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    [Chronique] Nigeria, Bénin: aux frontières du réel

    media Une grande partie des voitures en circulation au Nigeria arrive en contrebande par le Bénin. ©Reuters/Greg Ewing

    La frontière entre le Nigeria et le Bénin reste particulièrement difficile à franchir, notamment à cause de la corruption. Bien souvent, l'intégration régionale tient encore du vœu pieux.

    Un monde sans frontières, tant de gens en rêvent ; notamment de jeunes Africains prêts à monter dans des pirogues brinquebalantes au risque de leur vie pour découvrir l'Europe. Ils ont l'impression d'être prisonniers de leur continent et imaginent n’avoir aucune perspective. Pourtant, l’Afrique tente bien de lutter contre ce sentiment d'enfermement. Inspirée par le modèle de la communauté européenne, la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) est un espace destiné à promouvoir les échanges. Les citoyens des pays membres sont censés pouvoir s'y déplacer librement.

    Le Nigeria devrait être particulièrement sensible à sa destinée puisque le siège de la CEDEAO est situé à Abuja : qui est par ailleurs la capitale fédérale du pays le plus peuplé d'Afrique. Si la CEDEAO a été fondée en 1975, dans la pratique, certaines frontières n'ont jamais été aussi difficiles à franchir, notamment pour les Ouest-Africains. Il en va ainsi de celle de Sémé, principal point de passage entre le Bénin et le Nigeria.

    Plusieurs heures pour passer la frontière

    Passer cette frontière relève plus que jamais du cauchemar. A vol d'oiseau, Porto-Novo, la capitale du Bénin, et Lagos, la capitale économique du Nigeria, sont voisines : une centaine de kilomètres les sépare. Les deux cités sont aussi très proches dans le domaine culturel. Lagos est une ville située au cœur du pays yorouba, dans le sud-ouest du Nigeria, et Porto-Novo compte elle aussi une très forte communauté yorouba. Le commerce entre les deux villes lagunaires est intense.

    Avec ou sans passeport CEDEAO, il faut pourtant plusieurs heures pour passer la frontière. Souvent, le candidat au passage subira au moins une vingtaine de contrôles du côté nigérian. Il lui sera bien difficile de savoir qui fait quoi et qui est qui ? Des jeunes dépenaillés portant des tee-shirts troués vont se jeter devant le véhicule. Ils vont exiger les passeports. Faut-il les leur donner ? Ne risquent-ils pas de partir en courant avec ? Le doute est permis même si la plupart du temps, ils travaillent pour les douaniers, assis un peu plus loin. Ils font le « sale boulot » pour les « gabelous » : harceler les candidats au passage.

    Si ceux-ci montrent trop de résistance, ils seront envoyés vers les vrais douaniers qui n'hésiteront pas à prétendre que le passeport est faux sous prétexte que sa couleur ne leur plaît pas. Ou alors ils affirmeront que le carnet de vaccination ne contient pas les bons tampons. Pendant de longues minutes, le « vrai douanier » peut s'éloigner avec le « faux passeport ». Il peut même s'enfoncer dans la brousse, sans que l'on sache s'il va boire du vin de palme ou essayer de revendre le passeport. L'angoisse est palpable.

    S'il s'agit d'un passeport CEDEAO, le « gabelou » peut aller jusqu'à contester l'appartenance de tel ou tel pays à la CEDEAO : de préférence, les « petits » Etats, comme la Gambie ou la Guinée-Bissau. Le titulaire de ces passeports n'aura alors d'autre choix que de payer les douaniers pour le laissez-passer. On le voit, l'intégration régionale a encore des progrès à faire.

    Une épreuve digne de « Fort Boyard »

    Autre étrangeté de cette frontière, les taxis n'ont pas le droit de la franchir. Officiellement, il s'agit pour les autorités de lutter contre les trafics de véhicules entre les deux pays. Les taxis nigérians s'arrêtent donc à la frontière. Il faut alors louer un autre véhicule pour passer le « no man's land » de plus d'un kilomètre séparant les deux pays.

