L'actu du FLE
Entrevue avec
Jean-Pierre Cuq
avril 2004
Presque 20 ans après sa création, l’Association de didactique du français langue étrangère et seconde qui compte environ 200 adhérents – enseignants, chercheurs, étudiants, inspecteurs etc. - publie chez Clé International un Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde. Au cours de ses deux mandats à la présidence de l’association Jean-Pierre Cuq a coordonné ce projet collectif de grande envergure.
Il y a plus de 25 ans Daniel Coste et Robert Galisson publiaient le Dictionnaire de didactique des langues. Cet ouvrage avait-il besoin d’être actualisé ?
Le dictionnaire de Coste et Galisson reste selon moi une référence majeure dans le domaine. Il ne s’agissait donc pas pour nous d’entrer dans une quelconque rivalité mais plutôt de proposer un dictionnaire de didactique qui soit spécifique au français langue étrangère et seconde. Il y a bien entendu beaucoup d’items de ce dictionnaire qui intéressent d’autres langues que le français mais chaque fois que c’était possible, nous avons essayé de spécifier pour le français ce qu’il y avait à spécifier. Par ailleurs, cela a aussi permis de faire un point sur l’état actuel des recherches en didactique. Il y a toute une série d’items qui sont entrés de plein droit dans ce dictionnaire et qui ne pouvaient pas être présents dans un dictionnaire de deux ou trois décennies d’âge. Nous avons défini, par exemple, un grand nombre d’items qui sont liés à la sociolinguistique, à la psycholinguistique, à l’acquisition, aux nouvelles technologies et à toutes les questions qui tournent autour de l’autonomie de l’apprenant. Ces questions n’étaient pas forcément ignorées à d’autres époques mais elles n’étaient, en tout cas, pas autant sur le devant de la scène comme elles peuvent l’être aujourd’hui. Cela signifie bien que la discipline a évolué et qu’elle a proposé des concepts nouveaux ou qu’elle en a intégrés certains venant d’autres disciplines. A l’inverse il ne nous a pas paru utile de reprendre certains items qui sont, de notre point de vue, plus spécifiquement linguistiques.
Ce dictionnaire est le fruit d’un projet collectif que vous avez coordonné et auquel ont participé quelques 110 rédacteurs ! Pourquoi avoir voulu faire de ce projet éditorial un projet collectif ?
J’avais l’idée de faire un dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde depuis longtemps. Quand mes collègues m’ont proposé de prendre la présidence de l’association c’était l’occasion rêvée pour mettre ce projet à exécution. Je pense en effet que ce projet se devait d’être collectif et ce, pour deux raisons :
La première raison est d’ordre scientifique. Il s’agissait d’assurer le sérieux et la crédibilité de cet ouvrage. Lorsque l’on regarde la liste des items de ce dictionnaire, on s’aperçoit que cela demande des compétences très étendues dans des domaines assez variés. La didactique du français langue étrangère est une discipline qui fait appel à de nombreuses autres disciplines contributoires. Personne ne pourrait prétendre avoir des compétences globales suffisamment étendues pour rédiger des items et des articles d’une telle spécialisation.
La deuxième raison tient au fait qu’une association, il me semble, se doit d’entreprendre des projets communs. J’ai eu la chance de fédérer de nombreuses personnes qui ont toutes accepté de participer à ce dictionnaire, et de façon bénévole.
Comment votre équipe s’est-elle constituée et organisée ?
Nous avons constitué un conseil scientifique au sein duquel on retrouve des personnes extrêmement reconnues dans notre domaine. C’est le cas notamment de Louis Porcher et Henri Holec, fondateur et co-fondateur de notre association. Nous avons par priorité demandé aux membres de l’association qui le souhaitaient de rédiger un certain nombre d’items qui étaient dans leurs domaines de compétence et qui, pour beaucoup, constituaient bien souvent le résultat de leurs recherches. Mais nous avons également fait appel à des collègues didacticiens qui ne sont pas membres de l’ASDIFLE ainsi qu’à des collègues d’autres disciplines dont on savait qu’ils étaient reconnus dans leur domaine. Des collègues de l’étranger nous ont aussi beaucoup aidé. Le dictionnaire n’est pas le fruit d’une seule école didactique. Nous avons voulu laisser aux auteurs de chaque item une grande liberté d’interprétation de leurs propres recherches et de leurs propres définitions. C’est un bon point sur l’état actuel des recherches en didactique en France, mais aussi chez nos voisins européens et américains.
Avec votre collègue Isabelle Gruca vous avez publié l’année dernière un Cours de didactique du français langue étrangère et seconde. Est-ce une coïncidence ou la didactique du FLE manquait-elle d’ouvrages scientifiques de référence ?
