L'actu du FLE
La revue des revues
« Je » et « l’autre » en contexte dans le discours : trois réflexions.
octobre 2004
Que fait, que doit faire le « je » quand il dialogue, ou quand il analyse du discours ? Il se situe, il rencontre autrui dans telle ou telle situation, et le tout est important. Le dialogue et même tout discours renseignent « entre les lignes » aussi bien sur le « je » que sur « l’autre » et sur la situation d’ensemble, le contexte.
Trois revues abordent cette question sous différents angles : Le français aujourd’hui titre son numéro 146 «Oral : le rapport à l’autre » et se concentre sur les interactions dans les situations d’enseignement-apprentissage, Langue française fait un inventaire formel des modalités d’atténuation dans le discours du « je » alors que la Revue neuchâteloise de linguistique revient sur les méthodes d’analyse du discours pour y intégrer les éléments du contexte socioculturel et des conditions de production des corpus étudiés.
Apprendre en classe à dire, à se dire, à écouter autrui
Le français aujourd’hui, n ° 146 « Oral : le rapport à l’autre », revient sur un thème fort pour tous les enseignants. Il l’a déjà traité à deux reprises : en 1993, n° 101, « Normes et pratiques de l’oral », par opposition à l’écrit, et en relation avec lui ; puis en 1996, n° 113, « Interactions : dialoguer, communiquer », clairement ancré dans la communication.
Le n° 146 élargit encore la perspective : l’oral dans sa dimension de rapport à autrui est étudié dans la classe et en relation avec l’extérieur. Les auteurs analysent des situations d’oral et voient comment l’améliorer en classe, que l’apprenant soit enfant, adolescent ou adulte.
C. Calistri rapporte une expérience d’atelier de philosophie avec des enfants de 6-7 ans. Ceux-ci sont placés en situation de développer leur pensée et leur aptitude à l’échange verbal en coopération, dans le dialogue, à partir d’une question (par exemple, « qu’est-ce que le bonheur ? », «est-ce que les grandes personnes ont le droit de jouer ? »).
À condition qu’il soit régulé, le débat en classe, véritable « genre » de discours au sens de la linguistique, permet aux apprenants adolescents d’apprendre à se situer, à se dire, à écouter autrui, à répondre ou expliquer. E. Nonnon montre, à ce propos, que l’écoute dans ses dimensions interpersonnelle et sociale, de langage et de cognition, peut être un véritable objectif d’apprentissage.
La première rencontre entre un nouvel enseignant et sa classe est aussi une expérience d’oral et d’altérité, que racontent de jeunes enseignants et on voit alors qu’à partir d’un système d’oppositions (de générations, de pouvoir…), peut se construire une vraie relation.
F. François clôt ce numéro par un article transversal autour de quelques notions impliquées dans l’oral : « autrui », par exemple, c’est en fait plusieurs sortes d’autres, proches, lointains, imaginaires (à la télévision, dans les livres)… et nous-même pour les autres ; c’est, dit-il, « un mouvement », et non une donnée statique, une « essence ».
Comment le « je » peut atténuer ses propos
Langue française, n° 142 sur les « procédés de modalisation : l’atténuation », fait aussi la part belle au sujet parlant tel qu’il apparaît dans son propre discours.
Modaliser, c’est-à-dire manifester son attitude par rapport à ce qu’on dit ou écrit, se repère dans cet énoncé même : ce sont les « peut-être », « à mon avis », « j’en suis sûr » inclus dans celui-ci. Le « je » qui s’exprime peut ainsi atténuer ou au contraire renforcer ses propos ; A. Borrillo remarque l’effet atténuateur de l’affirmation de la subjectivité : quand on dit « à mon avis », on formule aussi l’idée que cet avis n’est pas une vérité universelle ; de plus, on crée un univers particulier, le sien, dans l’espace de l’échange (lecture ou écoute).
Outre par des mots et locutions, on peut aussi atténuer ses propos par l’emploi particulier de temps et modes verbaux : l’imparfait, par exemple, dans « je voulais vous demander » (au lieu de « je veux » ou « je voudrais »), ou, à la 3e personne, dans « qu’est-ce qu’elle voulait cette dame ?» (au lieu de « que voulez-vous, madame ? »), du commerçant. L’imparfait s’emploie aussi sur le mode du jeu : tu étais gendarme et moi voleur », et, plus rarement sur le mode dit « hypocoristique » : « alors, il était bon, ce gâteau ? », au lieu du présent.
