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En toutes lettres
Plaisirs de la langue : les publications de la rentrée 2004
octobre 2004
On sait les Français friands d’ouvrages traitant de leur langue. La rentrée littéraire 2004 présente une série de publications propres à satisfaire la curiosité dans des domaines aussi variés que la lexicographie, la grammaire et la ponctuation.
De l’inventaire au conte, la facture de ces livres destinés au grand public témoigne d’un traitement ludique des faits linguistiques.
Pour célébrer son centième anniversaire, le Petit Larousse illustré s’offre une tenue de fête : c’est le couturier Christian Lacroix qui a en effet assuré l’habillage du millésime 2005 du célèbre dictionnaire, de même que le dessin des lettrines bordées de vignettes colorées introduisant chacune des lettres de l’alphabet à la manière des abécédaires d’antan, en hommage à la tradition éditoriale de l’imagier.
L’ouvrage exhale ainsi un savant parfum de nostalgie. Une rubrique à l’intitulé proustien, «Mots retrouvés», ressuscite certains termes surannés de la première édition de 1905, ce qui permet au lecteur d’apprécier l’inégal destin des noms communs : on découvre par exemple que «contadin» n’a pas connu la même postérité que son antonyme «citadin» (p.XXXVIII), tandis que «ruine-maison» s’est effacé au profit du plus raisonnable «panier percé» (p.XLIII).
Pour autant, la vénérable Semeuse à la dent-de-lion (autre nom du pissenlit) ne saurait être taxée de passéisme : une autre section propose en contrepoint quelques illustrations de mots nouveaux par des auteurs contemporains de bande dessinée, à l’instar de ce duo comique d’amies «bobos» - bourgeoises bohèmes - mis en scène par René Pétillon (p.VIII).
La langue française en partage : patrimoine historique et géographie imaginaire
En effet, plus qu’un simple florilège de mots, le dictionnaire a vocation à être le dépositaire de la mémoire et le reflet des évolutions des usages de la langue aussi bien que de la société française dans son ensemble. Pour dresser sa «biographie du Petit Larousse», Jean Pruvost choisit ainsi pour fil rouge le jeune Omar, personnage central du récit autobiographique d’Azouz Begag, Le Gone du Chaâba. L’enfant découvre, dans une décharge publique bordant son bidonville de la banlieue lyonnaise, une vieille édition du Petit Larousse illustré qui va devenir son trésor : «De ce petit dictionnaire rose saumon sauvé de la destruction, il avait tiré un formidable élan de vie et de savoir, la mémoire d’un pays mais aussi du monde, un témoin du temps s’écoulant» (p.196).
Si le dictionnaire est un viatique pour l’intégration, c’est bien parce que la langue incarne une histoire collective, voire une géographie aux contours mouvants, à en croire le nouveau volet des aventures de Jeanne, l’héroïne de la fable d’Erik Orsenna.
Faisant suite à La grammaire est une chanson douce, Les Chevaliers du Subjonctif nous content, entre deux illustrations aux tons pastels, la grande enquête sur l’amour qui amène la fillette à seconder le cartographe de l’archipel de la Conjugaison, où chaque mode correspond à une île que voudrait soumettre le dictateur Nécrole. Mais les rivages de l’île du Subjonctif ne se laissent pas facilement croquer : «Comment voulez-vous que l’île du doute, de l’attente, du désir, de l’espérance, de tous les possibles ait des contours bien définis ?» (p.107) Exploratrice intrépide de cette géographie langagière, Jeanne finira par découvrir que «le subjonctif est le mode de l’amour» (p.147).
Accents et ponctuation : une approche normative non dénuée d’humour
Parallèlement à ces ouvrages qui proposent des itinéraires nostalgiques et poétiques dans le foisonnement des mots, certains auteurs privilégient une approche plus militante de la langue, conçue comme un héritage précieux dont il s’agit avant tout de défendre l’intégrité. Il n’est plus question ici d’images et d’imaginaire, mais d’appel à la vigilance citoyenne des usagers de la langue.
Ce phénomène se rencontre également outre-Manche, où Lynne Truss, qui préconise la «tolérance zéro» en matière de faute de ponctuation, a remporté un succès de librairie aussi important qu’inattendu avec «Eats, Shoots & Leaves», publié en novembre 2003.
Dans le sillage de l’intransigeante Britannique, Maryz Courberand invite les lecteurs francophones «au palais des Congres» pour un examen pointilleux des nuances de sens apportées par les signes les plus ténus de la langue, tels que l’accent, la virgule ou encore la majuscule.
Comment expliquer la ferveur avec laquelle le grand public accueille ces ouvrages d’érudition ? La réponse est sans doute à chercher du côté des exemples qui émaillent le texte comme autant de clins d’œil joyeux : force est de constater qu’à une majuscule près, la proposition «Le français / Français est difficile» (p.29) exprime un jugement bien différent. «Il y a des mots mortels», écrivait Sacha Guitry ; mais Maryz Courberand nous fait remarquer avec malice que la simple absence d’une virgule peut faire passer un président de vie à trépas : si «le président n’est pas mort, comme on l’avait dit» a la force d’un total démenti, «le président n’est pas mort comme on l’avait dit» (p.13) se contente d’apporter une nuance sur la nature du décès. Ce qui, on en conviendra, ne revient pas du tout au même, malgré l’apparente similitude des deux phrases !
Ainsi, loin de toute austérité compassée, la rigueur du propos ne se refuse aucune fantaisie pour préserver le plaisir du texte. Quoi de plus naturel finalement que la maîtrise de la langue culmine dans le jeu de mots ?
Les Chevaliers du subjonctif, Erik Orsenna. Editions Stock, 2004.
Le petit Larousse illustré 2005, 100ème édition. Editions Larousse, 2004.
La dent-de-lion, la semeuse et le Petit Larousse, biographie du petit Larousse, Jean Pruvost. Editions Larousse, 2004.
Au palais des Congres, Maryz Courberand. Editions Mots et Cie, département de Mango Editeur, 2004.
Eats, shoots and leaves : The Zero Tolerance Approach to Punctuation", Lynne Trust. Penguin Books, 2003.
Marie
Rousse
Article publié le
20/10/2004