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    [Reportage] Francophonie: du théâtre en français facile

    media Katia Shahoika et les élèves du lycée de Tarnow en répétition. RFI / Pascal Paradou

    Pour la troisième année consécutive, dix écrivains francophones se sont retrouvés en Pologne pour écrire du théâtre destiné aux apprenants en français. Une méthode ludique et innovante.

    « Plus de livre d’école, plus de grammaire, plus d’orthographe, il faut jouer et comprendre le français avec le corps. Le but est d’apprendre par la vie ! » Le conseil de Suzanne Emond est dit avec passion et conviction. Autrice et comédienne belge vivant à Berlin, elle est persuadée que seule l’expérience, et en l’occurrence l’expérience théâtrale, peut permettre l’apprentissage d’une langue étrangère.

    Avec neuf autres écrivains francophones, elle vient donc de vivre quinze jours enfermée dans le château de Dwor Sierakow, à une quarantaine de kilomètres de Cracovie en Pologne. Le jour, seule distraction : la marche à pied sur les routes ou les champs environnants, dans la lumière pâle de cet hiver enneigé. Le soir, ce petit monde se retrouve dans une ambiance un peu colonie de vacances, s’enivre de mots et de vodka, un peu.

    Dix jours pour écrire une pièce

    De ce huis clos naîtront dix pièces de théâtre destinées au jeune public, et tout particulièrement aux apprenants en français et à leurs professeurs. Tout est parti d’un constat fait par Jan Nowak et Iris Munos qui ont créé la structure Drameducation : l’absence totale en Pologne de pièces contemporaines en français pour animer des ateliers de théâtre. Ce jeune prof, trentenaire, débonnaire, à la passion irrésistible a eu tôt fait de convaincre des écrivains jeunesse, mais aussi des mécènes comme la fondation Zigmund Zaleski pour lancer ce projet « 10 sur 10 » : commander à dix auteurs une pièce de dix pages pour dix acteurs à écrire en dix jours.

    Auteur confirmé, Luc Tartar adore ces contraires et ce temps de travail intensif, car « écrire ne correspond en rien au rythme de la vie contemporaine », assure-t-il. Arrivé en Pologne, il a été frappé par toutes les bouteilles plastiques, cannettes et autres déchets sur les bas-côtés de la route. Puis dans le château il a trouvé une bouteille de vodka enfouie dans la terre et l’idée est venue de raconter le parcours d’une bouteille à la mer qui, de Marseille a Grand-Bassam, emporte le message d’amour d'Amédée, ancien tirailleur sénégalais devenu cantonnier dans le Vieux Port pour la belle Akissi, devenue vieille.

    « Il faudra expliquer le mot cantonnier, car c’est un mot peu usité », affirme Jan Nowak très attentif à l’accessibilité des textes, sinon la structure du texte joue sur des variations. On retrouve cette bouteille en plusieurs endroits et en plusieurs moments de l’histoire avec des effets de répétitions et c’est tout à fait adapté à des jeunes. En plus, il y a un effet collectif et choral, c’est super. »

    Tous les soirs, tous se réunissent pour lire leur texte à haute voix et c’est le moment de vérité, un temps d’échange bienveillant et très attendu par chacun. Avec un peu de trac pour Penda Diouf. Son histoire c’est celle d’une bande de jeunes dans une cité et d’une bavure policière. Travaillant à Saint-Denis, il en fait une pièce d’actualité tout en pensant à la phrase d’un Afro-Américain entendue lors de l’élection d’Obama qui donne son titre au texte : « On est enfin chez nous, on va enfin pouvoir poser nos valises ». Phrases courtes, rebondissement choc, la jeune femme dit écrire naturellement en français facile.

    Séance de travail et de lecture avec l’ensemble des auteurs de «10 sur 10». RFI / Pascal Paradou

    Favoriser les rencontres

    Autre auteur invité, le Camerounais Sufo Sufo. Il écrit une pièce intitulée Le taille-crayon ou l’histoire d’un jeune homme qui invente « le futur » et se fait piquer l’idée à la veille de la présenter devant le Collège des savants. Pour ce texte, il reconnaît « se censurer un peu pour être le plus simple possible, mais cette résidence lui permet surtout de briser un peu la solitude de l’auteur en favorisant les rencontres avec d’autres écrivains francophones », car c’est bien là sa définition de la francophonie, le partage d’un esprit commun.

    Avec ses 1,98 m, Camille Rebetez se définit comme le plus grand auteur suisse et il est prêt « à mettre un couvercle sur sa langue, en étant plus simple, pour ce combat. Il faut causer aux jeunes et proposer aux francophones non français des textes contemporains. C’est quasiment une mission ! » Et Julie Annen enchaîne, si heureuse que sa pièce, une adaptation de La petite fille aux allumettes, fasse une tournée de 25 dates en Pologne. La preuve d’une explosion des auteurs écrivant en français dans cette partie du monde si éloignée de Paris ou de Kinshasa.

    Dix auteurs enfermés au fin fond de la Pologne, Sufo Sufo a trouvé cela « bizarre » au début, mais force est de constater que l'expérience fonctionne bien. En trois ans, 620 profs ont été formés en Pologne et depuis quelque temps Iris Munos, la partenaire de Yan Nowak exporte cette méthode d’apprentissage dans le monde, au Brésil en ce moment, bientôt aux Etats-Unis et dans une partie de l’Europe. Sufo Sufo rêve aussi de voir ces textes joués en Afrique pour les cours ou les ateliers de théâtre.

    Penda Diouf, Luc Tartar et Sufo Sufo (de gauche à droite). RFI / Pascal Paradou

    Apprendre le français avec le corps

    Samedi matin dans cet hôtel château de Dwor Sierokow, une dizaine de jeunes lycéennes, pieds nus, en collant et T-shirt noir se retrouvent autour de Katia Shahoika de l’équipe 10 sur 10. Exercices d’échauffement, puis elles doivent crier pour faire porter la voix. Aux cris se substituent des répliques : « Quelle heure est-il ? », « trop tard elle est morte ». Travail de prononciation et de mémorisation. A cette étape, les élèves parlent sans comprendre le sens de ce qu’elles disent. Pas de traduction. Pas de grammaire et pourtant dans une troisième étape, Katia leur demande de mettre de l’émotion. Et les mots se colorent, se mettent en bouche. Leur prof Ewa Gawron est emballée par cette méthode, car elle permet de mettre l’élève en situation d’apprentissage « comme à l’âge de l’enfance, car l’enfant parle d’abord sans comprendre ».

    Dans ce lycée de Tarnow, 165 élèves sur 700 apprennent le français. Un fort pourcentage sachant que le français est la troisième langue apprise en Pologne après l’anglais et l’espagnol. Et le projet « 10 sur 10 » est un accélérateur d’apprentissage, car l’objectif est aussi de participer du 25 au 28 mai aux Rencontres internationales francophones de Posnan. Une vingtaine de troupes lycéennes sont attendues avec des textes issus de ces résidences. Cette année, plusieurs troupes d’Europe de l’Est, mais aussi une troupe guinéenne, deux arméniennes, une tunisienne, une espagnole… Belle démonstration d’une francophonie en marche et suprême récompense pour l’équipe du projet quand une lycéenne leur dit : « Je veux apprendre le français car j’aime jouer avec les émotions et je sens qu’avec le théâtre, je peux parler cette langue. Je n’ai pas peur ».

    Jan Nowak entouré des auteurs et des élèves du lycée de Tarnow. RFI / Pascal Paradou

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