Mais, explique Jean-Claude Anscombre, si l’imparfait joue si bien ce rôle d’atténuation, c’est qu’il conserve, outre ses propriétés d’élasticité (un passé étendu au présent), une véritable insertion dans le temps.
L’utilisation de la négation peut également être un procédé d’atténuation : « ce n’est pas idiot » évite d’employer la forme assertive équivalente « c’est intelligent » mais s’en fait aussi l’écho. On voit combien la langue peut informer sur celui qui l’emploie !
La perspective internationale n’est pas oubliée, elle clôt ce numéro : que ce soit en espagnol ou en français, le mode conditionnel (notamment pour les verbes « devoir » et « pouvoir ») permet l’atténuation : en effectuant un détour, en désactualisant ce qui est dit (« je pourrais » au lieu de « je peux », à l’indicatif, mode du réel).
L’analyse des corpus de discours : tenir compte d’autrui en contexte
Le n° 40 de TRANEL, Travaux neuchâtelois de linguistique, « Approche critique des discours : constitution des corpus et construction des observables », est centré autour du discours, c’est-à-dire « la langue en emploi et en action» (Benveniste), cela incluant, dans l’analyse de discours, celle de son contexte et de ses conditions de production.
De ce fait, l’ensemble des phénomènes à repérer, construire et analyser est très complexe, c’est pourquoi il convient de veiller aux méthodes : repérer des données observables et qui puissent être coordonnées, construire un ou des corpus, organiser l’interprétation des données recueillies. Poser la question des méthodes, c’est ce qu’a voulu faire ce n° 40 de la revue.
Ce parcours-type (article de C. Bourquin) est illustré par le sociolinguiste américain William Labov (années soixante) dans son travail sur les parlers vernaculaires afro-américains. Il fut le premier à expérimenter « une linguistique du discours socioculturellement situé ». Son travail empirique sur le terrain comporte quatre phases : 1) méthodologique (repérage, choix et construction des données) ; 2) d’analyse des données recueillies ; 3) d’étude des règles de fonctionnement de la langue à l’intérieur de rapports sociaux identifiés, et 4) d’étude des emplois repérés.
S. Moirand s’interroge sur la construction des corpus (corpus de référence, corpus de travail à propos de l’analyse du discours médiatique : chercher à catégoriser et dans le même temps à contextualiser, rend le travail ainsi entrepris très subtil, mais sans cesse à reprendre.
La notion de « genre discursif » se révèle ici utile comme outil de sélection des corpus : par exemple, l’oral ordinaire, ou la confidence radiophonique (V. Conti, A.-S. Horlacher) ou encore l’interview de presse (C. Claudel).
B. Py, lui, examine le problème du côté de l’apprenant et pas seulement du chercheur : comment l’apprenant choisit-il les données qui lui paraissent apporter le plus d’informations ? Entre sa subjectivité et l’objectivité du discours présenté, l’apprenant s’oriente en fonction de ce qu’il perçoit comme une « saillance » (fréquence d’une donnée, contraste avec d’autres, etc.). A l’enseignant, donc, d’en tenir compte pour organiser son cours !
Au total, ce numéro, logique et ambitieux, allie une centration précise sur les problèmes d’analyse de discours en contexte à une application à l’enseignement.
1 - Le français aujourd’hui, n° 146, juillet 2004, « Oral : le rapport à l’autre », coordonné par Isabelle Delcambre et Isabelle Laborde Milaa.
Revue de l’association française des enseignants de français, www.afef.org
2 - Langue française, n° 142, juin 2004, « Procédés de modalisation : l’atténuation », coordonné par Pierre Patrick Haillet.
Revue centrée sur « les recherches théoriques et descriptives contemporaines concernant le français, www.editions-sedes.com
3 - TRANEL, Travaux neuchâtelois de linguistique, n° 40, 2004, « Approche critique des discours : constitution des corpus et construction des observables », sous la direction de Thérèse Jeanneret.
Revue de l’institut de linguistique de Neuchâtel, Suisse, revue.tranel@unine.ch
Marie
J. Berchoud
Article publié le
20/10/2004