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Le monde du français

Marc Roger, lecteur-marcheur des chemins d’Oxor

Marc Roger, lecteur-marcheur des chemins d’Oxor

mars 2005

Marc Roger est pieds nus. Tout de noir vêtu. Il a disposé à même le sol, plusieurs livres, offerts à la curiosité du public de la bibliothèque dans laquelle il s’apprête à entamer une séance de lecture.Aujourd’hui, c’est la journée “Lire en fête” et plusieurs manifestations sont prévues en ville. Mais pour Marc Roger, c’est la fin du voyage. Un voyage d’un an qui l’a mené à faire le tour de la Méditerranée, un peu à pied, un peu en avion et beaucoup en voiture.

 

Il est parti d’Arles et il conclut à Montpellier, ce soir, par un “bal de lecture” au cours duquel, on lit et on danse. Quelques semaines plus tard, chez lui, dans le vingtième arrondissement de Paris, il est face à l’ordinateur et relit le carnet de route qu’il a tenu, pays après pays, sur son site internet. L’homme-livre, l’homme qui lit les livres, souffre d’entrer en écriture, même s’il n’en est pas à son coup d’essai. Mais écrire un voyage est aussi irrémédiablement atrophier les souvenirs, et l’épreuve est douloureuse.”J’ai l’impression de moins témoigner par l’écrit” dit cet adepte de la parole.

Des Lettres de mon moulin au Québec ...

Fou de poésie dès le plus jeune age, Marc a été instituteur avant de devenir comédien. Il a découvert la lecture au Québec, au début des années 80, au contact des écrivains qui lisaient leurs textes à voix haute dans les cafés. Toutefois, c’est après une lecture des “Lettres de mon moulin”, dans une maison de retraite, quand une dame aveugle, toute menue et ridée, lui a demandé, le visage illuminé, “quand est-ce que vous reviendrez ?” qu’il a fait son choix: il ferait découvrir la littérature en la lisant: pas seulement dans les lieux fermés comme les bibliothèques, les librairies ou les salons du livre, mais aussi dans la rue, sous un arbre.

... en passant par Beaudelaire en Bosnie-Herzégovine ...

Mieux encore: sur la place Jemaa el Fna, à Marrakech, au Maroc, lorsqu’il n’y a ni façade, ni mur, pour prendre appui, “ou il faut créer le cercle” raconte Marc. En Bosnie-Herzégovine, à Mostar,-ou disparurent voiture, livres et affaires personnelles, menaçant la suite du voyage- sur la passerelle provisoire enjambant la Neretva ou il lut un texte de Ivo Andric intitulé “Les Ponts”, et Baudelaire, au milieu du bruit des marteaux-piqueurs des ouvriers reconstruisqnt le pont, sans micro, le livre à la main. “Le lecteur se distingue du conteur parce qu’il défend un objet. Le conteur, lui, défend un thème ou un personnage. Si un auditeur ajoute un livre à sa liste de provisions après m’avoir entendu, je serai content, mais pour moi, le plus important est d’avoir passé un bon moment ensemble”. Cet amour de la rencontre... Marc le cultive en marchant. Alors, il écoute, il voit, il respire, il sent, et se prépare à la prochaine séance, à laquelle il adjoint inévitablement un traducteur; car les lectures de “sur les chemins d’Oxor” (une contraction d’Occident et d’Orient qui a donné le nom à toute l’opération) ne se déroulaient pas qu’en français: “je devais trouver chaque fois quelqu’un pour traduire en simultané.

...jusqu'à Mahmoud Darwich en Palestine

L’apprenti-traducteur pouvait facilement “plomber” une lecture avec une voix monocorde ou hésitante, cherchant ses mots dans un français très académique. Beaucoup trop académique ! J’ai appris à les interpeller, les bousculer, en exagérant les intonations pour “briser” leur ton trop étriqué, trop professoral. Et le public aimait ça : voir un enseignant de lycée ou un directeur de centre culturel être obligé de sortir de ses gonds”. Le choix des textes français restait classique, mais ici et là, un poète étranger, un écrivain méditerranéen s’imposait, comme Mahmoud Darwich, en Palestine, ou le lecteur-marcheur s’introduisit discrètement quoiqu’officiellement, et en tout cas, équitablement, puisqu’il lut aussi en Israel. Les fêtes grecques jusqu’au bout de la nuit, les paysans turcs, le douanier tunisien... tout revient subitement là, sur l’écran de l’ordinateur. L’homme-livre est entré dans le silence.... pour quelques semaines.

Marion  Urban

Article publié le 26/03/2005