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    Esther Kouyaté, ou la discrétion magnifique

    media Esther Kouyaté Mabô Kouyaté

    Le 4 janvier dernier, Esther Marty Kouyaté, femme de théâtre aux multiples talents a brusquement disparu. L’hommage officiel qui lui a été rendu aux Lilas, où elle vivait depuis 25 ans, en dit long sur l’immense estime que ses qualités humaines et artistiques avaient pu susciter.

    Qu’ils soient publics ou privés, les mots pour la décrire sont toujours les mêmes : gaieté, simplicité, discrétion. On aurait tort pourtant de conclure à l’effacement : celle qui en imposa à l’immense acteur burkinabé Sotigui Kouyaté, de dix-neuf ans son aîné, au point d’en devenir l’épouse et la collaboratrice, était une personnalité artistique complète et complexe, dont l’aura pouvait aussi intimider. Costumière, décoratrice, comédienne, metteuse en scène, elle avait parcouru tous les métiers du théâtre. Formatrice, elle savait aussi en transmettre les secrets.

    Une curiosité insatiable et des talents multiples

    Comme Guillaume Tell, Esther naît à Altdorf, dans le canton d’Uri, en Suisse alémanique. Son grand-père est conteur. Ce monde familial, montagnard et paysan, laisse place aux légendes et aux récits traditionnels et lui transmet le goût de l’oralité.

    C’est ainsi qu’en 1985, fascinée par le Maharabata de Peter Brook auquel elle assiste dans les carrières d’Avignon, elle découvre Sotigui Kouyaté, lui-même issu d’une famille de griots. Sotigui est à un tournant de sa carrière. Ce spectacle va faire de lui un des acteurs fétiches du grand metteur en scène britannique. Tous deux ont en commun d’être indéfinissable et Esther reconnaît en son futur époux une figure aux multiples talents. Né à Bamako au Mali, Sotigui a fait de nombreux métiers. Il a même été un temps capitaine de l’équipe nationale de football du Burkina Faso.

    Leur premier échange, se souvient Mabô, l’aîné de leurs deux enfants, a lieu au bar du Théâtre des Bouffes du Nord, où Esther est revenue voir le Maharabata. Elle est déçue, lui dit-elle, par le décor de cette belle salle à l’italienne. Pour elle, ce lieu n’a pas la puissance évocatrice du site naturel où le spectacle a été créé. Sotigui est séduit par la sincérité d’une femme habitée par une vision mystique de la scène, où la représentation se change en une profonde expérience de vie.

    Ouverte au monde, ancrée dans la culture locale

    Commence alors entre eux une histoire d’amour que la mort ne saura briser. « Sotigui a changé ma vie » confie Esther peu après sa disparition en 2010. Chaque année, depuis, elle a rendu hommage au parcours artistique fascinant de celui qui demeure l’un des plus grands acteurs de théâtre de sa génération.

    En 1988, ils créent la compagnie « La Voix du griot ». Ils s’installent en Seine-Saint-Denis. Lors de l’hommage rendu le 12 janvier 2018 dans la salle des mariages, le maire des Lilas rappelle avec émotion combien Esther fut une référence et un soutien constant à la vie culturelle locale. « Nous sommes d’ici » répète au cours de la même cérémonie Hassane Kouyaté, conteur et second fils de Sotigui Kouyaté. Localement encore, on se souvient de sa précieuse collaboration aux activités de l’Observatoire de la diversité culturelle.

    En 2001, Dani Kouyaté, fils aîné de Sotigui, réalise Sia, ou le rêve du python. Son père y est acteur, sa belle-mère costumière. Dans cette aventure intime et artistique, Esther continue son insatiable traversée des cultures, commencée en Suisse italienne par sa formation à la Scuola Teatro Dimitri, poursuivie en Pologne et au Japon, en France et au Canada, par la rencontre des méthodes d’Ariane Mnouchkine et de l’école Grotowski, du théâtre No et de la danse Butō, des techniques théâtrales amérindiennes.

    Retour aux montagnes de son enfance

    « Elle a été attirée d’abord par l’Orient », se souvient une amie, avant de s’immerger dans le patrimoine oral d’Afrique de l’Ouest. Mais sa curiosité puise à toutes les cultures. Comme metteuse en scène, elle explore aussi bien l’univers de la surréaliste anglo-mexicaine Leonora Carrington que celui du dramaturge israélien Hanokh Levin.

    Depuis plusieurs années, Esther luttait contre un cancer dont elle pensait avoir triomphé. Mais une infection pulmonaire l’emporte brusquement le 4 janvier 2018. Son dernier rêve aura été celui de rassembler les contes de son canton natal. « C’est une boucle qui se ferme, conclut Mabô. Elle a traversé le monde pour revenir à la source, la montagne ».

    Fils d’un couple magique, cet acteur de 29 ans dit aujourd’hui se sentir français, mais il est fier de son métissage. Il porte la richesse d’un héritage multiple, malien, burkinabé et suisse alémanique. Mabô veut dire « celui qui est sans pareil ». Dans sa voix, il y a toute la douceur d’une mère admirée et aimée. Grâce à Esther et Sotigui aujourd’hui, il touche le bout du monde du bout des doigts.

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