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    Le naufrage oublié du paquebot l'«Afrique», exposé à Bordeaux

    media Une photographie ancienne du paquebot l'«Afrique». Association Mémoires et partages

    La plus grande catastrophe maritime civile de l’histoire de France a lieu le 12 janvier 1920 à 3 heures du matin. Deux jours plus tôt, le paquebot l’Afrique a embarqué de Bordeaux. Le 11 au soir, au large des Sables-d’Olonne, il heurte sur les hauts fonds du plateau de Rochebonne, un bateau-phare censé en prévenir l’accès. À son bord, équipage compris, voyagent 602 personnes. Il n’y aura que 34 survivants. Parmi les victimes, on compte 185 tirailleurs, que l’armée française vient de démobiliser. Une exposition revient sur cet événement tragique à Bordeaux, jusqu’au 30 janvier 2018.

    Karfa Sira Diallo, le commissaire d’exposition, est né à Thiaroye au Sénégal, lieu hanté par la mémoire des tirailleurs sénégalais massacrés par l’armée française le 1er décembre 1944. Son père était infirmier militaire. Après des études à Dakar, il suit un troisième cycle de Sciences Po à Bordeaux, où il habite toujours aujourd’hui.

    « Cette ville, explique-t-il, a été le premier port colonial et le deuxième port négrier de France. Et c’est l’une des plus réticentes à revenir sur ce passé. » Engagé depuis 1998 dans le mouvement associatif, ce consultant de 46 ans s’est spécialisé dans l’intelligence mémorielle. Depuis sa fondation en 2013, il dirige l’association internationale Mémoires et partages, entre Bordeaux et Dakar.

    Dans le parcours de Karfa Sira Diallo, « le combat revendicatif militant s’est changé en un travail de mémoire et surtout d’histoire, dans une perspective d’éducation populaire ». Sa patience a porté ses fruits. L’exposition itinérante, « Le mémorial des tirailleurs naufragés », est labellisée par la Mission nationale du centenaire 14-18 et présentée depuis le 12 janvier dans le très officiel Hôtel de Région Nouvelle-Aquitaine, partenaire du projet avec le Commissariat général à l’égalité des territoires.

    Une catastrophe oubliée

    « Une juste mémoire peut participer à l’intégration comme à combattre les stéréotypes », reprend celui qui a organisé par le passé des moments de dialogue avec les descendants de famille enrichies dans la traite des esclaves. Celle du paquebot l’Afrique est particulièrement complexe. Armé en 1907, la même année que le Titanic, il est à l’origine dédié au transport mixte de personnes et de marchandises. Pendant la guerre, il navigue entre Bordeaux et Dakar et poursuit cette mission jusqu’à son dernier départ, le 10 janvier 1920.

    Ce jour-là, une première collision, probablement avec une épave anglaise, ouvre une voie d’eau qui produit à son tour une série d’avaries. Au sortir de l’estuaire, le bateau se met à dériver vers le nord alors que la tempête fait rage. Un appel de détresse du capitaine reste sans effet dans les heures qui suivent la seconde collision, car les embarcations mobilisées ne parviennent pas à rejoindre le lieu du drame. Plusieurs canots mis à la mer sont emportés corps et biens, décourageant la plupart des survivants de quitter le navire, qui finit par piquer du nez avant de couler en une poignée de secondes.

    La tragédie fait parler d’elle jusqu’à l’Assemblée nationale. Mais la surprise de l'élection présidentielle, qui voit Paul Deschanel l’emporter sur Georges Clemenceau, le souvenir encore récent du Titanic qui a fait plus de 1 500 victimes, enfin les deux millions de morts et de disparus français civils et militaires de la Grande Guerre ont tôt fait de renvoyer le naufrage dans l’oubli. Les noms des noyés n’apparaissent guère qu’au fond du cimetière des Sables-d’Olonne. Et pour quelques tirailleurs, semble-t-il, dans un cimetière de Conakry.

    Des tirailleurs morts pour la France

    Malgré leur nom générique de « tirailleurs sénégalais », beaucoup auraient dû débarquer dans les ports des actuelles Guinée et Côte d’Ivoire. Parmi eux, certains devaient poursuivre leur route vers les actuels Mali et Burkina Faso. Pendant la guerre, tous avaient servi à Thessalonique, sur le front oriental, d’où leur démobilisation tardive, plus d’un an après l’Armistice.

    À bord, ils ne sont pas les seuls « indigènes sujets français ». On en compte aussi parmi les chauffeurs de l’équipage. S’ajoutent encore neuf boys - des serviteurs – et des blanchisseurs. La première démarche concernant les militaires menée par l’association Mémoires et partages est de les faire reconnaître en 2016 comme « Morts pour la France ». Malgré l’action de plusieurs parlementaires, la démarche n’aboutit pas.

    Karfa Sira Diallo compte désormais sur la circulation de son exposition, notamment à La Rochelle, pour réveiller les consciences, ainsi que sur le centenaire de l’événement en 2020. Le naufrage de l’Afrique a fait jusque-là l’objet de deux ouvrages, l’un de Roland Mornet en 2006, l’autre de Daniel Duhan, par ailleurs coréalisateur du documentaire Mémoires de l’Afrique, réalisé en 2014. Mais aucun de ces travaux n’est centré sur le sort des tirailleurs.

    Un intérêt croissant pour les troupes coloniales

    Du côté des pays d’origine, la mémoire de cette tragédie emblématique n’est guère mieux entretenue. Les courriers envoyés par Karfa Sira Diallo aux huit chefs d’Etat concernés par l’identité des disparus sont restés sans réponse. Seule la Côte d’Ivoire a jusque-là rendu hommage à ses soldats noyés en imprimant un timbre commémoratif en 1990. En France, cette démarche d’étude et de reconnaissance des troupes venues des colonies fait pourtant écho à quelques autres.

    En 2009, l’association Mémoire du tirailleur sénégalais a achevé le recensement des 1 137 soldats qui reposent au cimetière du Trabuquet à Menton. La visite s’en accompagne aujourd’hui de panneaux explicatifs très complets. À l’Université de Bretagne-Sud, l’historienne Armelle Mabon œuvre depuis près de vingt ans afin de lever les zones d’ombre et les incohérences sur le massacre de Thiaroye. Une autre universitaire, Mélanie Bourlet, travaille à faire connaître la figure de Bakary Diallo, tirailleur peul qui a publié ses mémoires en 1926, sous le titre de Force-Bonté.

    Ces initiatives sont d’autant plus salutaires que lors de la Première Guerre mondiale, près de 80 000 soldats issus des colonies sont morts ou sont disparus au combat. On y ajoutera peut-être un jour les 185 malheureux de l’Afrique, engloutis sur la route d’une liberté retrouvée.

    ► Notre webdoc Mémoire en marche, Sur les traces des tirailleurs sénégalais

    L'affiche de l'exposition «Le mémorial des tirailleurs naufragés». Mission nationale du centenaire 14-18

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