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    France: l’enjeu du stockage des déchets nucléaires à Bure

    media Une galerie en cours de forage sur le site de Bure. JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

    Le petit village de Bure dans la Meuse est aujourd’hui le théâtre d’affrontement entre l’État, qui mène sur le site un programme d’enfouissement de ses déchets nucléaires (programme CIGEO) et une opposition plurielle et antinucléaire qui rejette ce projet. Au-delà de la confrontation qui anime l’actualité, Bure est surtout aujourd’hui à la croisée de plusieurs visions du monde qui s’interrogent sur le présent et l’avenir.

    La France est le pays le plus nucléarisé du monde. Cette technologie est la principale source d’énergie en France et produit 77% de la production d’électricité du pays, à partir de 58 réacteurs de différents niveaux de puissance constituant un parc de 19 centrales réparties sur l'ensemble du territoire (source EDF). En 2015, le monde comptait 437 réacteurs nucléaires en fonctionnement, répartis sur 30 pays. Mais l’industrie nucléaire est extrêmement polluante. En créant de l’énergie, elle utilise un combustible qui produit des tonnes de déchets radioactifs qui resteront dangereux pendant des milliers d’années et qu’il ne faudra jamais mettre en contact avec l’environnement. Véritable talon d’Achille de cette industrie, la question de la gestion de ces déchets à vie longue se pose, que ce soit pour ce qui a déjà été produit, ou pour ce qui est à venir, si cette production continue.

    Les déchets radioactifs : un héritage industriel dangereux, polluant et durable

    La France d’après-guerre a construit son indépendance militaire et énergétique avec le nucléaire et les différents gouvernements qui se sont succédé ont maintenu et développé cette technologie. Mais ce choix est controversé et une partie de la population souhaite sortir du nucléaire et conteste son efficacité, son coût économique et environnemental et sa dangerosité, illustrée par les accidents de Tchernobyl ou de Fukushima. Mais que l’on soit pour ou contre le nucléaire, que l’on arrête ou que l’on continue, il faut désormais gérer cet héritage industriel dangereux, polluant et durable.

    Ces déchets qui émettent de la radioactivité sont dangereux pour l’Homme et l’environnement et doivent être gérés de manière spécifique en fonction de leur niveau de radioactivité et de leur durée de vie. L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA) en donne la définition suivante : «On appelle déchet radioactif toute substance dont aucun usage n’est prévu, et dont le niveau de radioactivité ne permet pas la décharge sans contrôle dans l’environnement ». D’où la question de leur contrôle sur plusieurs milliers d’années pour les déchets à vie longue.

    Cette production de déchets radioactifs, constitués principalement de combustibles usés et de divers objets contaminés, est estimée par l’ANDRA à 2 kg par an et par habitant. Le volume de ces déchets, d’après des chiffres de l’ANDRA de 2013, provient pour l’essentiel des centrales nucléaires (60%), de la recherche (27%), de la défense (9%) et enfin de 1000 petits producteurs qui contribuent aussi, à un degré moindre, à cette production (laboratoires, hôpitaux, entreprises diverses).

    Les éléments plus ou moins radioactifs de ces déchets, pouvant aller de plusieurs milliards de milliards de becquerels (unité de mesure de la radioactivité) à quelques milliers, ont une durée de vie très variable qui se mesure en «périodes». Une période radioactive, c’est le temps au bout duquel une matière radioactive perd naturellement la moitié de sa radioactivité. Cette période peut aller par exemple d’une fraction de seconde pour le polonium 214, à 4,5 milliards d’années pour l’uranium 238. C’est pourquoi ces déchets radioactifs sont classés en plusieurs catégories et font l’objet de programmes de gestion différenciés. Il y a les déchets de faible, de moyenne activité et de forte activité à vie courte ou longue qui sont traités différemment et ceux évidemment qui posent le plus de problèmes sont ceux à vie longue qui resteront dangereux très longtemps.

    La centrale nucléaire de Flamanville, en Normandie. REUTERS/Benoit Tessier/File photo

    Que faire avec ces déchets ?

    Plusieurs options ont été étudiées pour s’en débarrasser, mais aucune ne s’est révélée véritablement satisfaisante. Les envoyer dans l’espace n’était pas une solution raisonnable surtout si le lanceur explosait au décollage. Les déposer dans une zone désertique, probablement à l’étranger, n’était pas possible. Pendant un certain temps, on s’en est débarrassé en mer, jusqu'à ce que cela soit interdit par convention internationale. En 1991, le vote de la Loi Bataille, du nom de son rapporteur Christian Bataille, définit alors plusieurs options pour la gestion à long terme des déchets radioactifs. Trois pistes sont alors proposées : la transmutation, c'est-à-dire la décomposition des déchets ; l’entreposage en surface ou l’enfouissement géologique profond.

