L'actu du FLE
Entrevue avec ….

© Paul-Elie Lévy, par Marion Urban
Haïti, les 60 ans de l’Institut français.
Janvier 2006
« Pour le meilleur et pour le pire »… la relation que l’Institut français a créée avec le public haïtien relève d’un véritable contrat de mariage, scellé en 1945.
Soixante ans après sa création, l’Institut français d’Haïti reste le reflet des relations privilégiées qu’entretiennent les deux pays. Une histoire d’amour que Michel Igout, attaché culturel de l’ambassade de France et Paul-Elie Lévy, directeur de l’Institut racontent dans cet entretien.
L’Institut français d’Haïti a ouvert ses portes le 7 décembre 1945, juste après la Deuxième Guerre Mondiale, on peut supposer que l’idée de sa création est antérieure ?
Michel Igout : Dans les années 1920, les universités françaises commencent à ouvrir des antennes à l’étranger offrant aux étudiants et aux chercheurs la possibilité de poursuivre leurs travaux dans les pays qu’ils étudiaient. Ces bureaux vont bientôt se transformer en centres culturels. En juin 1933, alors que le départ des Américains de l’île est en train de se négocier, le ministre haïtien des Finances, Clovis Kernisant, professeur de droit de l’Université de Port-au-Prince aborde le ministre français des Colonies, Albert Sarraut à l’occasion d’une conférence à Londres. Evoquant les relations universitaires et culturelles entre les deux pays, il lui propose la création d’un centre culturel franco-haïtien. L’initiative plaît à Albert Sarraut, mais nommé président du Conseil trois mois plus tard, il laissera Clovis Kernisant se charger de la promotion du projet. Tâche qu’il remplit merveilleusement bien puisqu’en 1935, il aura obtenu le soutien de plusieurs institutions. Les relations personnelles et académiques que nouent les Haïtiens, avec les Français, font avancer le projet à grand pas. Celui-ci est adopté par la Direction des affaires culturelles du Quai d’Orsay. A la veille de la guerre.
Ironie… Avec la guerre de 39-45, les intellectuels des deux pays vont se mobiliser de manière plus intense sur ce projet.
M.I. : Les troupes américaines sont parties. Mais pas les Américains. Après le bombardement de leur flotte par les Japonais à Pearl Harbor (décembre 1941), Haïti se place sous la protection « rapprochée » de la marine américaine. Le pays ne souffre pas du conflit, et même, il développe une certaine vie artistique et mondaine. Des cercles d’études sont créés. Des associations artistiques apparaissent. Un comité de l’Alliance française est constitué. Les radios diffusent les nouvelles musiques. On va aux concerts, au théâtre, au cinéma, on assiste à des conférences, des matinées littéraires. A cette époque, on voit aussi fleurir les Sociétés : Société bolivarienne, Haïtiano-cubaine, Haïti-Canada et l’Institut haïtiano-américain ouvre ses portes dès 1942. En fait, les Haïtiens connaîtront la réalité de la guerre lorsqu’ils verront arriver dans leur île les Européens, dont beaucoup de Juifs, fuyant les Nazis. Haïti est à ce moment-là une étape sur la route vers les Amériques. Un groupement des Français Libres d’Haïti a d’ailleurs été créé à Port-au-Prince, cinq jours après l’appel du général de Gaulle. Ce comité se mettra en relation avec la communauté française réfugiée à New York, qui compte quelques 50 000 personnes dont des personnalités comme André Maurois, Jules Romain, André Breton et Alexis Léger, plus connu sous son nom de poète « Saint-John Perse », Chagall, Max Ernst ou Mondrian, des philosophes comme Jacques Maritain qui se liera d’amitié avec son confrère haïtien, Camille Lhérisson….
L’ethnologue Alfred Métraux….
M.I. : Alfred Métraux viendra enquêter sur le vaudou haïtien dès 1941. Pour les exilés de New York, Haïti devient le « dernier salon où l’on cause ». Au cours de l’année 1944, Port-au-Prince organise le Congrès International de Philosophie. La ville reçoit également André Maurois en grandes pompes, qui, enchanté de son séjour, ne tarira pas d’éloges sur le pays, à son retour. Toutes ces initiatives amènent des alliés à Haïti pour soutenir son projet de coopération. Comme la France, après la défaite de 40, veut redorer son image de puissance culturelle, les deux pays aboutiront très vite à la signature d’un accord d’échanges universitaires et culturels en 1945. Le 7 décembre, en présence des autorités et de nombreuses personnalités, notamment d’André Breton et du peintre cubain Wilfredo Lam, l’Institut français est inauguré.
Qu’est devenu aujourd’hui l’Institut français ?
Paul-Elie Lévy : Le moins que l’on puisse dire c’est que l’Institut français a préservé son aura. Bien entendu, on ne se contente plus de promouvoir la seule culture française. Le champ s’est élargi à la fois pour répondre à la diversité du monde culturel et parce que l’Institut est l’un des rares endroits de Port-au-Prince où l’on peut assister actuellement à des représentations théâtrales ou des conférences. Chaque manifestation attire des centaines de personnes, majoritairement des étudiants, mais aussi d’autres catégories. On vient du quartier, mais également de beaucoup plus loin, et quand on sait ce que représente en termes de risques pour les Haïtiens le fait de se déplacer à 7 heures du soir dans les rues sombres de la capitale, désertée par les transports publics, on mesure et notre impact, et l’intensité de la demande.
Ce sont des raisons de sécurité qui vous ont poussé à déménager dans les locaux que vous occupez aujourd’hui ?
P-E.L. : C’est vrai que nous sommes à l’étroit dans cette petite maison. Nous devons louer une quinzaine de salles de cours au collège canado-haïtien pour nos 3 500 étudiants. Les spectacles ont lieu ici, en plein air, dans le jardin avec une scène improvisée. Jusqu’en 1998, l’Institut français se trouvait sur la Promenade en front de mer, un quartier très chic. Il disposait d’une superbe salle de spectacles, de grands jardins, et on pouvait facilement accueillir 2 000 personnes pour les manifestations. Mais les bâtiments s’enfonçaient dans l’eau salée. L’Institut a donc déménagé dans le quartier du Bicentenaire, voisin de Bel Air, une zone devenue dangereuse. Nous ne pouvions pas faire prendre de risques à notre public et à nos étudiants. En février 2005, nous avons décidé de tout regrouper dans cette petite maison.
propos
recueillis par Marion Urban
Article publié le
25/01/2006