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L'actu du FLE
En toutes lettres

L’irruption du dadaïsme date de 1916. Au milieu de la fureur imposée par la première guerre mondiale, le 5 février 1916, quelques artistes se retrouvent au « cabaret Voltaire », au numéro 1 de la Spielgasse à Zürich. Parmi eux, Hugo Ball, Emmy Hennings, Hans Arp, Tristan Tzara et Marcel Janco répondent à l’avis suivant : « quelle que fût votre orientation esthétique », venez, « munis de vos propositions et contributions. » Quelques mois plus tard, après plusieurs soirées passées à déclamer des textes, à danser, à imiter les chamans…est né le dadaïsme, « cette bouffonnerie issue du néant. » De ce lieu de naissance, le mouvement dada rayonna dans le monde entier entraînant une véritable révolution culturelle.
Comme beaucoup d’autres mouvements artistiques, le dadaïsme souffle sa folie à travers tous les arts : la musique avec Erik Satie, la peinture, le collage et le dessin avec entre autres Marcel Duchamp, Jean Arp, Marx Ernst et Raoul Hausmann…, la photographie avec Man Ray, la sculpture Hans Arp et bien sûr la littérature. Une œuvre dada peut également être « multi-artistique ». Les premiers poèmes de Tristan Tzara étaient accompagnés de gravures sur bois par exemple,.
Comment définir le dadaïsme sans enfreindre la règle, posée par les dadas eux-mêmes, qui était de n’accepter aucun cadre ? Dada c’est le hors champ, c’est l’inattendu, c’est la subversion de tout à chaque instant…le dada ne s’attrape pas et se définit peu…Dada est dada.
Laissons à Tristan Tzara le soin de nous en dire un peu plus ; voici ce que l’on peut lire en exergue du Manifeste Dada de 1918 :
« La magie du mot – DADA – qui a mis les journalistes devant la porte d’un monde imprévu, n’a pour nous aucune importance. »
Alors voilà qui complique une éventuelle quête du sens de ce mot !
« Dada » est un mot polysémique et polyglotte, tout comme l’étaient les différentes personnalités qui ont composé ce groupe. Le mot « da » signifie notamment « oui » dans plusieurs langues d’Europe de l’est, dont le russe et le roumain. Une rumeur zurichoise rapporte que Tzara et Janco, tous deux d’origine roumaine, furent surnommés les « dadas » (les « oui oui ») par les garçons de cafés.
Les dadas considéraient également que le langage était à l’origine de la guerre, il leur fallait donc déconstruire l’outil existant, et revenir à des choses élémentaires. Le mot « dada » est le redoublement d’un même phonème, et se joue d’une répétition quasi enfantine.
La légende voudrait que Tristan Tzara ait ouvert par hasard un dictionnaire et voilà : le mot dada tomba sous son œil. Possible version qui incarne, au-delà de sa véracité, toute la volonté dadaïste de produire de l’évènement, de l’incongru et de l’humoristique.
Aucune réponse précise ne permet de déterminer s’il existe une règle pour définir l’usage des mots : dada, dadaïsme, dadaïste. Il semblerait que l’on parle plus volontiers de Dada pour parler du mouvement en général, ou des dadas pour évoquer les protagonistes du mouvement. Le méta-discours pourrait être à l’origine du –isme, et du –iste…pour parler de ce courant artistique protéiforme et de ses acteurs.
Il est difficile de qualifier la langue des dadaïstes. Jouer sur l’imprévu, ajouter dès que possible un zeste de provocation, ne rien affirmer et sembler absurde semblait être le code d’honneur de tout bon dada.
A titre d’exemple, citons un poème qui a présidé aux fondements du mouvement : L’amiral cherche une maison à louer. Poème orchestré en trois langues, écrit comme une partition musicale, les propos se chevauchent, se répercutent, se font écho…les onomatopées rythment le tout…ce poème finit à trois voix unies qui semblent s’amuser : « l’amiral n’a rien trouvé ! »
Les dadaïstes ont aussi travaillé à partir du phonème. Ils ont joué à construire des structures phonétiques, la matière première linguistique semble alors proche d’une éventuelle pureté originelle.
La lettre peut-être tordue, verticale, diagonale, horizontale, empâtée, fine…toute rupture est bonne à prendre. Citons par exemple certains des calligrammes d’Apollinaire…qui révèlent un jeu sur la forme au service du sens : la disposition des mots illustre le thème du poème.
Le sens des mots est lui aussi usurpé. Même si, à quelques égards, on a souvent comparé le dadaïsme au surréalisme, les démarches s’opposent radicalement. L’arbitraire préside chez les dadas, une structure inconsciente domine le surréalisme. Pour le premier, la volonté serait de fuir toute logique, toute cohérence, pour les seconds, le sens des mots est détourné, le signe est lu selon d’autres règles, mais les conditions d’écriture et le résultat final forment un tout cohérent. C’est d’ailleurs cette volonté organisatrice de la part des futurs surréalistes, tel qu’André Breton, qui entraînera la séparation des deux courants créatifs.
Chez les dadas, les signes fuient la chaîne habituelle du sens. Les déductions et formules consacrées sont détournées de leur sens usuel. Le syllogisme suivant est par exemple typiquement dada : « dada existe depuis toujours. La Sainte Vierge déjà fut dadaïste ! ». Autre illustration, le proverbe « c’est en forgeant que l’on devient forgeron », subit sous la plume de Hans Arp une légère et grinçante modification : « c’est en écrivant que l’on devient écrevisse. ».
Le dadaïsme fuyait tout ce qui passait pour être une vérité. Le dadaïsme passait donc son temps à tout remettre en question, tant sur le fond des choses que sur la forme…rien n’est absolu pour dada, rien, n’existe vraiment comme en témoignent ces quelques lignes du Manifeste Dada de 1918 rédigé par Tristan Tzara :
« Je détruits les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale : démoraliser partout et jeter du ciel en enfer, les yeux de l’enfer au ciel, rétablir la roue féconde d’un cirque universel dans les puissances réelles et la fantaisie de chaque individu. […] Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises. La logique est une complication. La logique est toujours fausse. Elle tire les fils des notions, paroles, dans leur extérieur formel, vers des bouts, des centres illusoires.»
Ainsi s’achève ce texte :
« Liberté : DADA DADA DADA, hurlement des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences : LA VIE. »
Anne Claire Bulliard
Article publié le 17/12/2005