essentiel dans cette ville capitale irlandaise. Le romancier turc Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, pourrait dire autant s’agissant de sa cité natale Istanbul qu’il a racontée dans ses romans sous toutes ses coutures. Avec l’exactitude d’un cartographe, doublée de la passion d’un amoureux transi.

    C’est encore et toujours ce qu'il fait dans son nouveau roman Cette chose étrange en moi, qui est paru cet automne en français. On y retrouve la fidélité à la « capitale du monde », l’exactitude et l’érudition. A une différence près, toutefois. Alors que dans son premier roman Cedvet Bey et ses fils (1982), puis dans Le Livre noir (1990) et plus récemment dans Le Musée de l'Innocence (2008), Pamuk donne à voir une cité lumineuse et opulente à travers l’univers aristocratique de ses personnages de « Turcs blancs » dans les quartiers occidentalisés de la ville, on est, dans ce neuvième opus, dans la cité plébéienne.

    Le conteur du Bosphore nous entraîne cette fois dans une Istanbul pauvre, sur les pas d'un marchand de rue, dont il a fait son héros. Misérable et turbulente, cette Istanbul des bidonvilles et des banlieues où on est loin des splendeurs de palais et des tours ottomans, n’en est pas moins attachante, comme le romancier le montre, sur près de 600 pages, racontant avec le brio qu’on lui connaît les drames et les tragédies des vies ordinaires.

    « Un noyau de mystère »

    Développant sa vision de la littérature lors des conférences qu’il a données en 2010 à l’université américaine Harvard, Orhan Pamuk déclarait que « le centre d’un roman est une opinion ou une intuition profonde sur la vie, un noyau de mystère enfoui à l’intérieur, réel ou imaginé. C’est pour explorer ce lieu, en découvrir les implications, que les romanciers écrivent (…) ».

    Le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk, de passage à Paris, pour le lancement de son neuvième roman en traduction française: « Cette chose étrange en moi». C.Hélie/Gallimard

    Dans Cette chose étrange en moi, le «  mystère enfoui à l’intérieur  » est incarné par la vie, les ambitions et les amours de son héros Mevlut Kataras. Celui-ci fait partie de ces migrants venus grossir au cours des cinquante dernières années les banlieues de l'ancienne capitale ottomane. Entre 1969 et 2012 qui est l’amplitude temporelle du roman de Pamuk, comme le précise son sous-titre   La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l’histoire de ses amis et tableau de vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages »), Istanbul a vu sa population passer de trois à treize millions d’habitants. Cette démographie galopante est à la fois un drame et source du dynamisme retrouvé de la « capitale du monde », comme le montre Pamuk dans son roman.

    Mevlut a 12 ans quand son père déjà installé depuis plusieurs années à Istanbul le fait venir auprès de lui. Loin des campagnes d’Anatolie et de ses repères imaginatifs et affectueux, l’adolescent déraciné s’adapte rapidement aux règles de la vie urbaine et se fait initier aux secrets de la grande ville cosmopolite en accompagnant son père marchand ambulant pendant ses tournées nocturnes. Père et fils parcourent la ville à pied, vendant entre autres de la boza, une boisson traditionnelle à base de céréales fermentées.

    Boisson très légèrement alcoolisée, la boza a connu son heure de gloire à l’époque des Ottomans lorsque, conformément aux préceptes de l’islam, l’alcool était banni dans le sultanat. Avec la révolution laïque de 1923 qui a levé l’interdit sur l’alcool, l’intérêt pour la boza a décliné, mais les vendeurs ambulants parcourant les rues et poussant leur cri de « boo...zaa » en ont préservé la légende et le souvenir du « bon vieux temps » auquel elle est toujours associée. Sous la plume du romancier, cette boisson identitaire devient une métaphore puissante de la nostalgie pour le passé impérial qui semble réunir les Stambouliotes au-delà de leurs croyances religieuses et politiques. Qui plus est, des controverses sur la teneur en alcool de la boza donnent quelques-unes des pages les plus hilarantes du roman.

    Le « nœud de mystère » au cœur de l’intrigue qu’évoque le romancier dans son discours de Harvard concerne ici surtout la vie sentimentale du protagoniste. A l’occasion du mariage de l’un de ses amis au village natal, le jeune homme croise le regard d’une jeune fille, très belle. Cet échange tout en ardeur et en séduction va hanter les jours et les nuits de Mevlut. A son retour en Istanbul, il écrit des lettres d’amour pleines de fougue et de passion à sa dulcinée, avant de finir par l’enlever avec le consentement de l’intéressée. Or il y a méprise car la jeune femme qui suit Mevlut n’est pas celle dont le jeune homme était tombé amoureux au premier coup d’oeil, mais cela ne l’empêche pas de l’épouser et de l’aimer. Preuve que, même dans les marges de cette grande ville, l'honneur et la dignité ne sont pas de vains mots.

    Roman d’apprentissage

    Confronté aux complexités de la vie comme à celles de la ville, Mevlut Karatas que l’on suit sur l’espace de quatre décennies, se révèle être un héros positif d’une maturité hors du commun. C'est un homme qui puise sa force autant en lui-même que dans les mutations de la société et de l’histoire auxquelles il assiste en acteur d’un processus de catharsis collectif en temps réel. En romancier moderne, Pamuk a fait le choix de mettre les retournements personnels de ses personnages constamment en parallèle avec les grands bouleversements collectifs tels que les coups d’Etat en Turquie, la chute du mur de Berlin ou effondrement des tours jumelles de New York. Cela donne un grand roman d’apprentissage, habilement inscrit dans l’histoire de la Turquie moderne.

    La puissance de ce roman réside également dans sa narration qui mêle, avec un sens poussé d’économie de moyens, les techniques du roman réaliste avec celles des romans post-modernes, l’omniscience narrative à la troisième personne avec celle de la perspective limitée de la narration à la première personne. Enfin, Cette chose étrange en moi est aussi un roman politique, pas ouvertement comme l’ont été quelques-uns des précédents romans de ce conteur du Bosphore, mais de manière plus ironique, et certainement plus maîtrisé.

    Qui plus est, cette fois, la cible des attaques du romancier laïc n’est pas seulement celle à laquelle on pense, mais aussi le camp d’en face que le vendeur de la boza rencontre pendant ses pérégrinations à travers la ville. Les sécuralistes turcs « ont tendance à oublier d’être des démocrates », disait l’écrivain dans un entretien accordé au Paris Review (1). Et d’ajouter : « Le pouvoir des sécularistes en Turquie s’appuie sur l’armée. Cela détruit notre démocratie et notre culture de tolérance. »

    Des contradictions que souligne le beau titre de ce neuvième roman emprunté au poète romantique anglais William Wordsworth :

    « Je fus parfois troublé de soucis de prudence,
    Et, plus que tout, d'un sentiment d'étrangeté,
    L'impression que je n'étais pas pour cette heure,
    Ni pour ce lieu.
    »

    « Cette chose étrange en moi » est le neuvième roman d'Orhan Pamuk. Gallimard

    Cette chose étrange en moi, par Orhan Pamuk. Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy. Editions Gallimard, 680 pages, 25 euros.

    (1) The Paris Review, issue 175, Fall/Winter 2005.

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