Il y a une cohérence dans ces deux travaux là. Il était important que les étudiants, les jeunes chercheurs et les moins jeunes puissent trouver dans leur viatique bibliographique au moins deux ouvrages qui fassent le point des synthèses sur les questions qui sont celles de la formation et de la recherche en didactique aujourd’hui. J’ai eu à chaque fois la chance de trouver une importante collaboration pour mener à bien ces deux projets. Si les deux ouvrages sont très différents, je pense qu’ils se complètent bien. Le dictionnaire est plus analytique et le Cours plus linéaire. Il est vrai que l’on pourra trouver quelques variations pour certains items. Mais c’est bien normal : le Cours a été écrit a deux, le dictionnaire à 110 !
Si ces ouvrages rendent bien des services aux étudiants et aux chercheurs, ils rendent aussi certainement service à la discipline elle-même dont on semble souvent dire qu’elle manque de légitimité?
Je pense en effet que la didactique du français langue étrangère et seconde est une discipline qui a sa place à l’université, qui forme de très nombreux étudiants mais qui n’a pas toujours une légitimité scientifique suffisante auprès des autres membres des universités. Nous, didacticiens, nous efforçons de nous tenir au courant de ce qui se passe en linguistique, en psychologie, en communication, dans les nouvelles technologies etc. Je constate que très souvent les autres disciplines n’en font pas autant avec la didactique du français langue étrangère. Nous voulions aussi montrer que nous existons. Un dictionnaire et un cours général de didactique du français langue étrangère et seconde sur le marché de l’édition, c’est effectivement un moyen pour marquer clairement son territoire d’un point de vue universitaire. Et cela, nous voulions le faire en français. C’était là une autre volonté : marquer ce territoire en français afin de montrer à nos collègues étrangers que l’on peut penser la didactique en français, ce qui ne veut pas dire qu’elle doive être coupée de la recherche qui se fait dans les autres pays .
Vous avez donc conçu ce dictionnaire pour qu’il soit également consulté par les acteurs de la didactique du français à l’étranger ?
Absolument, et je crois que la part la plus originale de ce dictionnaire, c’est le glossaire multilingue qui se trouve à la fin et qui est un signe fort d’ouverture. Nous avons fait au moins les grandes langues de l’Europe : l’Allemand, l’Anglais, l’Espagnol, l’Italien et le Portugais. Nous aurions aimé faire plus mais la place a manqué. Ce glossaire s’adresse donc aux étudiants et aux chercheurs français ou étrangers qui ont besoin de lire des articles ou d’en écrire dans ces différentes langues. Ils y trouveront les termes techniques les plus usuels qui posent souvent des problèmes à la traduction.
En France, comme dans beaucoup d’autres pays européens, nous sommes en pleine réforme universitaire. Etes-vous confiant sur l’avenir de la didactique du français langue étrangère à l’université ?
Je pense que l’on se trouve dans une période charnière : la discipline devient plus visible, de plus en plus de jeunes sont formés tous les ans, l’édition en français langue étrangère est très florissante, tout ceci semble donc correspondre à un réel besoin social. Les recherches en français langue seconde peuvent répondre aux problèmes posés par l’accueil des migrants et des enfants de migrants en France. Mais à côté de ça, notre discipline, au même titre que d’autres pourtant mieux établies et mieux reconnues comme les sciences du langage, ont de grandes inquiétudes à avoir quant à leur positionnement disciplinaire au sein des nouvelles formations universitaires.
C’est aussi pour cela qu’il est très important pour nous de faire savoir et de montrer qu’il existe de la recherche en didactique du français. Je ne suis pas sûr que les décisions qui sont prises mesurent bien encore l’intérêt que pourrait avoir cette discipline pour la cohésion sociale de notre pays par exemple, et plus largement pour celle de l’Europe. Pour ce qui est des autres pays, je ne dispose pas suffisamment d’indications pour en faire état et j’espère que le Congrès mondial des professeurs de français d’Atlanta nous fournira plus d’informations cet été. Mais quand j’écoute parler mes collègues étrangers je n’ai pas l’impression que les langues vivantes soient une préoccupation majeure pour les divers ministères. On a encore du mal à se faire entendre. On entend souvent de grands discours sur la nécessité d’une Europe plurilingue. Je ne pense pas que ces discours soient vains, au contraire. Je pense que sans cela l’Europe s’en trouvera mal, mais de nombreux pas restent à franchir entre ces discours de principe et les actions qui sont mises en oeuvre.
Jean-Pierre Cuq (dir), Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde, Asdifle, Clé international, 2003.
Jean-Pierre Cuq et Isabelle Gruca, Cours de didactique du français langue étrangère et seconde,PUG, 2002.
Propos
recueillis par Mathilde Landier
Article publié le
16/04/2004