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L'actu du FLE

Entrevue avec

Jean-Loup Chiflet

Jean-Loup Chiflet

Mars 2005

Editeur depuis près de trois lustres, auteur de quelques romans, «commetteur» d’ouvrages sur la langue et linguiste à ses heures, c’est finalement le terme de grammairien buissonnier que Jean-Loup Chiflet accepte le plus volontiers quand ses amis et collègues cherchent à le définir. Après quelques années passées dans les départements de littérature étrangère de grandes maisons d’édition, rien, a priori, ne prédestinait Jean-Loup Chiflet, juriste de formation, à se spécialiser dans les ouvrages sur la langue et ses excentricités. Et pourtant, en 1985, John-Wolf Whistle , comme l’appelle ses amis anglophones va commettre un livre qui va radicalement bouleverser ses plans. La sortie de Sky my husband ! Ciel mon mari ! rapidement devenu best-seller, révolutionne les cours de langue de l’époque et permet à son auteur de réaliser son rêve : créer sa propre société « Bookmaker », son pari éditorial à lui, afin d’éditer des livres uniquement sur la langue et les mots. Deux décennies plus tard, JLC doit abandonner la collection Mots et Cie qu’il dirigeait depuis sa création en 1997 et, renouveau du printemps oblige, revient à l’assaut des amateurs de mots avec le Diconoclaste, un dictionnaire espiègle et saugrenu, qui annonce la couleur des nouvelles éditions Chiflet et Cie.

 

Quel est votre métier Jean-Loup Chiflet ? Vous aimez que l’on vous décrive comme un « grammairien buissonnier », pourquoi ?

J’aime la langue pour des raisons qui me sont inconnues, j’aime jouer avec les mots mais je n’ai jamais fait d’études littéraires, c’est pour cela que le terme de « grammairien buissonnier » me semble assez juste. Je participe régulièrement à des débats avec de vrais linguistes, je pense notamment à Henriette Walter ou encore Alain Rey que je considère comme mon maître. J’aime et j’admire ce que font ces spécialistes, mais je ne suis pas « professionnel » comme eux. En revanche je pense que nous sommes assez complémentaires, je fais souvent office de clown en quelque sorte !
Mon rêve était de devenir éditeur de livres uniquement sur la langue. C’est ce que j’ai fait avec Bookmaker, puis avec Mots et Cie. J’ai maintenant l’intention de continuer à commettre de nombreux ouvrages sur la langue avec Chiflet et Cie. Je dis souvent que je « commets » des livres plus que je ne les écris. J’ai « écrit » des livres dans ma vie – des romans, et aussi de vrais livres sur la langue – mais pour le reste, je trouve prétentieux de parler « d’écrire » des livres pour quelqu’un qui fait des « non livres » comme moi.

Revenons à vos débuts. En 1985, vous publiez «Sky, my husband! Ciel mon mari!». Succès immédiat. A quoi attribuez-vous ce triomphe éditorial ?

Avec «Sky», j’ai voulu faire un clin d’œil au franglais qui exaspérait déjà certaines personnes à l’époque. J’ai eu la bonne idée de mettre en livre le jeu que tout le monde s’amusait à pratiquer alors, et qui consiste à traduire des expressions idiomatiques françaises comme « Et ta sœur ! » par leur traduction littérale en anglais « And your sister ! », ce qui ne veut absolument rien dire pour les Anglophones. Je pense que le succès rencontré par «Sky my husband!» tenait à un détail : j’ai souhaité proposer, en plus des traductions mot à mot farfelues, la véritable traduction de ces expressions en anglais.
Ce livre, en plus d’être ludique, devenait également utile pour apprendre l’anglais. Et ce qui n’était au départ qu’un livre d’humeur voire d’humour est rapidement devenu la coqueluche des professeurs d’anglais. Certains ont même été jusqu’à l’appeler « la méthode Sky ». Apprendre l’anglais en s’amusant, une véritable révolution au début des années 80. A la suite de ce succès, nous avons, avec mon ami Jean-Louis Fournier, décidé de décliner le principe de «Sky» à toutes les disciplines scolaires.

Mais si on peut comprendre l’engouement pour votre premier livre "Sky..." notamment par les professeurs d’anglais, comment expliquez-vous le succès de tous les autres ouvrages ? Qui sont vos lecteurs ?

Nos livres s’adressent à tout le monde, et nos lecteurs sont très variés. Il y a en France un engouement pour la langue que l’on ne peut comparer à aucun autre pays. Vous n’avez qu’à regarder autour de vous dans les transports, par exemple, et vous pourrez remarquer le grand nombre de personnes, de toutes conditions, occupées à faire leurs mots-croisés, leurs mots-fléchés et bien d’autres encore. Tous ces jeux autour des mots et des lettres fascinent et amusent les Français. Mais plus généralement on a pu remarquer cet intérêt chez de nombreux Francophones. Il faut voir le nombre impressionnant de Clubs de dictée française à travers le monde ! C’est à croire que c’est la langue française elle-même qui suscite autant d’intérêt.
Si ces livres ont toujours autant de succès je pense que c’est grâce à la « recette Sky ». Pour que cela marche, il faut 3 ingrédients : la langue, l’humour et la pédagogie. Il faut qu’il y ait ce que j’appelle un "alibi culturel" : c’est-à-dire que s’amuser ne suffit pas, il faut aussi pouvoir apprendre quelque chose. A l’inverse d’autres cultures, en France, on ne peut pas faire d’humour gratuit, à moins d’être un grand humoriste. Les gens ne sont prêts à acheter un livre d’humour que s’ils savent qu’en l’achetant ils vont également apprendre quelque chose, à l’inverse de l’Angleterre où l’humour gratuit « makes a tabacco ». Je n’ai pas l’âme d’un homme d’affaires, mais je pense malgré tout avoir trouvé « un créneau » avec ces livres. Mon fond de commerce, c’est la langue et ses bizarreries, et cela s’adresse à tout le monde.

