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Victor Hugo

Victor Hugo

Un entretien avec Guy Rosa

Victor Hugo fut-il vraiment un poète et un homme politique plus engagé que les autres poètes de son époque ? De quelle mission s'était-il investi ?

Guy Rosa, professeur de littérature à l'Université Paris VII, spécialiste de Victor Hugo

 

Q : Dans son discours d'entrée à l'académie Victor Hugo définit la mission du poète : « civiliser les hommes par le calme rayonnement de la pensée sur leurs têtes». Commentaire ?

C'est une ambition commune à toute la poésie romantique. C'est la grande différence entre l'écriture romantique et celle qui la précède ou qui va suivre. Si on prend cette mission au pied de la lettre, ça devient assez invraisemblable, puisque ça implique que l'écrivain a un sacerdoce, une magistrature morale, politique, religieuse. C'est une ambition, une revendication de droit qui paraît aujourd'hui très surprenante. Ce qui distingue Hugo des autres c'est qu'il a pris cette mission ou ce sacerdoce plus au sérieux que les autres, d'une part et que d'autre part, il l'a réellement exercé. Alors que Lamartine ou Chateaubriand par exemple ont entrepris de l'exercer, mais avec un moindre succès.

Q: La littérature du 19° siècle a évolué du romantisme au réalisme. Peut-on dire que l'écriture de Victor Hugo a suivi cette évolution ?

Ce qui est assez amusant chez Victor Hugo, c'est qu'il a très longtemps récusé ce terae romantique. Il l'accepte finalement, avec des explications , dans un texte assez méconnu, intitulé « William Shakespeare », qui date de 1864. On pourrait donc dire, à la limite, que Hugo devient romantique en 1864. En tout cas, il accepte le titre de romantique et le mot de romantisme tard dans le siècle à un moment ou le romantisme fait déjà l'objet de critiques de la part de Baudelaire notamment, mais aussi de Flaubert, par exemple.

Q : Hugo était un poète et un homme politique, comment peut-on articuler son oeuvre littéraire et ses discours politiques ?

On dit que Hugo a été un homme politique, mais ça finit par devenir faux. Il n'a jamais été un homme politique au sens où il n'a jamais eu de pouvoir. Il a été député et sénateur, représentant du peuple mais ce n'est pas un homme de pouvoir. Il le dit lui-même : « Je veux l'influence et non le pouvoir ». Ca ne veut pas dire qu'il veut exercer le pouvoir par une autre voie, ça veut dire que ce qu'il recherche, c'est la conduite des esprits et pas la conduite des institutions ou des appareils de pouvoir. Effectivement, dans son œuvre, il y a interpénétration constante entre ce que nous appelons « politique » et ce que nous appelons « littéraire », mais pour lui, et à son époque il n'y a pas de distinction. Hugo lui-même, pour signifier qu'il s'agit d'une seule mission, récuse le terae politique et lui préfère le terme historique. Dans la préface de son recueil « Les feuilles d'automne », il écrit : Ces poésies qu'on appelle politiques et qu'il préférerait qu'on appelât historiques. Ce qui se trouve dans ses discours « politiques » se trouve également dans les œuvres. C'est le même discours et le comble se trouve dans le recueil de poésies « Les Châtiments ». Hugo qualifie lui-même ce recueil de lyrique mais ce n'est pas le lyrisme auquel on s'attendrait : c'est un texte politique. On essaie donc de le classer parai les textes « polémiques » ou « satyriques », mais ce sont des catégories qui fonctionnent seulement dans un système ou la politique et la littérature sont des catégories distinctes. C'est une des particularités et une des forces de Victor Hugo, de passer par dessus ces divisions en catégories. A propos du romantisme, on parle du mélange des genres, le grand mélange des genres chez Hugo, c'est le mélange de la littérature et de la politique.

Q : Quand on lit ses discours politiques, on pense à la rhétorique classique. Etait-ce habituel de parler ainsi à la chambre à l'époque ou est-ce qu'en politique, Hugo restait un poète avant tout ?

