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Dossiers pour la classe

Victor Hugo


 

(…) Messieurs, quand nous sommes allés à Lille,mes  honorables compagnons de voyage et moi, la loi des logements insalubres y avaient passé ; voici ce qu’elle avait laissé derrière elle, voici ce que nous avons trouvé :

Figurez-vous ces caves dont rien de ce que je vous ai dit ne peut vous donner l’idée ;
figurez-vous ces cours qu’ils appellent des courettes, resserrées entre de hautes masures, sombres, humides, glaciales, méphitiques, pleines de miasmes stagnants, encombrées d’immondices, les fosses d’aisance à côté des puits !
Hé mon Dieu ! ce n’est pas le moment de chercher des délicatesses de langage !

Figurez-vous ces maisons, ces masures habitées du haut en bas, jusque sous terre, les eaux croupissantes filtrant à travers les pavés dans ces tanières où il y a des créatures humaines. Quelquefois jusqu’à dix familles dans une masure, jusqu’à dix personnes dans une chambre, jusqu’à cinq ou six dans un lit, les âges et les sexes mélés, les greniers aussi hideux que les caves, des galetas où il entre assez de froid pour grelotter et pas assez d’air pour respirer !

Et au milieu de tout cela le travail sans relâche, le travail acharné, pas assez d’heures de sommeil, le travail de l’homme, le travail de la femme, le travail de  l’âge mûr, le travail de la vieillesse, le travail de l’enfance, le travail de l’infirme, et souvent pas de pain et souvent pas de feu, et cette femme aveugle, entre ses deux enfants dont l’un est mort et l’autre va mourir, et ce filetier phtisique agonisant, et cette mère épileptique qui a trois enfants et qui gagne trois sous par jour !

Figurez-vous tout cela et si vous vous récriez, et si vous doutez, et si vous niez…  Ah ! vous niez ! Eh bien, dérangez-vous quelques heures, venez avec nous, incrédules et nous vous ferons voir de vos yeux, toucher de vos mains, les plaies, les plaies saignantes de ce Christ qu’on appelle le peuple !

Car, eh mon Dieu !  pourquoi vous méprenez-vous ? Parler pour les pauvres, ce n’est pas parler contre les riches ! A quelque opinion qu’on appartienne, est-ce que ce n’est pas votre avis à tous ?

Messieurs, on est venu plus d’une fois jeter le cri d’alarme dans cette Assemblée. On vous a dit, comme je viens de le faire, mais à un point de vue autre que le mien, au point de vue du passé, tandis que je me place, moi, au point de vue de l’avenir, on vous a dit que le mal croissait, que le flot montait, que le danger social grandissait d’instant en instant.

Eh bien ! moi aussi, je viens faire ma dénonciation à cette tribune…

Messieurs, je vous dénonce la misère qui n’est pas seulement la souffrance de l’individu, qui est la ruine de la société, la misère qui a fait les jacqueries, qui a fait Buzançais, qui a fait juin 1848 !

Je vous dénonce la misère, cette longue agonie du pauvre qui se termine par la mort du riche !

Législateurs, la misère est la plus implacable ennemie des lois ! Poursuivez-la, frappez-la, détruisez-la !

 

Article publié le 06/12/2005