L'actu du FLE
En toutes lettres
Florissante Babel : la traduction au cœur des échanges
mars 2005
Le chapitre 11 de La Genèse déroule, à travers le mythe de Babel, le récit de l’éclatement de l’unité originelle du langage dans la diversité des langues. Ce passage, placé sous le signe de la confusion des mots et de la dispersion des hommes, est traditionnellement interprété comme l’expression d’un châtiment, voire d’une malédiction.
Cependant, différentes tables rondes de traducteurs nous invitent à inverser cette perspective et à considérer la diversité linguistique en général, et le plurilinguisme européen en particulier, comme un moteur pour résoudre les malentendus interculturels et favoriser la réflexion philosophique aussi bien que politique.
Traduttore, Traditore
C’est sans doute le domaine littéraire qui semble polariser a priori les plus épineuses difficultés lorsqu’il est question de traduction. La langue y est par nature soumise à un travail qui n’a de cesse d’en explorer l’équivoque en de constants allers et retours entre le fond et la forme, le signifiant et le signifié. Dès lors, il appartient au traducteur d’adapter les particularités du texte source aux possibilités de la langue cible, en veillant à ne pas devenir pour autant ce « traître » dont l’accuse le vieux dicton italien.
Les jeux de mots réputés intraduisibles font ainsi l’objet d’un atelier spécifique lors des assises annuelles de l’Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF), les bien nommées ATLAS (Assises de la Traduction Littéraire en Arles).(1)
De l’intraduisible…
Toutefois, la question des intraduisibles n’est pas seulement affaire de littérature. Contre l’universalisme logique qui postule que la langue n’est que l’enveloppe accidentelle permettant de véhiculer des concepts indifféremment identiques en tous temps et en tous lieux, Barbara Cassin montre que le discours philosophique est profondément tributaire de la langue qui l’exprime : « Chaque philosophe est le produit et l’acteur de sa langue. Il est inventé par elle tout en l’inventant à son tour. Le philosophe pense en langues. C’est ce pluriel qui est décisif .»(2)
Fruit de 10 ans de labeur en collaboration avec 150 chercheurs, son Vocabulaire européen des philosophies a été pensé d’emblée comme un dictionnaire des concepts intraduisibles.(3) Précisons que dans cette acception, « intraduisible » ne signifie pas que la traduction en est impossible, mais plutôt qu’elle ne peut pas être tranchée une fois pour toutes de façon satisfaisante : « L’intraduisible, c’est ce qu’on ne cesse pas de (ne pas) traduire. »(4) Pour cette spécialiste de la sophistique, aucun mot ne saurait être isolé de son contexte ; par conséquent, l’intraduisible est le symptôme qui indique que les réseaux sémantiques tissés par les langues ne se recouvrent pas exactement en fonction des époques et des lieux : tout déplacement d’un terme, dans l’espace comme dans le temps, entraîne un glissement de sens. Ce sont donc ces écarts et ces variations de sens, consécutives aux évolutions et aux emprunts, qui se voient décortiqués à travers une quinzaine de langues européennes.
…à l’interculturel
« Il n’y a pas de concepts sans mots », concluait Barbara Cassin(4), et Édith Sizoo de lui faire écho : « Car les mots ne sont pas que de simples outils travaillant passivement à la communication. Ils « agissent » aussi. Ils clarifient, dissimulent, séduisent, attachent, détachent. Ils nous réunissent par notre compréhension du sens d’un mot, ou, au contraire, nous séparent à cause de ce qu’ils ne disent pas. »(5) Ce que les mots ne disent pas, et qu’il convient donc d’expliciter « pour réduire les malentendus interculturels », c’est l’ensemble des représentations et des pratiques culturelles vers lesquelles ils font signe sans les nommer.
L’ouvrage dirigé par Édith Sizoo est né d’une expérience singulière, celle de la traduction du texte fondateur de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire —originellement rédigé en français et en anglais— en une vingtaine de langues, dont la majorité non-occidentales. La confrontation des différents traducteurs a permis de montrer que l’interprétation culturelle de notions telles que « monde », « citoyenneté », ou encore « responsabilité » était loin d’être évidente et homogène.
La pluralité des langues, une richesse
Faut-il alors cultiver la nostalgie du temps mythique où « toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots », et se résoudre à l’ersatz de la domination de l’anglais ? Faut-il plutôt se murer dans le « nationalisme ontologique »(4) en décrétant l’irréductibilité absolue des langues entre elles et la supériorité de certaines par rapport à d’autres ?
Ni l’un ni l’autre, répondent ces deux ouvrages collectifs qui rejettent le tout-à-l’égout du « tout à l’anglais »(4) pour lui préférer l’éloge de la pluralité des langues, « dont Humboldt disait qu’elle accroît la richesse du monde. »(6).
Cesser de considérer la diversité linguistique comme un problème a priori, pour l’envisager comme un fait qui donne matière à penser, c’est se doter des moyens de reconnaître l’égalité des langues et de comprendre l’intérêt des différences. L’enjeu du plurilinguisme apparaît donc à la fois intellectuel et politique, au sein de l’espace européen tout comme sur le plan international.
(1) cf. Natalie LEVISALLES, « Notes des traducteurs », in Libération, 18 novembre 2004, « Livres » p. XII.
(2) Barbara CASSIN, Le nouvel Observateur, 23 septembre 2004.
(3) Vocabulaire européen des philosophies, sous la direction de Barbara CASSIN, éditions Seuil / Le Robert, Paris, 2004.
(4) Entretien avec Barbara CASSIN, paru sous le titre « Philosopher en langue », réalisé par Marie Gaille-Nikodimov pour Laboratoire italien, politique et société, avril 2003.
(5) Édith SIZOO, Ce que les mots ne disent pas : quelques pistes pour réduire les malentendus interculturels, éditions Charles Léopold Mayer, Paris, 2000, p. 7.
(6) Barbara CASSIN, Libération, 7 octobre 2004, « Livres » p. III.
Marie
Rousse
Article publié le
25/03/2005