    Se débarrasser des déchets est non seulement absolument nécessaire, car il faut bien les mettre quelque part, mais c’est aussi, pour de nombreux opposants, un enjeu important en termes de communication pour aider à l’acceptation et à la promotion du nucléaire auprès des populations. Dans cette perspective, les promoteurs du nucléaire ont depuis le début fait la promotion de la transmutation en arguant que la mise au point de cette technique ne nécessiterait que quelques années de mise au point et que la question des déchets ne se poserait plus. Malheureusement, cette technique n’existe toujours pas et dans le cadre du calendrier de la Loi Bataille, l’État lance le projet CIGEO d’enfouissement des déchets. Un choix que justifie le directeur du projet CIGEO, Frédéric Launeau «Plusieurs solutions de gestion ont été étudiées…seule la solution de stockage géologique profond est pérenne et sûre, aucune autre solution n’est envisageable face à la durée de vie pluri-millénaire de ces déchets, et cela fait même consensus au sein de tous les pays qui ont à gérer ce passif de leur histoire nucléaire. Cette solution est la seule qui garantisse que la radioactivité de ces déchets ne va pas pouvoir revenir au contact de l’homme et de l’environnement pendant plus d’une centaine de milliers d’année, temps nécessaire à la décroissance radioactive. Notre nation a fait ce choix en 2006, après un long débat : et le projet CIGEO consiste, pour les déchets très radioactifs, déjà produits ou bien encore à produire le temps que sera exploité le parc électro-nucléaire existant, à les stocker dans une couche d’argile imperméable qui assure le confinement de la radioactivité, couche que l’on a trouvée et caractérisée en Meuse et en Haute Marne près de Bure».

    Site de la centrale d’Olkiluoto en Finlande. © Benoît Derrier/RFI

    Le projet CIGEO d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure

    Le projet CIGEO, acronyme de « centre industriel de stockage géologique », se lance dans l’étude de plusieurs lieux d’implantation, et choisi dès 1988 le site de Bure dans la Meuse pour ses particularités géologiques considérées comme optimales par CIGEO qui décide d’y installer un laboratoire souterrain dont la construction commence deux ans plus tard. Le projet annonce que ce laboratoire n’est là que pour évaluer la possibilité d’un enfouissement et que cette opération ne se réalisera que si la France le décide. Ce que contestent les opposants au projet qui considèrent que les jeux sont faits depuis longtemps et que les Français n’ont jamais été consultés sur le choix du nucléaire.

    Objectif de l’opération CIGEO : pouvoir accueillir 80 000 m3 de déchets, soit 10 000 m3 de déchet hautement radioactif, dits de haute activité (HA) et 70 000 m3 de déchets de moyenne activité à vie longue (MA- VL). Un volume qui représente pour l’Autorité de sureté nucléaire (ASN), moins de 10% des déchets produits, 99% de la radioactivité totale et une durée de vie qui avoisine les 100 000 ans.Les déchets déjà produits, qui sont actuellement entreposés en surface sur le site d’Areva à La Hague (Normandie), seront alors vitrifiés, pour enfermer la matière radioactive dans du verre, et insérés dans des gros cylindres métalliques à La Hague où ils devront passer 40 à 50 ans pour refroidir suffisamment, afin de pouvoir être transportés en train et entreposés dans le site souterrain de Bure. Là, sous forme de « colis » de 500 à 600 kg, ils seront descendus à 490m sous terre pour y être entreposés dans des tunnels.

    Le calendrier de l’enfouissement

    En 2000, les travaux commencent sur le site et sont menés par l’ANDRA. En 2006, le Parlement adopte un projet de Loi pour enfouir les déchets nucléaires les plus dangereux à partir de 2025. En 2016, le parlement autorise la poursuite du projet CIGEO mais précise sa « réversibilité » sur les 100 premières années. C'est-à-dire qu’elle se réserve la possibilité de pouvoir récupérer ces déchets enfouis pour les retraiter différemment, si de nouvelles technologies le permettent dans le futur. En janvier 2018, l’ASN demande à l’ANDRA de revoir sa copie concernant l’enfouissement de boues radioactives conditionnées dans du bitume qui représenteraient 18% des déchets, jugés très inflammables.

    En 2019, l’ANDRA déposera une demande d’autorisation de création du centre de stockage pour tourner la page de la phase d’étude du « laboratoire » (initialement prévu en 2018). En 2022, si le décret d’autorisation est publié, le début des travaux de construction sera lancé (au lieu de 2021 initialement prévu). En 2025, démarrage de l’installation avec une phase pilote qui enverra des colis factices pendant environ deux ans. 2030 / 2035, si le parlement donne son feu vert, arrivée des premiers déchets radioactifs. 2130 / 2140, la période de réversibilité écoulée, le site sera alors définitivement scellé.