Publier de tels livres, cela relève-t-il de l’amusement ou au contraire de quelque chose de très sérieux ?

Au départ, il s’agissait d’un jeu. Mais au fil du temps et des rencontres je me suis rendu compte que pour certaines personnes c’était un sujet très sérieux. Il y a des personnes que cela ne fait pas rire et qui se réveillent la nuit en se demandant si tel ou tel mot ne devrait finalement pas s’écrire avec un trait d’union. De manière générale, si le résultat est amusant, la plupart de ces livres sont faits très sérieusement. Par exemple, dans le Mokimanké, nous avons imaginé les mots qui, d’après nous, devraient exister. Nous avons méthodiquement pris toutes les situations de la vie courante et nous avons réfléchi aux mots qui n’existent pas mais dont nous avons tous besoin un jour ou l’autre pour nous exprimer. Nous avons par exemple pensé au bruit de la cafetière le matin, une situation partagée par un grand nombre de personnes. Or, nous avons regardé et nous n'avons trouvé aucun mot dans le dictionnaire pour décrire ce bruit. Nous avons donc pris les mots « éructer » et « café » et nous avons inventé : la « caféructation ». Il y a aussi « l’aïcoudo » qui permet de décrire les situations dans les transports en commun ou au cinéma où vous faites du coude à coude avec votre voisin pour lui « voler » l’accoudoir. Ce livre qui marche très bien fait écho à un autre livre qui avait lui aussi rencontré un grand succès : «Le dictionnaire des mots qui n’existent pas, Mais que fait donc l’académie ?»

Justement, que fait-donc l’Académie, d’après vous ? Avez-vous parfois l’impression de participer, à votre manière, aux missions de l’Académie française ?

Jean d’Ormesson, qui est académicien, et qui a eu la gentillesse de préfacer un de mes livres, m’avait dit un jour, en plaisantant, que je devrais faire partie de l’Académie car les mots que nous inventons seraient très utiles à tout le monde. Je pense que nous participons un peu indirectement aux missions de l’Académie parce que nous sommes là pour dépoussiérer la langue et pour mettre le doigt sur ce qu’elle a de plus intéressant et de plus insolite à offrir. Et c’est vrai que parfois nous aidons aussi certains mots à ne pas mourir, ou tout du moins de ne pas mourir dans l’indifférence de tous !
Mais plus sérieusement, j’ai le plus grand respect pour l’Académie. Certains académiciens que je connais et qui ont de l’humour me racontent les séances et c’est vrai que j’aimerais être mouche un jour le jeudi après-midi pour voir ce qui s’y passe réellement. Je pense que c’est un label que certains prennent très au sérieux mais le dictionnaire de l’Académie n’est pas pour moi le dictionnaire de référence par excellence. Je crois beaucoup plus aux dictionnaires qui sont plus abondamment nourris d’exemples comme le Littré ou le Robert en 6 volumes par exemple. Mais feu Jacques Laurent, qui était académicien, me faisait beaucoup rire en me racontant ses séances du jeudi à lui. Avec son camarade Ionesco, ils arrivaient par l’entrée officielle, puis sortaient par une porte dérobée pour passer l’après-midi au bistrot. C’est cette version-là de l’Académie qui me plaît le plus !

Vous qui jouez tellement avec la langue, ses bizarreries, ses vieilleries, ses excentricités et autres exceptions, seriez-vous favorable à une réforme visant à simplifier l’orthographe du français ou verriez-vous cela comme l’appauvrissement malencontreux d’une belle langue riche et compliquée ?

Bizarrement, ce que j’en pense ne concerne pas tant le fond que la forme. Nous entendons parler depuis de nombreuses années de cette réforme de l’orthographe. Ce n’est rien d’autre, pour moi, qu’un serpent de mer qui se mord la queue. Cette question revient sans cesse dans les débats mais rien ne se passe. Il me semble, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que simplifier l’orthographe risque de compliquer la tâche à de nombreuses personnes !
Si l’on vient troubler une langue aussi contraignante que le français avec de nouvelles contraintes en vue de simplifier nos affaires, je pense que nos petites têtes blondes risquent de s’emmêler les stylos. En français derrière chaque mot, chaque virgule se cachent une multitude de règles et contraintes en tout genre. Admettons juste que cette langue est compliquée, probablement l’une des plus complexes à apprendre pour un étranger, et arrêtons de prétendre vouloir la changer !

Et la simplification de la langue administrative, dont la réforme est actuellement en cours ?

Cette réforme part d’un bon sentiment et je la soutiens en ce sens, mais là encore, j’ai bien peur que ce soit un vœux pieux. Cela devrait être fait tout de suite ou jamais. Le problème en France c’est que l’on change souvent les lois, mais que cela ne change rien ! Cette réforme me rappelle un peu la loi Toubon de 1994 qui s’opposait à l’usage des anglicismes. A l’époque il avait été stipulé que l’on ne dirait plus « pôle position » mais « position de pointe » ou encore que l’on utiliserait le terme de « jet de coin» au lieu de « corner » lors des matchs de foot. 10 ans plus tard, personne n’utilise l’expression « position de pointe » et tout le monde continue à parler de « corner » en football. Alors des réformes pourquoi pas, mais je me demande combien de temps va être nécessaire pour « désabiriser l’administration », si je puis me permettre...

Le Diconoclaste, un dictionnaire espiègle et saugrenu. Chiflet et Cie, à paraître en mars 2005

Propos  recueillis par Mathilde Landier

Article publié le 25/03/2005