    Evidemment, les taxis autorisés à circuler dans le « no man's land » font payer à un tarif prohibitif l'honneur de monter dans leurs véhicules à l'agonie. Bien des candidats au passage préfèrent passer la frontière sur des taxis motos, les « okadas » (côté nigérian) et les « zémidjans » (côté béninois). En saison des pluies, leur passage sur les sentiers de latérite et de sable est des plus périlleux. Avec les bagages dans les bras, l'équilibre du zémidjan est particulièrement précaire. Au point que nombre d'entre eux tombent dans les tombereaux de boue qui envahissent les pistes gorgées d'eau.

    Une fois passée cette épreuve digne de Fort Boyard, les candidats au passage devront trouver un autre véhicule : cette fois-ci du côté béninois. A priori, côté francophone les contrôles douaniers sont moins intempestifs. Rien à voir avec le Nigeria, où des gabelous peuvent continuer à vous harceler sur la route de Lagos, 50 kilomètres après la frontière.

    Mais même côté Bénin, un douanier peut accuser un candidat au passage d'être un trafiquant de drogue sans aucune preuve. Il ne le libérera que moyennant espèce sonnante et trébuchante. « Cette frontière c'est un peu le Far West », estime Alain de Souza, un commerçant béninois qui la franchit régulièrement.

    Quand « la frontière se décante »

    Ce passage de frontière est tellement éprouvant que bien des habitués préfèrent l'effectuer le dimanche matin, aux heures matinales où les douaniers y sont moins nombreux. Certains sont de repos ou à l'église et le nombre de contrôles diminue. Au Bénin, on dit alors que « la frontière se décante ».

    Les populations sont tellement épuisées par ce harcèlement frontalier que celles qui peuvent se le permettre passent désormais la frontière en avion. Elles prennent un vol Lagos-Cotonou qu'elles payent au prix fort et voyagent par la route de Cotonou à Porto-Novo. Là encore, le voyage peut s'avérer complexe. Les vols sont fréquemment annulés ou en retard.

    Trafics sans frontières

    En 2017, les citoyens du Nigeria et du Bénin habitant à deux pas les uns des autres éprouvent toujours les plus grandes difficultés pour se voir. Alors même que tous les trafics entre les deux pays fonctionnent à merveille, à commencer par celui de l'essence, le « kpayo ». En provenance du Nigeria, le kpayo franchit les frontières la nuit par la route ou la lagune. Stockée notamment dans des bouteilles de rhum Saint-James, cette essence de contrebande est vendue sur les routes béninoises au grand jour. Elle est même commercialisée dans les centres-villes, sur le bord des routes. Autre sujet d'étonnement pour les nouveaux venus dans la région : une très grande partie des voitures en circulation au Nigeria sont arrivées en contrebande par le Bénin.

    Il serait possible de multiplier les exemples de ces activités transfrontalières illégales qui prospèrent. Même les trafics de « têtes nok » (antiquités originaires du centre et du nord du Nigeria) passent par cette frontière, de même que les trafics d'êtres humains. Des enfants achetés ou volés au Bénin sont emmenés de force au Nigeria où ils travaillent le plus souvent dans des conditions particulièrement pénibles.

    C'est l'un des paradoxes de l'intégration régionale : l'honnête citoyen titulaire d'un passeport en bonne et due forme aura le plus grand mal à passer la frontière facilement, alors que les trafiquants peuvent s'en donner à cœur joie. Pour le citoyen de base, qui n'a pas les moyens de verser des pots-de-vin ou qui ne souhaite pas le faire, la CEDEAO reste un concept un peu creux. L'un de ces mots vides de sens lancés sur une frontière qui a tout du chaos urbain et où règne avant tout la loi du plus fort ou du plus riche.

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