    Manifestation de militants anti-nucléaire le 14 août 2016 sur le site désigné pour construire un centre de stockage de déchets radioactifs. FRANCOIS NASCIMBENI / AFP

    La résistance au projet CIGEO s’amplifie

    Depuis le tout début, dès l’achat des premiers terrains sur le hameau de Bure, une résistance locale s’est organisée pour dénoncer le nucléaire, le projet d’enfouissement et les méthodes utilisées pour faire passer le projet et obtenir l’adhésion des populations. Cette opposition s’est progressivement organisée avec le soutien de nombreuses associations et ONG antinucléaires auxquelles se sont greffés différents mouvements de contestations.

    Dès les années 2000, les opposants déposent des recours administratifs qui sont rejetés et organisent des manifestations. En juillet 2005, des échauffourées éclatent entre manifestants et gendarmes. Un mois plus tard, quatre manifestants sont condamnés de 6 à 10 mois de prison avec sursis pour des jets de pierres sur les gendarmes. Les affrontements physiques et juridiques se multiplient. En mai 2013, des réunions publiques pour communiquer sur le projet sont perturbées, la consultation reprend sur internet. En juillet 2013, des militants sont évacués du bois Lejuc, où doivent être construites les cheminées d’aération des galeries souterraines. Un gendarme est mordu par un manifestant et sera condamné à 6 mois de prison avec sursis. Les travaux sur le bois sont suspendus par la justice. En février 2017, le tribunal de Nancy invalide la cession du bois Lejuc à l’ANDRA. Plus tard en mars, la justice ordonne l’expulsion des militants du bois Lejuc. En août, des incidents éclatent après une manifestation qui fait des blessés chez les opposants et les gendarmes. En janvier 2018, un opposant est condamné à un mois de prison ferme pour rébellion. Et les affrontements depuis se multiplient.

    Sur le chantier plusieurs accidents mortels marquent la construction du site et le calendrier des travaux est plusieurs fois modifié.

    Les gendarmes français sont intervenus au petit matin dans la forêt de Lejuc à Bure, le 22 février 2018, pour évacuer les opposants au site d'enfouissement de déchets nucléaires. Handout / GENDARMERIE NATIONALE / AFP

    Les gendarmes français sont intervenus au petit matin dans la forêt de Lejuc à Bure, le 22 février 2018, pour évacuer les opposants au site d'enfouissement de déchets nucléaires. Handout / GENDARMERIE NATIONALE / AFP

    A Bure, plusieurs visions du monde s’affrontent

    Pour le directeur du projet CIGEO, Frédéric Launeau «Qu’on soit pour ou qu’on soit contre le nucléaire, nous avons besoin d’une solution de stockage profond, sûre et réversible ; ceci ne veut pas dire que toute discussion est impossible, car le projet doit se bâtir maintenant dans la concertation, avec le territoire, et aussi avec la nation, comme il se bâtit aussi avec l’autorité de sûreté. Et ce n’est pas parce que quelques opposants n’ont pas envie de discuter qu’il ne doit pas y avoir un dialogue avec les élus et avec les citoyens du territoire, porté par l’ANDRA, et encouragé par le gouvernement».

    Il n’y a pas de concertation, commente Charlotte Mijeon du Réseau Sortir du Nucléaire, l’une des expressions de cette contestation «CIGÉO est un projet dangereux. L'Andra ne pourra jamais apporter les garanties de sûreté nécessaires car ses failles (risque d'incendie souterrain, rejets importants, répétabilité impossible des déchets en cas d'accident) découlent des choix de conception effectués dès l'origine. Depuis le début, l'opacité est entretenue tant sur les risques que sur les coûts du projet. Enfin, nous dénonçons un projet imposé par la force à des populations qui n'en veulent pas. Mépris des habitants des régions concernées, qui ont demandé en vain un référendum, débats publics bidon organisés sur des projets déjà décidés, achat des consciences par le déversement d'argent public, répression policière massive et flicage des opposants : telles sont les méthodes employées jusqu'ici. Qu'on n'aille pas nous parler de "concertation" dans ces conditions-là.»

    Sur le terrain les positions se crispent, la lutte s’amplifie et l’Etat qui ne veut pas d’un nouveau « Notre Dame des Landes » (en référence au projet d’aéroport de Nantes dans l’ouest de la France) mène des opérations d’évacuation des opposants du bois Lejuc, épicentre de la lutte contre le projet d’enfouissement, craignant la construction d’une nouvelle ZAD (zone à défendre). Le secrétaire d’État à la transition écologique Sébastien Lecornu qui effectuait un déplacement sur place fin février suite à une opération d’évacuation qui avait mobilisé 500 gendarmes déclaré «L’État reviendra pour maintenir l’ordre et faire respecter la loi autant de fois que nécessaire… Comme dans tous les dossiers sensibles depuis maintenant plus de huit mois , le gouvernement poursuit la même méthode faite de dialogue avec l’ensemble des parties prenantes et de fermeté avec ceux qui se sont eux-mêmes exclus en ne respectant pas les principes de l’État de droit». Un présent donc difficile pour parler de l’avenir.

     

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