GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Dimanche 19 Novembre
Lundi 20 Novembre
Mardi 21 Novembre
Mercredi 22 Novembre
Aujourd'hui
Vendredi 24 Novembre
Samedi 25 Novembre
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Hebdo

    Sur la route des Indes, avec Anuradha Roy

    media Anuradha Roy a remporté le prestigieux DSC Prize, décerné chaque année au meilleur ouvrage de fiction d’Asie du Sud, pour son roman «Sous les lunes de Jupiter». Ishara S.KODIKARA / AFP

    Romancière et éditrice, Anuradha Roy s’est imposée de roman en roman comme la nouvelle voix des lettres indiennes. Sous les lunes de Jupiter, son dernier roman à paraître en traduction française, donne la mesure d’un talent remarquable, qui puise son miel dans le militantisme féministe et dans les travers d’une société indienne hypocrite et injuste.

    Racontant la genèse de ses livres, la romancière indienne Anuradha Roy a expliqué lors d’une interview que ses romans avaient tous pour point de départ, pas seulement des idées, mais surtout des images. C’est la découverte de la photo jaunie d’une maison familiale abandonnée qui l’avait conduite à imaginer l’intrigue et les personnages de Un Atlas de l’impossible, son premier roman paru en 2003. Traduit en quinze langues, ce premier opus a fait la réputation de Roy en tant que conteuse hors pair des turbulences psychiques au féminin et praticienne d’une prose aussi précise qu’évocatrice.

    Le troisième titre sous la plume de cette romancière talentueuse qui vient de paraître en traduction française, Sous les lunes de Jupiter, ne déroge pas à la règle, entraînant les lecteurs dans un flot de paroles et d’images qui, le livre refermé, continuent, longtemps, de les hanter.

    Métaphore de la violence

    L’une de ces images, c’est sans doute celle du coéquipier du protagoniste s’en prenant, sous l’emprise de l’alcool ou de la cocaïne, à un chien errant avec une batte de cricket. « Suraj avait frappé son flanc, écrit Roy, un premier coup suivi de nombreux autres. Il ne pouvait s’arrêter, ses bras ne lui appartenaient plus. Les cris aigus du chien alimentaient sa fureur. Il avait frappé de plus en plus fort comme animé du besoin de pulvériser l’animal. »

    La pauvre bête ne sera pas pulvérisée pour autant et traînera sa vie durant des pattes arrière abîmées, comme témoignage de la violence que les puissants exercent contre les impuissants, les hommes contre les femmes, les hautes castes contre les mal-nés, les humains contre les animaux, qui est le thème central du nouveau roman d’Anuradha Roy. Il faut lire le sort réservé au chien comme la métaphore de la violence qui est au cœur de Sous les lunes de Jupiter. Il s’agit d’une violence diffuse, réelle par moments et dont fut victime autrefois la jeune héroïne du roman.

    A 25 ans, Nomita est une réalisatrice de films documentaires, vivant en Norvège. D’origine indienne, elle a été adoptée à son adolescence par une famille à Oslo. Le roman raconte le retour de Nomi dans son pays natal pour tourner des images en vue d’un film documentaire sur des villes sacrées de l’Inde où toute l’économie locale tourne autour des temples. Jarmuli, au bord du golfe du Bengale, où le protagoniste débarque, est un lieu imaginaire, mais structuré selon les modèles des villes comme Bénarès ou Konarak, où pèlerins et touristes du monde entier se rendent par milliers. Les premiers pour se purger de leurs propres péchés, les autres pour voir de près le mystère de la sacralité à l’œuvre. 

    Comme on peut l’imaginer, le choix de Jarmuli n’est pas anodin pour l’héroïne du récit. Nomi connaît cette ville sainte pour y avoir vécu dans son enfance lorsque, fuyant des émeutes inter-confessionnelles dont l’Inde est coutumière et abandonnée par ses parents, elle y avait trouvé refuge dans un ashram. Or, le gourou charismatique qui dirigeait ce lieu prétendument dédié à la quête spirituelle, s’est révélé être un escroc, doublé de prédateur sexuel. Aux jeunes filles que son institution accueillait, l’homme faisait subir de grandes violences sexuelles, n’hésitant pas à les faire battre et torturer par ses gardes du corps quand elles refusaient de se soumettre à ses désirs. Violée par le Guruji à sa puberté, Nomi avait fui l’ashram et Jarmuli.

    Des correspondances subtiles et poétiques

    De retour en Inde, Nomita Frederiksen replonge dans son passé, sans réussir toutefois à retrouver les lieux de ses tourments, ni les hommes et les femmes qui furent les auteurs des violences perpétrées contre elle et d’autres filles. C’est cette quête que raconte Anuradha Roy, établissant des correspondances subtiles et poétiques entre l’histoire de son protagoniste et celles des autres personnages du roman, eux aussi pris dans l’écheveau inextricable de la vie et de ses violences grandes et petites. Parallèlement et en résonance avec la trajectoire intérieure de Nomi, évoluent celles des comparses dont les plus émouvantes sont les trois vieilles dames voyageant à Jarmuli, pas pour exorciser quoi que ce soit, mais plutôt pour célébrer la vie, leurs longues amitiés et leurs connivences qui font fi de convenances et de la lourdeur du quotidien.

    Les péripéties de cette intrigue complexe et polyphonique font entrecroiser avec brio les destins d’une galerie de personnages marqués par le sceau du désir, de traumatismes et de quêtes inassouvies. Et sur tous planent les mystères de Jarmuli, ville sacrée à l’Indienne où derrière les turbulences du présent s’amoncellent les vestiges d’un riche passé civilisationnel aux codes demeurés encore largement opaques.

    Il y a quelque chose de fostérien dans ce roman qui n’est pas sans rappeler La Route des Indes et son écriture, qui tire sa force de son équilibre étonnant entre le militantisme lucide et l’émotion portée à fleur de mots. Une singularité qui a valu à Roy de nombreux prix littéraires, dont le prestigieux DSC Prize for Fiction 2016 pour son dernier roman.

    ►Extrait : « L’obscurité suintait du sol, recouvrant peu à peu chacun des arbres, chacune des habitations, les fondant en un bloc de ténèbres. Dans une ruelle, un vieil homme corpulent s’installa tant bien que mal dans le rickshaw qu’il avait réservé pour la soirée.

    – Elles sentent toutes le moisi, comme de vieilles serviettes humides, et elles sont tout aussi flasques… grommelait-il. Je veux une jeune fille bien tendre, à la peau aussi lisse qu’une tomate. Et juteuse quand on mord dedans. »


    Sous les lunes de Jupiter, par Anuradha Roy. Traduit de l’anglais par Myriam Bellehigue. 2017, 320 pages, 22,50 euros.

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires
     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.