Quand on regarde dans le journal officiel, et qu'on compare les textes de Hugo avec ceux des autres à la même époque, on remarque que Victor Hugo ne pratique pas la rhétorique politique de son temps. Le résultat est que les discours de Hugo sont lisibles maintenant alors que ceux de ses contemporains, comme ceux de Thiers par exemple, sont beaucoup plus difficilement lisibles.

Q : On peut le qualifier de « grotesque » ?

Non, mais qu'est-ce qu'il y a de plus grotesque et de moins académique et parlementaire comme il le dit lui-même, que le surnom qu'il donne à Louis Napoléon Bonaparte de « Napoléon-le-petit » : c'est une invention grotesque et c'est une infraction ouverte, choquante aux normes de l'insulte politique. L'insulte politique est ordinairement moins inventive, moins imagée. On reproche à Hugo, à l'Assemblée nationale et ensuite au Sénat, précisément d'être un poète et non pas un homme politique, sous forme de cris indignés « Allez porter ça à la porte Saint Martin ». La porte Saint Martin, c'est là que se trouve le théâtre où Hugo a fait jouer un certain nombre de ses pièces. C'était une manière de dire « vous êtes dans une enceinte parlementaire et on ne s'y exprime pas comme au théâtre ».

Q : Un des sujets politiques pour lequel Victor Hugo s'est engagé politiquement est la misère. Le discours prévu pour l'Assemblée se retrouve également sous une forme versifiée dans les « Châtiments » . Hugo, voulait-il éterniser ses messages ?

Le droit au travail n'avait pas été inscrit dans la constitution, l'Assemblée avait voté contre. Mais il avait été prévu qu'il y aurait des mesures d'assistance sociale. Un parlementaire de droite, Monsieur de Melun, adepte du catholicisme social, propose de créer une commission d'enquête pour savoir comment mettre en application ces mesures en faveur des chômeurs. Hugo entend dans les couloirs de l'assemblée ses collègues de droite se dire que De Melun est allé trop loin et qu'ils vont voter sa commission d'enquête mais pour ne rien en faire. Hugo monte à la tribune et fait une chose qui n'est pas dans les règles : il dit ce qu'il a entendu dans les couloirs. Il dit que ses collègues, de son propre parti, vont voter la commission avec l'intention d'enterrer la question. Là encore, Hugo commettait une infraction majeure aux codes de comportement politique. Les parlementaires ne savaient pas que, au moment où Hugo prononce le discours sur la Misère, en juillet 1849, il a derrière lui des centaines de pages de la première version des Misérables. Hugo est tenu par le livre qu'il est en train d'écrire et qu'il a d'ailleurs interrompu pour être élu et participer aux débats de l'Assemblée. C'est donc son travail d'écrivain et son devoir d'écrivain qui lui fait l'obligation d'intervenir de manière violente et scandaleuse à l'Assemblée. On croit souvent que l'écrivain met en musique des thèses ou des idées politiques. Mais c'est l'inverse ici. C'est son œuvre qui lui fait devoir d'adopter un certain comportement politique qui transgresse les règles.

Q : C'est donc son écriture sur la Misère qui aurait fait de Victor Hugo un homme « de gauche » ?

Il est élu à L'assemblée législative en 1849, dans les rangs du parti de l'Ordre, avec des gens tels que Thiers ou Tocqueville, qui ne sont pas des révolutionnaires, ni même des réformateurs. Et le virage se prend dans la seconde moitié de l'année 1849 à partir de ce discours sur la Misère. C'est la date du début de l'évolution politique de Victor Hugo qui le mène nettement de droite à gauche. Il ne comprenait pas lui-même comment il a pu commencer une carrière comme ultra-monarchiste et la terainer à l'extrême gauche du Sénat. Il a écrit beaucoup sur cette question et il y a beaucoup de textes qui reviennent sur cette évolution très surprenante aux yeux de tout le monde, mais problématique pour lui-même.

Propos recueillis par Lidwien van Dixhoorn et Laurence Pacciarella

Article publié le 16/12/2005